Bientôt un « IMT Grand Est » ? : François Rousseau, directeur des Mines Nancy, présente sa stratégie

Membre à la fois de l’université de Lorraine, de l’Alliance Artem et de l’Institut Mines Télécom, Mines Nancy est à ce titre une école d’ingénieurs atypique, à la croisée d’influences et de compétences très diverses. Quelques mois après avoir pris la direction de l’école, François Rousseau nous confie la stratégie qu’il va maintenant y mettre en œuvre.

  • Mines Nancy forme à la fois des « ingénieurs civils » (recrutés après prépa, ils sont 500) et des « ingénieurs de spécialité » (après un BTS/DUT, ils sont 180) tout en dispensant le Master Design Global, trois mastères spécialisés et deux MSc. Les frais de scolarité des élèves ingénieurs sont de 615€ par an.

François Rousseau

Olivier Rollot : Mines Nancy est à l’interface de trois réseaux, l’université de Lorraine, l’Alliance Artem et l’Institut Mines Télécom. Ce n’est pas trop difficile à gérer ?

François Rousseau : C’est un atout formidable de bénéficier de la force des laboratoires de l’université de Lorraine (60 000 étudiants, 1500 ingénieurs diplômés par an), qui émerge dans le Classement de Shanghai. Membre de l’Institut Mines Télécom qui nous apporte ses liens avec le monde de l’entreprise et sa culture de l’innovation, nous souhaiterions formaliser la création d’une structure dédiée au Grand Est avec l’Ecole de Géologie et Télécom Nancy et d’autres écoles d’ingénieurs. Quant à Artem, notre alliance produit déjà des résultats et va être encore plus active au printemps 2017, quand ICN BS nous rejoindra sur un campus commun. D’autres écoles voudraient d’ailleurs en profiter.

O. R : Comment les étudiants des trois écoles d’Artem (l’Ecole nationale supérieure d’art et de design de Nancy, Mines Nancy, ICN business school) travaillent-ils ensemble ?

F. R : Il y a près de 20 ans, la fondation d’Artem date de 1999, que les trois écoles ont entrepris de créer des interfaces qui sont aujourd’hui passées dans l’ADN des écoles. Nous organisons durant l’intégralité du cursus des actions pédagogiques impliquant les étudiants des trois écoles, par petits groupes : en première année les « creative business days », en deuxième année les étudiants se retrouvent chaque vendredi autour de projets transverses issus d’une problématique venue du monde réel, et les étudiants de troisième année travaillent ensemble pendant des périodes bloquées « Artem Insight ». Pendant trois ans ils apprennent à se connaître avant de se séparer quand ils partent en stage. Le campus de Mines Nancy est un vrai site tourné vers l’innovation pédagogique.

O. R : Quelles réalisations envisagez-vous de monter ensemble ?

F. R : Nous travaillons à un projet de mobilier connecté pour notre TechLab dans lequel seront à la fois impliqués nos élèves ingénieurs (conception technologique), les étudiants de l’école d’art (usages et design) et ceux de l’ICN pour l’élaboration d’un business model rentable. Ils travailleront vraiment ensemble comme dans une vraie entreprise. Sur notre campus de Saint-Dié-des-Vosges nous pourrons même construire des prototypes que nous souhaitons ensuite voir réaliser par une entreprise locale.

O. R : Plus largement, quels seront les grands axes de votre projet stratégique ?

F. R : Nous travaillons sur quatre grands axes : l’internationalisation de l’école, l’esprit d’entreprendre, les thématiques disciplinaires et la pédagogie. Nous explorons les interfaces des disciplines avec le numérique, qui révolutionne aujourd’hui tous les secteurs. Nous voulons être une école qui développe son territoire. Nous voulons développer l’esprit d’entreprendre chez nos étudiants mais aussi chez des cadres qui souhaitent reprendre des entreprises en apportant la « rupture technologique » et la transition vers l’Industrie du Futur.

O. R : Vos étudiants sont des créateurs d’entreprise ?

F. R : Chaque année ils lancent six start up et nous voulons les pousser à développer cet état d’esprit innovant. Nous allons agrandir notre TechLab où les étudiants trouvent tout l’équipement technologique nécessaire à leurs projets et l’appui d’enseignants. Ils y ont par exemple développé les compétences nécessaires à la réalisation de robots ­(les « Minoïdes ») et, petit à petit, peuvent acquérir des compétences inédites et les transmettre d’année en année, enrichissant ainsi l’outil TechLab avec des savoirs complémentaires à ceux de leurs enseignants.

O. R : Ce n’est pas trop compliqué de faire venir des étudiants internationaux à Nancy ?

F. R : Nous n’avons jamais eu de mal à recruter des étudiants dans le monde entier, notamment des Brésiliens, des Chinois, et des pays du Maghreb. Ils représentent aujourd’hui 25 à 30% de nos effectifs. Mais il faut aller plus loin aujourd’hui en renforçant notre mobilité entrante et sortante en créant des parcours d’un an en anglais dès la rentrée 2017 : l’un sur le Big Data, l’autre sur les l’approche multi-échelles des matériaux. Ainsi nous pourrons recruter des étudiants internationaux qui ne prendraient pas sinon le risque de venir en France avec une faible maîtrise du français. Cela nous permettra également en retour de faire partir nos propres étudiants dans les établissements d’origine de ses étudiants, alors qu’aujourd’hui certains de nos accords sont gelés faute de réciprocité.

O. R : Vos étudiants partent tous à l’étranger au cours de leur cursus ?

F. R : Nous leur imposons un « quitus international » d’au moins six mois à l’international et plus de 30% obtiennent un double diplôme international au prix d’une année d’études supplémentaire.

O. R : Au-delà du diplôme d’ingénieur, vos étudiants sont-ils intéressés par le doctorat ?

F. R : Environ 12% de nos ingénieurs poursuivent chaque année en doctorat et nous avons créé un « parcours recherche » à partir de la 2ème année, à l’intention de tous les élèves qui y songent. La proximité des laboratoires et de l’université offre d’intéressantes opportunités pour les étudiants qui souhaitent poursuivre dans cette voie, d’autant que l’obtention d’un doctorat est un véritable « passeport » pour travailler à l’international.

O. R : Au-delà d’Artem, la dimension pluridisciplinaire de vos enseignements débouche-t-elle sur des doubles diplômes ?

F. R : Nos diplômés sont par définition multi-disciplinaires au sein d’Artem où nous produisons des diplômes spécifiques comme le Master Design Global ou le MSc Luxury and design management. Plus largement 50% des étudiants de notre dernière promotion a obtenu un deuxième diplôme dans une école ou université partenaire en France ou à l’international.

O. R : Le développement de la formation continue peut-il vous amener de nouvelles ressources sachant que les droits de scolarité versés par vos étudiants ne sont que de 615€ (droits universitaires obligent) quand ceux des écoles de l’IMT atteignent les 2150€ par an ?

F. R : Dans un monde où la technicité est de plus en plus présente, les écoles d’ingénieurs ont toute légitimité à développer leur formation continue. Nous lançons en février 2017 un mastère spécialisé en « repreneuriat » qui formera à la reprise d’entreprise des professionnels qui veulent amener une rupture technologique dans l’entreprise qu’ils reprennent.

L’objectif est que les revenus liés à la formation continue progressent d’un ordre de grandeur significatif d’ici deux ans.

O. R : Sur quelles spécialités pouvez-vous particulièrement vous appuyer pour développer Mines Nancy ?

F. R : Une des spécificités de l’école est d’avoir conservé des enseignements liés aux géosciences quand beaucoup d’autres les abandonnaient. Aujourd’hui, des phénomènes générationnels et de grands projets comme le creusement des tunnels du « Grand Paris » rendent toute leur pertinence à ces enseignements. Sous réserve de la formalisation d’un accord avec l’ANDRA, nous pourrions de plus bénéficier d’un formidable site d’expérimentations avec le laboratoire de Bure, qui a été créé pour envisager le stockage de déchets nucléaires en profondeur. Sa situation exceptionnelle – 500 mètres de profondeur dans les argiles, ce qui en fait un site unique en Europe – constituerait pour nous un site d’expérimentation unique pour y réaliser des travaux pratiques.

Nous développons, à travers des projets européens, des compétences sur la thématique du stockage souterrain des déchets nucléaires. A fortiori si l’Ecole bénéficie d’un soutien complémentaire de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), acteur majeur sur le plan international dans la sûreté nucléaire, leur valorisation dans la formation permettrait de créer l’embryon d’un pôle d’excellence européen dans la gestion des déchets radioactifs. Nous pouvons imaginer toute une croissance exogène dans la géo ingénierie de concert avec l’Ecole nationale supérieure de géologie de Nancy, elle aussi associée à l’IMT. En travaillant avec l’Ecole et Observatoire des Sciences de la Terre de l’université de Strasbourg (EOST) nous constituerions un groupement sans équivalent national dans le domaine des géosciences.

O. R : D’autres rapprochements sont-ils envisageables ?

F. R : Avec Télécom Nancy, mais aussi la quatrième école de l’IMT de la nouvelle Grande Région, Télécom Physique Strasbourg, nous pouvons explorer les interfaces avec le numérique. Avec Géologie Nancy, Mines ParisTech et Mines Alès, nous avons créé un Réseau d’Excellence dans les géosciences (Rex Mine & Société) qui s’intéresse notamment à la question de l’acceptation sociétale et environnementale. Un sujet très actuel aujourd’hui, avec une activité minière importante, en Afrique, en Nouvelle Calédonie, en Guyane, etc.

L’ingénierie pour la santé est également une interface particulièrement intéressante, avec de nombreux atouts sur le territoire : le CHU de Nancy, les laboratoires comme l’Institut Jean Lamour qui développent des matériaux à usage médical, les living labs, etc., le tout en parfaite adéquation avec le projet d’I-SITE Lorraine Université d’Excellence. Un des ateliers Artem est d’ailleurs consacré à « l’homme augmenté » pour aider les personnes âgées ou handicapées à rester autonomes grâce à des prothèses que le bénéficiaire doit pouvoir contrôler et qui sont réalisées avec des matériaux biocompatibles.

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