UNIVERSITES

« Beaucoup d’étudiants n’ont pas développé des stratégies d’apprentissage efficaces »

Comme son nom l’indique l’association Promosciences entend promouvoir la qualité des enseignements scientifiques et donc favoriser la réussite du plus grand nombre d’étudiants dans les licences scientifiques universitaires. Son président, Christophe Morin, enseignant-chercheur en biologie à l’Université Paris Est Créteil (UPEC), revient sur les enjeux majeurs que représente plus que jamais l’enseignement des sciences.

Olivier Rollot : On parle beaucoup aujourd’hui du décalage qui existerait entre l’enseignement des sciences jusqu’au bac et dans l’enseignement supérieur.

Christophe Morin : Je participe à un comité « bac-3 / bac+3 » dans mon académie et nous sommes bien obligés de constater que les exigences que nous avons maintenues en sciences dans l’enseignement supérieur ne correspondent plus au niveau en maths d’une grande partie des bacheliers S qui nous rejoignent. Certains ont même choisi la biologie après s’être entendus dire « Tu n’es pas bon en maths, va donc en bio ! », ce qui a tendance à enfermer ces élèves dans leur niveau et ne les encourage pas à s’impliquer pour progresser. Qui plus est, c’est un non-sens : il y a besoin de mathématiques en biologie… et même de nouveaux secteurs de recherche et d’emploi sont à la frontière des deux domaines ! Résultat de ce décalage : nous devons parfois expliquer à des étudiants de licence comment additionner les fractions en prenant exemple sur des parts de pizzas !

En fait, une bonne partie des étudiants a des difficultés avec les calculs, les unités… Même pour diviser par 5, voire par 2, certains ont beaucoup de mal ! Dans ce contexte, le meilleur moyen de se retrouver en face d’un amphi franchement hostile, c’est de dire aux étudiants qu’ils n’auront pas droit à une calculette. Les inspections académiques commencent à admettre que certains prérequis nécessaires pour réussir des études scientifiques dans l’enseignement supérieur n’ont pas été acquis.

O. R : Il faudrait peut-être faire évoluer la façon dont les sciences sont enseignées dans l’enseignement supérieur ?

C. M : On peut y réfléchir à partir du constat que beaucoup de nos étudiants n’ont pas développé dans leur cursus antérieur des stratégies d’apprentissage efficaces et pertinentes, et se retrouvent ainsi très rapidement en difficulté. Mais un certain nombre d’entre eux nous demandent d’en faire plus, car nous avons aussi des étudiants de bon niveau qui sont venus en licence par choix ! C’est par exemple à la demande de nos étudiants en biologie que nous avons créé cette année à l’UPEC une prépa aux concours B des écoles vétérinaires. Une fois qu’ils ont réussi à passer le cap de la première année, une grande partie de nos étudiants est d’ailleurs capable de fournir des efforts importants et de s’impliquer avec une grande motivation.

L’université, ce n’est plus uniquement quelques parcours de licence très formatés, mais aussi des parcours internationaux, des doubles licences, des prépas aux concours qui intéressent beaucoup les étudiants qui sont motivés. Ils acceptent la sélection, mais dans un autre esprit que celui des classes prépas, plus en groupe et moins dans la compétition individuelle.

O. R : Que font les facultés de sciences pour aider les étudiants à passer ce fameux cap de la première année de licence ?

C. M : Toutes les facultés de sciences proposent des dispositifs d’accompagnement des étudiants, que ce soit avec des prérentrées, des enseignants référents, un travail avec les services d’orientation (les SCUIO-IP) sur les possibilités de réorientations, tout est fait pour repérer très vite les étudiants en difficulté. Il faut relativiser les taux d’échec : sur 450 étudiants que nous recevons par exemple à l’UPEC en biologie chaque année, et comme dans beaucoup d’universités, près de la moitié ne se présente même pas aux premiers partiels.

Parmi ces « évaporés » au moins la moitié se réoriente par choix, notamment vers les concours des IFSI (infirmiers) ou d’autres formations paramédicales qui ont lieu de novembre à avril. Ils se sont juste inscrits dans une position d’attente : on ne peut donc parler réellement d’échec, et encore moins imputer cet « échec » à l’université qui ne serait pas adaptée. Elle est au contraire une étape importante dans le processus de réflexion du projet professionnel. Et à l’inverse, 60% des étudiants qui sont présents aux examens passent en 2ème année !

O. R : Cette réussite va d’autant plus devenir un sujet crucial que le nombre de bacheliers qui s’inscrivent en licence scientifique monte de façon importante depuis 3 ans après une longue décennie de baisse. Comment expliquez-vous cet engouement ?

C. M : Nous sommes sans doute entrés dans une ère très technologique et le bac S ouvre de plus en plus sur des sciences qui apparaissent de plus en plus généralistes. Prenons encore l’exemple de la biologie dont la licence peut aussi bien conduire vers des doubles compétences en biologie et management ou encore statistiques, contrôle qualité, réglementation. Pas seulement vers des masters de biologie pure.

Par ailleurs, avec la montée en puissance de ce qu’on appelle les « alter PACES », auxquelles seront réservées jusqu’à 20% des places dans les filières de santé, les   licences scientifiques vont probablement attirer de nombreux étudiants qui espèrent ensuite pouvoir réintégrer, par exemple, médecine sans avoir la pression du concours PACES.

O. R : A contrario que deviennent les étudiants de PACES en échec ? Pouvez-vous tous les recevoir ?

C. M : Absolument pas. Dans de nombreuses universités, les places en biologie sont déjà toutes attribuées pour les néo bacheliers, les redoublants quand nous recevons les demandes d’étudiants en réorientation de PACES. Ces demandes représentent jusqu’à 2 à 3 fois les capacités d’accueil de nos filières et c’est un crève-cœur de les refuser car il y a parmi eux des étudiants très travailleurs. N’oublions toutefois pas que de nombreuses réorientations de PACES se font aussi vers des secteurs autres, comme celui du droit, d’éco-gestion. Plusieurs universités facilitent d’ailleurs ces réorientations pour les « reçus-collés » du concours.

O. R : Cette tension existe dans toutes les disciplines scientifiques ?

C. M : Un grand nombre de nos filières scientifiques sont en tension aujourd’hui et c’est d’autant plus difficile de recevoir tous les étudiants que nous tenons absolument à maintenir le côté « expérimental » de nos licences avec beaucoup de travaux pratiques dès la première année. Mais surtout nous tenons à ce que nos étudiants trouvent un emploi ensuite. C’est dans cet esprit que des licences un peu plus professionnelles, débouchant tout de suite sur le marché du travail sans passer par un master, devront être développées.

O. R : Peut-on réussir en sciences à l’université en venant de bacs technologiques, STI2D ou STL ?

C. M : Bien sûr et nous créons des parcours particuliers avec des dispositifs adaptés pour assurer leur réussite. L’approche pédagogique est très différente dans les bacs technologiques, avec qui l’on part de l’expérimental pour aller vers la théorie, et en bac S où on fait principalement le contraire. Il faut placer ces étudiants pendant deux ans dans des parcours plus expérimentaux, associés à des bacheliers S en difficulté pour créer une dynamique, puis les amener dans le parcours classique en L2. Mais cela représente un investissement humain et financier important.

Une fois ce stade dépassé nous voyons régulièrement des bacheliers technologiques poursuivre leur cursus jusqu’en thèse.

O. R : De nouvelles approches pédagogiques peuvent-elles permettre de faire réussir plus d’étudiants ?

C. M : Nous travaillons beaucoup sur les approches compétences, sur les pédagogies par projet ou problème, sur le numérique et l’hybridation, etc.  Il faut aussi repenser les espaces d’apprentissage pour favoriser le travail en groupe des étudiants, car leur demander de travailler de la sorte sans leur offrir les espaces adéquats, ni les créneaux dans l’emploi du temps n’aurait pas de sens. Nous devons aller dans le sens d’étudiants qui réinvestissent les campus pour travailler, pour vivre !

Pour ce qui est des méthodes pédagogiques, dans de nombreuses universités nous utilisons les boîtiers de votes électroniques ou des applications sur smartphone pour relancer– environ tous les quarts d’heure – l’attention pendant les cours en amphi et vérifier qu’une notion apprise pendant un cours précédent a été bien assimilée, pour questionner sur le cours en « live » et s’assurer ce que nous avons dit a été bien compris. Mais attention, ces outils ne doivent pas être utilisés comme des gadgets, sinon ils deviendront vite tout autant ennuyeux qu’autre chose ; ils doivent vraiment être utilisés avec une scénarisation pédagogique !

O. R : La posture de l’enseignant évolue-t-elle avec ces nouveaux dispositifs ?

C. M : Oui, car nous pouvons être mis en difficulté par certaines questions. Il faut vraiment très bien maîtriser ses sujets. C’est un peu comme quand on fait un travail en pédagogie par projet en petits groupes. Si les étudiants sont très scolaires, ils nous demandent à quoi on sert si on ne leur donne pas les réponses toutes faites auxquelles ils sont habitués au lycée. Mais justement, si on les accompagne dans un projet, c’est précisément pour qu’ils trouvent eux-mêmes les réponses ! C’est là où le lien entre la recherche et la formation peut exister dès la licence.

Plus largement ce n’est pas parce qu’on travaille en groupe ou à distance que l’enseignant n’est pas présent. Quand on prépare un projet, quand on partage des documents sur une plateforme quelle qu’elle soit, l’enseignant est bien présent pour accompagner, vérifier le travail, la progression, l’implication des étudiants. Se pose alors le problème du temps de travail de l’enseignant-chercheur qui devrait sans doute être requalifié en termes de compétences apportées à l’étudiant.

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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