POLITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

L’année des fusions (ou pas)

Alors que ses responsables semblent envisager la dissolution de l’université Paris-Saclay, d’autres projets de rassemblements / fusions ont du plomb dans l’aile. Télécom ParisTech et Télécom Sud Paris ont ainsi abandonné leur projet de fusion et on n’en parle plus du tout du côté de l’emlyon BS et Grenoble EM. Alors 2017 sera-t-elle finalement bien l’année des fusions ?

Mais que faire de Paris-Saclay ? En novembre 2016 le cabinet du Premier ministre avait émis un arbitrage, ce qu’on appelle un « bleu de Matignon » qui devrait être soumis aux conseils d’administration des établissements pour s’imposer. Mais le président de la Comue, Gilles Bloch, a préféré missionner un « groupe des sept » (lire sa composition plus bas) pour réfléchir à une nouvelle organisation. En pleine période électorale, avec des ministres qui ne sont pas en capacités de faire évoluer les choses après le départ de nombre de leurs conseillers, la démarche en a surpris plus d’uns. « Il faut prendre garde à toute démarche qui polarise sous prétexte d’intégration », exprime par exemple le directeur de l’une des écoles qui aurait préféré qu’on « travaille d’abord à obtenir des membres qu’ils suivent les préconisations de Matignon – « vendable » au jury tout en assurant une cohésion interministérielle – plutôt que passer tout de suite à une étape suivante ».

Le comité entend en effet tout simplement dissoudre la Comue pour en reconstruire une nouvelle d’où seraient exclus les membres décidément réfractaires à tout projet d’intégration (l’Ecole polytechnique et les écoles de l’Institut Mines Télécom ?) mais aussi les universités de Versailles Saint-Quentin et Cergy, jugées pas assez « élitistes ». Une conférence de presse devait même se tenir pour présenter la semaine dernière pour présenter ces conclusions mais a été remise. Prudemment…

Fusions en suspens. Officiellement on n’avait jamais parlé de « fusion » du côté de l’emlyon BS et Grenoble EM quand elles ont annoncé leur rapprochement il y a tout juste un an. Mais tout le monde avait le mot en tête. « Nous avons un doctorat commun qui fonctionne très bien et nous nous parlons constamment. Nous avons la chance de ne pas être au pied du mur », promet le directeur adjoint de Grenoble EM, Jean-François Fiorina, qui estime qu’il faut « mutualiser avec l’emlyon comme avec la Comue les investissements colossaux qu’il va falloir réaliser dans les années à venir, notamment dans la digitalisation » et que c’est de cela dont « il faut discuter plutôt que de monter des commissions pour répartir les postes ».

Les problèmes de Paris Saclay le montrent bien : à trop discuter de questions de pouvoir on n’en finit pas ne pas avancer sur des projets réels. Embourbées dans des projets de déménagement à Paris Saclay qui provoquent la colère de leurs personnels – essentiellement ceux basés à Paris -, Télécom ParisTech et Télécom Sud Paris ont ainsi préféré remettre leur fusion à des jours meilleurs. « Même dans un contexte qui deviendrait subitement plus favorable, je ne pense pas que nous pourrions mener de front tous ces sujets », confie Christophe Digne, le directeur de Télécom Sud Paris, qui n’en espère pas moins que les « efforts d’approfondissement de notre connaissance mutuelle et les réflexions communes entreprises à l’occasion de cette étude faciliteront des nouvelles coopérations entre nos deux écoles ».

Fusions réussies. Mais d’autres fusions n’en voient pas moins le jour avec succès. Si on en parle moins du côté des écoles de management, Sigma Clermont a vu le jour en fusionnant deux écoles en 2016 et l’IMT Atlantique est née en 2017 de la fusion de Télécom Bretagne et Mines Nantes. « Pour réussir une fusion ne faut pas s’attarder trop longtemps sur un processus. La décision a été prise en 2015. Le 1er janvier dernier nous avons fusionné et les deux formations d’ingénieur ne feront plus qu’une à la rentrée 2018. C’est un rythme très élevé », confie le directeur du nouvel institut et jusqu’ici directeur de Télécom Bretagne, Paul Friedel, qui insiste sur la nécessité de ne pas froisser les personnels : « Avec Anne Beauval, la directrice de Mines Nantes, nous avons tout de suite affirmé que nous étions deux écoles égales ». Même volonté du côté de Sigma Clermont, née de la fusion de l’ENSCCF (chimie) et l’IFMA (mécanique) dont la directrice, Sophie Commereuc, confie : « Il faut vraiment travailler ensemble dans une démarche de co-construction et surtout pas dans un rapport de force. Alors qu’une des deux écoles, l’ENSCFF, était un peu plus petite que l’autre nous avons travaillé pour que les responsables de l’école fusionnée viennent à parité des deux écoles. Eh bien, quelques mois après, on n’entend déjà plus les personnels dire « On faisait comme ça à X ou Y ». »

C’était d’autant plus facile à Clermont que les deux campus sont distants de 600 mètres et qu’il était très simple d’y implanter les différentes directions. Pour de 300 km séparent les deux campus de l’IMT Atlantique. Un défi pas si difficile à relever pour Paul Friedel : « La contrainte de la distance entre les différents campus (Brest-Nantes-Rennes) c’est ce qu’on vit dans les entreprises dont les équipes sont réparties dans le monde. Le « campus numérique breton » nous donne des moyens de communication à distance exceptionnels – dont des « salles de vision immersives » que nous aurons certainement demain à Nantes – et nous travaillons aujourd’hui beaucoup en visio-conférences. Mais il faut aussi se déplacer pour faire de vraies rencontres ».

Fusions en cours. Le jury international des Idex semblant réserver ses avis favorables aux universités fusionnées (Aix-Marseille, Bordeaux et Strasbourg ont vu leur financement sanctuarisés), les universités parisienne 3, 5 et 7 (Sorbonne Nouvelle-­Paris 3, Paris Diderot et Paris Descartes) ont repris le cours d’une fusion pourtant très majoritairement refusée par leurs personnels. Paris 4 et l’UPMC sont beaucoup plus avancées et devraient fusionner le 1er janvier 2018 après le vote favorable de leurs conseils d’administration.

Du côté des écoles d’ingénieurs, le rapprochement CPE Lyon / Mines Saint-Etienne est resté un peu en suspens durant la préparation du projet Idex porté par l’Université de Lyon. « Nous allons maintenant reprendre les discussions et conclure rapidement. Il nous faut trouver un bon équilibre pour bien positionner les deux écoles sur les questions d’industrie et d’innovation tout en favorisant leur pleine participation à la dynamique d’excellence du site Lyon-Saint-Etienne », confie le directeur général de l’Institut Mines-Télécom (IMT), Philippe Jamet également concerne par le rapprochement de l’IMT Atlantique avec l’Ensta Bretagne : « C’est aujourd’hui un partenariat stratégique qui n’exclut pas d’aller un jour plus loin, mais l’objectif principal est pour l’instant de renforcer l’excellence collective des écoles de deux grands ministères techniques dans un grand ouest en pleine reconfiguration ».

Fusionner ce n’est (vraiment) pas facile ! Comme tout processus industriel une fusion ne peut réussir que si elle est acceptée par le plus grand nombre, ce qui implique que les forces décisionnaires aient pris le temps d’en mesurer toutes les conséquences et de bien les expliquer. Dans les faits une fusion se résume bien souvent à une absorption du corps académique le plus faible par le plus puissant. Et ce dernier se rebelle parfois… Le refus final de la fusion entre les universités Rennes 1 et 2 est largement dû à l’incapacité des dirigeants de Rennes 2 à « vendre » leur projet à des personnels qui se sentaient « cannibalisés » par une Rennes 1 à la culture diamétralement opposée à la leur (schématiquement la « fac de sciences, de gestion et de droit » contre « la fac de sciences humaines et… des révoltes étudiantes »). A Bordeaux et Montpellier ce sont également des universités de sciences humaines qui ont refusé de cautionner des fusions qui semblaient donner la part belle aux sciences « dures ». Les présidents de Paris 4 et 6 devraient d’ailleurs bien y prendre garde : moteurs dans la plupart des fusions, les « scientifiques », aux moyens bien plus considérables de par leurs laboratoires de recherche, effrayent les « littéraires » et ceux-ci font souvent échouer les fusions. Un « refus d’obstacle » qu’ont su éviter les universités récompensées par le jury des Idex d’Aix-Marseille, Strasbourg et – partiellement puisque Montaigne (la littéraire !) reste en dehors de la fusion – Bordeaux.

Du côté des écoles de management, « l’aventure » France Business School continue de donner des sueurs froides à des écoles qui se rendent compte de la fragilité de leurs marques dans l’adversité. Pour autant ce n’est pas tant la fusion des ESC Amiens, Brest, Clermont et Tours-Poitiers qui a produit les effets désastreux que l’on sait que la volonté de ses dirigeants de sortir du système classique des concours post prépas. Sans cette décision, FBS aurait-elle réussi sa mue ? Quant aux écoles d’ingénieurs, les difficultés que rencontre encore, des années après, la fusion entre Centrale et Supélec sont là pour rappeler les difficultés qu’il y a à rapprocher des personnels dont les statuts sont différent. Quant aux Mines de Paris, elles ont su conserver leur indépendance alors qu’elles ne devaient ne faire qu’une avec toutes les écoles de l’Institut Mines Télécom.

Comment réussir sa fusion ? Qui dit fusion des écoles dit fusion de nombreux services et donc choix d’un responsable dans un des deux établissements. Qui peut se sentir donc supérieur à l’autre. Un écueil qu’ont voulu éviter les créateurs de Neoma en allant chercher un directeur extérieur à leurs deux écoles. Les universités fusionnées d’Aix-Marseille, Bordeaux ou Strasbourg ont certes ressenti cet écueil mais ce sont les universités les plus puissantes qui, à chaque fois, ont imposé leur président à la tête de l’ensemble. L’exception étant à Grenoble où c’est la présidente de l’université de SHS, Lise Dumasy, qui s’est imposée pendant que Patrick Lévy prenait la présidence de la Comue. Même chose du côté de CentraleSupélec ou Yncrea dont les directeurs viennent des entités les plus puissantes que sont Centrale Paris et HEI. Le tout est alors de ne pas réitérer l’opération à tous les postes !

Mais une fusion ce ne sont pas que les personnels. Il y a tout un écosystème à préserver. L’opposition farouche des alumni d’ESCP Europe à toute fusion avec Novancia l’a clairement rappelé en 2016 : on ne peut solliciter en permanence le soutien de son corps d’anciens sans le considérer comme une partie prenante importante des décisions. Tout en mesurant bien que pour les alumni, c’était quasiment « toujours mieux avant » et qu’il est encore bien plus difficile de les mobiliser sur un projet que des personnels forcément à l’écoute chaque jour de l’évolution de leur structure. De la même façon il faut bien être à l’écoute de ses entreprises partenaires. Quand certaines fondations de Comue lorgnent d’un air envieux sur les riches fondations de certaines de leurs composantes, elles ne doivent pas oublier que les entreprises font confiance à des marques qui leur donnent du poids dans leur gouvernance et leurs choix d’axes de recherche. Elles ne donneront pas pour la joie d’aider de grandes structures qui risquent d’être loin de leurs préoccupations !

Une leçon à retenir quand on sait que les Comue sont, pour beaucoup de présidents d’universités, le prélude à de vastes fusions incluant cette fois les grandes écoles sur un territoire. Qui, dans un mouvement de résistance, s’allient dans des réseaux (Groupe Insa, Ecoles Centrale, Réseau INP et surtout Institut Mines Télécom) pour proposer un modèle alternatif d’université sur tout le territoire. On n’a pas fini de parler de rapprochements, d’associations et de fusions !

Olivier Rollot (@ORollot)

  • Le « groupe des sept » est composé de Vincent Berger, directeur de la recherche fondamentale au CEA et ancien conseiller enseignement supérieur et recherche de François Hollande ; Hervé Biausser, directeur général de CentraleSupélec ; Alain Fuchs, président du CNRS ; Philippe Mauguin, PDG de l’Inra, Julien Pouget, directeur de l’Ensae ParisTech ; Sylvie Retailleau, présidente de l’université Paris-Sud ; Pierre-Paul Zalio, président de l’ENS Paris-Saclay.
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Olivier Rollot
Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel). Il anime également le blog HEADway et du blog du Monde « Il y a une vie après le bac ».

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