ECOLES DE MANAGEMENT, PROGRAMMES

De quoi la crise de Paris-Saclay est-elle le signe ?

« Nous pouvons très bien travailler ensemble », explique Francis Jouanjean, délégué général de la Conférence des grandes écoles, en parlant des universités et des grandes écoles (relire son entretien). C’est d’ailleurs tout l’esprit des différentes lois prises tout à tour par la gauche et la droite et qui ont donné lieu à la naissance des PRES puis des actuelles Comue. Mais que de chemin encore à parcourir pour fédérer l’enseignement supérieur français dans une perspective internationale quand universités, grandes écoles et organismes de recherche se déchirent dans la plus emblématique d’entre elles, Paris-Saclay !

Colères sur un plateau

En menaçant de retirer ses équipes de laboratoires mixtes qu’il cogère avec l’Ecole polytechnique, le président du CNRS, Alain Fuchs (relire sur EducPros), a relancé un conflit – juste remisé le temps que leur Idex soit évalué – qui n’a rien de larvé entre les acteurs de Paris-Saclay. Bien sur le président du CNRS n’en est pas à son premier coup de semonce envers les établissements, universités essentiellement jusqu’ici, avec lesquels il est partenaire mais celui-ci est particulièrement symptomatique. Au-delà des conflits évoqués sur le pilotage de la recherche, selon lui phagocyté par l’X, il pose toutes les limites d’une gestion tripartite (universités, grandes écoles et organismes de recherche) de l’enseignement supérieur français qui obère sa reconnaissance internationale.

Objectif Shangaï

S’il y a eu les PRES, s’il y a eu l’autonomie, on le doit finalement à quelques chercheurs chinois qui ont eu l’idée de classer les universités du monde entier pour permettre à leurs étudiants de choisir la meilleure en connaissance de cause. Nous sommes en 2003 et le Classement de Shangaï est né. Douche froide pour les universités françaises, et en particulier l’Ecole polytechnique, qui se retrouve proche du 300ème rang et n’a fait quasiment que descendre depuis (voir son récapitulatif). Bien loin de sa voisine de Paris Sud qui, de son côté, a largement progressé pour se classer cette année 41ème après être partie 72ème en 2003 (voir son récapitulatif). Un crève cœur pour l’autoproclamé meilleur établissement de France qui a bien cru trouver dans les Comue un relais.

Paris-Saclay fidèle à sa mission d’origine ?

L’université Paris-Saclay nait en 2008 assez difficilement – en 2011 elle n’est même pas d’emblée qualifiée parmi les Idex tant sa gouvernance paraît fragile – avec un projet d’ « université d’excellence » qui a fini par convaincre universités et grandes écoles de faire cause commune. Devenue Comue, le projet semble changer de dimension. A une université d’excellence, Paris Sud, accolée à des grandes écoles de même rang dans un projet clairement fondé sur la volonté de performer dans les classements internationaux, semble peu à peu se substituer un projet d’aménagement du territoire marqué par l’arrivée, en 2013, de l’université Versailles Saint-Quentin (aujourd’hui appelée « membre fondateur ») en son sein. Alors que l’université d’Evry devrait à son tour l’intégrer prochainement, les grandes écoles se sentent alors peu à peu marginalisées et l’Ecole polytechnique voit se déliter le projet initial d’université d’excellence.

Les ruptures du rapport Attali

C’est dans ce contexte qu’est révélé en juin le fameux rapport de Bernard Attali sur l’Ecole polytechnique. Un rapport « révolutionnaire » à bien d’un titre. Si on s’est focalisé sur sa volonté de faire émerger une sorte de grande Ecole polytechnique regroupant l’ensemble des grandes écoles du site, une autre suggestion a été rapidement oubliée tant elle était porteuse de conflits – et de coûts -, celle d’un « basculement de personnels du CNRS vers un statut de personnels de l’X ». Seulement un quart des personnels de recherche de l’X sont en effet salariés de l’école, une moitié dépend du CNRS et les autres des différents autres organismes de recherche. « La stratégie de recherche de l’X s’élabore donc en l’absence de tout lien d’autorité hiérarchique », regrette Bernard Attali qui, allant plus loin, s’interroge sur la place du CNRS en tant qu’opérateur national de la recherche « à l’heure où l’État plaide, en regroupant géographiquement universités, grandes écoles et organismes de recherche, pour une territorialisation de l’enseignement supérieur et de la recherche ». Et d’asséner : « La question de l’évolution du CNRS vers une agence de moyens est d’ailleurs régulièrement posée… et laissée sans réponse ».

Le « bipartisme » en question

Le grand courage du rapport Attali est de remettre en question l’ensemble du fonctionnement de l’université française et de sa place dans le monde avec une question simple : nos universités veulent-elles concourir en première division dans les classements ou se contentent-elles d’être classées au-delà du 30ème ou 40ème rang (en 2015 la mieux classée, l’UPMC était 36ème, Paris Sud 41ème dans le Classement de Shangai ; la mieux classée, l’ENS Paris, obtient une très bonne 23ème place dans le Top Universities de QS mais il faut aller jusqu’à la 54ème place pour la trouver dans le classement du Times Higher Education, etc.). Et rien ne dit pour l’instant que nos Comue pourront y trouver leur place tant les « classeurs » trouvent leur gouvernance faible au regard des standards internationaux. En cause notamment l’émiettement de la gouvernance entre universités et organismes de recherche qui dilue par exemple l’impact d’un prix Nobel que doivent se partager le CNRS et l’université. Sans parler de querelles récurrentes autour de qui doit être présenté en premier dans la signature : la Comue, l’organisme de recherche, l’université ou la grande école ?

A quoi servent les Comue ?

Et si Alain Fuchs avait, involontairement ou pas, mis en avant le vrai débat de l’université française : comment peut-elle pérenniser son action sans avoir vraiment la main sur sa recherche ? Comment peut-elle prétendre se confronter aux grands acteurs internationaux sans jouer avec les mêmes règles de gouvernance ? Et, plus largement, à quoi pourront bien servir les Comue dans la grande compétition internationale si elles ne sont pas jugées suffisamment autonomes pour y figurer en tant que telles ?

Une compétition internationale exacerbée

Ceux qui prétendent refuser d’appliquer les mêmes règles que le reste de la planète, au nom de la fameuses « spécificité française », ou nient le poids des classements vont bien devoir se rendre compte qu’avec la montée en puissance des universités des pays émergents tenir son rang va devenir de plus en plus difficile. Certes ce n’est pas le cas en licence, mais les meilleurs étudiants en master et doctorat scrutent les classements pour choisir l’établissement étranger qui leur donnera la meilleure « marque ». Quant aux enseignants-chercheur, Bernard Attali est bien forcé de remarquer que « pour les meilleurs profils recherchés par l’École polytechnique, l’écart de rémunération entre ce que propose l’X et des concurrents mieux dotés va jusqu’à un facteur 4 ! » Oui mais les 60 millions d’euros accordés à l’école par sa tutelle à l’école ont déjà provoqué bien des réactions négatives. Auditionné par l’Assemblée nationale, Thierry Mandon est même allé jusqu’à affirmer que « s’il avait eu même la moitié à donner, il ne l’aurait pas donné à l’Ecole polytechnique ». La concurrence est rude et la France ne sait décidément pas comment lui faire face.

Paris-Saclay a été une solution, est-ce toujours la solution ?

Au modèle des Comue l’Ecole polytechnique semble aujourd’hui vouloir substituer la constitution d’un « pôle national d’écoles d’ingénieurs ». « Nous restons bien évidemment des acteurs centraux de Paris-Saclay mais nous voulons également constituer une alliance d’écoles volontaires », se défend Yves Demay, le directeur général de l’Ecole polytechnique, venu cette semaine signer une convention de partenariat avec l’Isae Supaéro (lire plus bas). Sous la houlette de la Direction générale de l’armement, les écoles d’ingénieurs du ministère de la Défense se rapprochent ainsi à grande vitesse. « Les écoles françaises sont encore trop éclatées pour jouer un rôle majeur à l’international. Elles doivent s’unir comme l’ont déjà fait Supaéro et l’Ensica pour constituer l’Isae », assure Lionel Collet-Billon, le délégué général pour l’armement, une tutelle sans doute plus alertée de ce qu’est aujourd’hui la concurrence international que le ministère de l’Education nationale, de l’enseignement supérieur et de la Recherche…


Olivier Rollot
(@ORollot)

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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

1 Comment

  1. > une tutelle sans doute plus alertée de ce qu’est aujourd’hui la concurrence international que le ministère de l’Education nationale, de l’enseignement supérieur et de la Recherche

    Et pourtant vous avez écrit un peu avant:

    > Douche froide pour les universités françaises, et en particulier l’Ecole polytechnique, qui se retrouve proche du 300ème rang et n’a fait quasiment que descendre depuis (voir son récapitulatif). Bien loin de sa voisine de Paris Sud qui, de son côté, a largement progressé pour se classer cette année 41ème après être partie 72ème en 2003 (voir son récapitulatif).

    Les Universités sont peut-être plus dans le monde de la recherche que ne le sont les grandes écoles…

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