POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

« La France diplôme plus d’étudiants à bac+5 qu’à bac+3 sans savoir quels seront les métiers de demain »

La question de l’après bac et de la création de diplômes permettant une insertion professionnelle dès le bac+3 est au cœur des préoccupations de l’enseignement supérieur. Délégué général de la Conférence des grandes écoles (CGE), Francis Jouanjean fait le point sur le sujet mais aussi sur les multiples défis qui attendent l’enseignement supérieur. Son regard à l’aube de l’élection Présidentielle.

– Lire aussi : Faire réussir la jeunesse : les 24 propositions de la (CGE pour un enseignement supérieur « agile, attractif, soutenable et ouvert »

Olivier Rollot : Il y aura 2,9 millions d’étudiants dans l’enseignement supérieur d’ici 10 ans contre 2,5 aujourd’hui. Comment les former pour leur donner le plus de chances de trouver ensuite un emploi ?

Francis Jouanjean : La France diplôme plus d’étudiants à bac+5 qu’à bac+3 sans savoir quels seront les métiers de demain et comment s’y préparer.  Il faudrait plutôt promouvoir les formations courtes professionnalisantes, à bac+3, donner un socle solide aux étudiants et le compléter ensuite par une formation continue efficace. Il faut arrêter cette course insensée au bac+5 qui forme des étudiants à la fois surqualifiés et sous-payés. Une vraie fabrique d’aigris qui coûte très cher à la société!

O. R : Les entreprises ont leur responsabilité dans cet état de fait. Ce sont elles qui veulent recruter des jeunes toujours plus diplômés !

F. J : Elles sont effectivement partie prenante de cette course au diplôme mais aujourd’hui, beaucoup de secteurs, comme par exemple le numérique, sont à la recherche de diplômés trop peu nombreux de niveau bac+3 adaptables. 80% des titulaires d’un DUT, 50 à 80% d’un bachelor et 40 à 50% d’un BTS scientifique poursuivent aujourd’hui leurs études plutôt que d’entrer sur le marché du travail.

O. R : Comment les convaincre de faire autrement ?

F. J : Il faut réorganiser les premiers cycles universitaires de façon à ce qu’ils favorisent la réussite étudiante et leur permettent de s’insérer dès la licence. Cela ne signifie pas forcément bac+3 mais un diplôme de niveau +2, +3 ou +4 selon les secteurs qu’il faut pouvoir préparer au rythme adapté à chacun. Il faut combler le trou qui existe aujourd’hui entre le bac et le bac+5 en développant l’enseignement supérieur intermédiaire professionnel. Nous avons tous une part de responsabilité, académiques, entreprises, familles, politiques… et un rôle pour faire changer la culture.

O. R : Mais il y a déjà des licences professionnelles ?

F. J : La pédagogie d’une formation doit être pensée sur la durée du cycle concerné. La licence professionnelle, c’est à dire 1 an après un premier diplôme de niveau bac+2, est bien différente dans son esprit de cursus pensés dès le départ sur 3 ans. Il faut réfléchir à des diplômes qui, tout en initiant à l’emploi, donnent un socle solide durant les deux premières années et parachèvent l’employabilité en troisième année. Elles doivent aussi être indissociablement liées à la formation tout au long de la vie (FTLV) ensuite. Leur conception suppose un lien fort avec les entreprises et les branches professionnelles. Cette association qui a fait le succès des grandes écoles peut être reproduite dans ce contexte. Les entreprises seront alors demandeuses de ces jeunes diplômés et les cultures évolueront.

O. R : Ce que vous préconisez c’est la création de bachelors plus nombreux dans les grandes écoles et notamment d’ingénieurs où c’est encore un sujet émergent ?

F. J : Ce que je préconise est que tous les établissements d’enseignement supérieur se mettent ensemble pour innover dans ce domaine et monter des expérimentations qui puissent déboucher sur des formations de masse. Certes les écoles d’ingénieur peuvent développer des bachelors comme l’ont fait les écoles de management. Cela ne sera pas suffisant. Il faut à horizon de cinq ans avoir au moins 100 000 places supplémentaires dans ces formations.

O. R : Ces bachelors ne risquent-ils pas d’entrer en compétition avec les prépas ? C’est déjà le cas dans les écoles de management.

F. J : L’objectif ne sera pas que ces bachelors soient une voie parallèle d’accès aux grandes écoles. Les élèves de prépas ont des profils très différents de ceux de ces bachelors Ils sont clairement destinés à aller tout de suite vers un bac+5. Il n’y aura pas de concurrence entre ces bachelors et les prépas. Ce sont deux moyens de se former en entrant plus ou moins rapidement sur le marché du travail. De plus la montée en puissance de bac+3 professionnalisants favorise l’ouverture et la diversité.

O. R : Vous restez un fervent partisan du système des prépas ?

F. J : Aujourd’hui nos écoles comptent globalement 40% d’élèves issus de prépas pour 60% qui sont entrés après le bac (20%) ou en admissions parallèles (40%). Quoiqu’on en pense le taux s’élève à environ 70% dans les écoles en trois ans qui sont aussi les plus prestigieuses. La prépa est très formatrice ; elle ne convient sans doute pas à tout le monde mais le fait est que plus de 85% des jeunes qui rentrent en classe prépa ont un diplôme bac+5 cinq ans après. Ils s’insèrent professionnellement à plus de 80% six mois après l’obtention de leur diplôme. Ils ont développé en prépa des capacités de travail, d’analyse et de synthèse qui leur serviront toute leur vie. Ils ont en outre acquis un socle scientifique unique qui a quand même donné à notre pays nombre de scientifiques et de chercheurs de très grand talent.

Sachons reconnaître ce qui marche grâce en particulier à un investissement hors du commun des professeurs et à un accompagnement quotidien des élèves. Sachons positiver et reconnaître que c’est un système efficace, pour lequel l’investissement individuel et de la Nation est plus que rentable.

O. R : Les instances représentatives des universités s’opposent à la création de ces bachelors dans les grandes écoles. Où en sont les rapports entre universités et grandes écoles au sein des Communautés d’universités et d’établissements (Comue) ?

F. J : Nous ne sommes pas favorables à la dissolution des grandes écoles et des universités dans des ensembles indéfinis. Pour autant, peu de sujets nous opposent. Grandes écoles et universités travaillent ensemble dans les mêmes UMR (unités mixtes de recherche), sur les mêmes sujets. En ce qui concerne la formation la différence essentielle entre nous c’est l’absence de sélection mais nos objectifs sont les mêmes.

Là où nous nous différencions le plus c’est dans la gouvernance avec, au sein des conseils d’administration des grandes écoles, la présence de représentants des entreprises qui ont voix au chapitre. C’est ce qui nous différencie également de Comue qui sont sans doute un modèle  passéiste avec une conception archaïque de la gouvernance. Il faut là aussi changer de culture !

O. R : En termes d’insertion professionnelle considérez-vous que les deux systèmes sont égaux ?

F. J : Les écoles ont des taux d’insertion professionnelle tout à fait remarquables et stables dans le temps. Plus de 80% des diplômés 2015 étaient employés moins de six après l’obtention de leur diplôme et les ¾ en CDI. Je crois qu’il faudrait afficher partout ce taux à 6 mois et ne pas faire de comparaison hasardeuse avec un taux à 30 mois. Ce serait un bon indicateur pour les familles et les jeunes quand ils s’inscrivent dans le supérieur.

O. R : L’enseignement supérieur français reste sous financé. Pensez-vous que les futurs dirigeants du pays en sont conscients et que leur demandez-vous ?

F. J : La Conférence des grandes écoles a présenté en septembre dernier ses propositions pour l’élection présidentielle pour sensibiliser les candidats à l’élection présidentielle aux enjeux de l’enseignement supérieur. Nous avions alors chiffré à 20 milliards d’euros l’augmentation nécessaire du budget à 10 ans pour l’enseignement supérieur compte tenu de l’augmentation des effectifs et des besoins d’adaptation aux nouvelles technologies en particulier. Elle a d’ailleurs été rejointe en cela par les autres conférences de l’enseignement supérieur. Pour donner un ordre de grandeur, en 2014 la contribution publique au financement de l’enseignement supérieur était de 84% pour 8% aux entreprises et 8% aux familles ; il faut revoir cette répartition.

Il n’y a pas de recette miracle pour trouver ce financement. L’Etat étant à cours de ressources il faut chercher à l’extérieur de nouveaux financements. Le développement des formations courtes peut contribuer à minorer légèrement ce besoin en faisant mieux réussir la jeunesse et en limitant les poursuites d’études infinies. Les fonds de la formation professionnelle, dont on dit inlassablement qu’ils pourraient être utilisés plus efficacement, pourraient faciliter la mise en place de formations continues diplômantes de bon niveau.

Le fundraising, pour lequel nous avons près de quinze ans de retard sur les universités ebritanniques, doit être professionnalisé. A l’exception de quelques très grandes écoles nous en sommes, dans ce domaine, le plus souvent encore au stade artisanal.

O. R : Faut-il augmenter les droits de scolarité ?

F. J : Il faut augmenter les recettes en provenance des droits de scolarité tout en augmentant le montant des bourses pour les étudiants les plus défavorisés.

Les étudiants étrangers, hors Union européenne, pourraient payer des droits à hauteur du prix de revient du coût de la scolarité ce qui pourrait rapporter plusieurs milliards.

En ce qui concerne les étudiants français nous proposons d’augmenter faiblement les droits en licence mais de façon plus sensible en cycle Master et d’accompagner cela d’une progressivité fonction du niveau de revenu des parents. Il faut aussi se poser la question de mieux associer l’entreprise aux établissements d’enseignement supérieur. Les écoles ont montré la voie depuis longtemps. Nous avons des intérêts communs.

Il faut aborder toutes ces pistes sans tabou, aller au fond des choses et les relier à l’organisation et au fonctionnement de l’enseignement supérieur.

Previous ArticleNext Article
Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Send this to a friend