« L’EFMD est un catalyseur qui pousse les business schools à améliorer leur qualité » : Eric Cornuel

L’EFMD célèbre cette année les 20 ans de son accréditation internationale des business schools, EQUIS. Son directeur général, Eric Cornuel, revient sur ce qui a fait son succès et, plus largement, sur les missions de l’EFMD.

Olivier Rollot : Comment définiriez-vous l’action de l’EFMD ?

Eric Cornuel : Nous sommes avant tout un catalyseur qui pousse constamment les business schools à améliorer leur qualité et à prendre en compte les besoins des entreprises. Mais nous sommes également un forum pour la profession au travers de séminaires et de recherches. Le tout bien sûr en s’appuyant sur nos accréditations, EQUIS pour les business schools dans leur ensemble, EPAS pour des programmes plus précis, le BSIS pour calculer l’impact d’une business school sur son territoire, EDAF pour aider les business schools des pays émergents à se développer et enfin EOCCS pour certifier des cours en ligne qui nous semblent devoir occuper une place de plus en plus importante. Nous en sommes convaincus : le futur de l’enseignement sera « blended » et se partagera entre des temps de travail présentiels avec les enseignants et des cours en ligne.

O.R : Vous avez de nouveaux projets en cours ?

E. C : Nous travaillons avec l’Union européenne à des projets comme par exemple sur la responsabilité sociale des business schools, un dossier sur lequel nous avons été précurseurs dès 2002. Egalement avec le soutien de l’UE, je rappelle que nous avons été en 1984 les créateurs de ce qui est aujourd’hui la meilleure business school chinoise, la CEIBS. Toujours avec l’UE nous montons des projets au Vietnam ou en Afrique pour créer des centres de ressource et améliorer les processus. Enfin nous travaillons avec l’Union européenne pour aider les institutions cubaines à développer de meilleures capacités managériales pour leurs cadres et par la même desserrer l’étau imposé par le blocus américain

O.R : Parlons d’EQUIS. Comment faites-vous évoluer votre référentiel d’accréditation ?

E. C : Depuis 20 ans nous nous sommes réinventés chaque année. Songez à comment étaient positionnées les business schools sur l’international ou les relations entreprises il y a 20 ans et où elles en sont aujourd’hui. Ce sont les deux premiers critères sur lesquels nous nous sommes concentrés et qui ont permis aux écoles d’énormément progresser. Depuis nous avons mis en avant les questions de responsabilité sociale et de pérennité des modèles économiques des écoles. Avec le BSIS nous sommes capables de mesurer l’impact fantastique qu’ont aujourd’hui les écoles sur leur territoire. Aujourd’hui nous nous intéressons tout particulièrement aux campus offshores et comment les business schools peuvent garantir la même qualité de service partout où elles sont implantées.

O.R : Quelle part faut-il donner à la recherche dans les accréditations ?

E. C : Nos accréditations n’ont malheureusement pas réussi à faire évoluer la recherche qui est encore trop axiomatique et hypothético-déductive, et pas assez concentrée sur les besoins concrets des organisations. Cela ne signifie pas qu’il faut exclure la recherche de type A mais bien plutôt que d’autres formes soient également valorisées et acceptées. Il nous faut plus d’éclectisme et d’ouverture ! C’est d’ailleurs un point sur lequel nous sommes en totale adéquation avec nos collègues de l’AACSB (Association to Advance Collegiate Schools of Business).

Mais beaucoup de classements se focalisent encore sur un petit nombre de revues de recherche dans lesquelles les business schools se doivent de publier. Prenez le plus prestigieux et le plus solide classement, celui du Financial Times. Il va considérer comme étant de la recherche un pool de seulement 50 revues avec trois éditions par an et 12 articles par édition cela fait 1800 articles, soit beaucoup moins que le nombre de business schools dans le monde ! Je reste persuadé qu’il nous faudra élargir grandement cette base. Le changement d’état d’esprit se fera seulement si l’on transforme les programmes doctoraux pour les rendre plus pluridisciplinaires et à visées plus heuristiques.

O.R : L’obtention du label EPAS est-il une étape indispensable pour espérer un jour être accrédité EQUIS ?

E. C : Ce n’est pas une étape indispensable même si c’est une stratégie très légitime pour une institution de, en quelque sorte, tester ses capacités en passant EPAS. Mais EPAS reconnaît également des institutions qui ne possèdent pas forcément la structure nécessaire pour obtenir une accréditation internationale. Prenons l’exemple du BMI Institute qui délivre un très bon MBA, qui mérite d’être reconnu, mais n’a pas pour autant ni le corps professoral permanent, ni la structure pour prétendre à EQUIS.

O.R : Allez-vous un jour accréditer des bachelors en France sous le label EPAS ?

E. C : Nous le faisons déjà dans d’autres pays donc pourquoi pas en France. Il faut de toute façon être conscient que les masters ne sont plus appelés à se développer fortement et que le futur des business schools passe aujourd’hui avant tout par le bachelor et le digital. Si demain HEC Paris lance un bachelor il intéressera des étudiants du monde entier.

O.R : Le Hcéres (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur) semble parfois considérer que des organismes comme l’EFMD marchent sur ses plates-bandes en évaluant des établissements français. Que lui répondez-vous ?

E. C : Les méthodes nationales d’évaluation sont tout à fait valides mais passer sous les fourches caudines d’EQUIS prend des années. Les business schools doivent se confronter à des doyens de premier plan au niveau international comme à des chefs d’entreprise. Nous travaillons sur des dimensions totalement différentes que les institutions locales sans atteindre pour autant le côté production de masse de l’AACSB.

O.R : Justement, qu’est-ce qui vous différencie de vos rivaux américain et britannique es accréditations, AACSB et AMBA (Association of MBAs)?

E. C : D’abord EQUIS est une accréditation qu’on peut ne pas recevoir et qu’on peut perdre. Combien de business schools ont perdu AACSB en près de 100 ans ? Quasiment aucune. Nous avons eu plusieurs cas de business schools accréditées AACSB qui n’ont pas passé l’étape d’éligibilité à EQUIS. Pour autant, l’AACSB fait un excellent travail axé sur la « mission » de l’école quand EQUIS mesure plus de l’excellence. Une autre différence entre nous étant que nous tenons absolument à que les entreprises aient leur place dans nos comités d’attribution et dans nos équipes d’auditeurs. Aucune visite ne se passe sans la présence d’une cadre d’entreprise.

L’expression « triple couronne » {EQUIS, AACSB et AMBA} me semble aussi bizarre car elle mélange des accréditations de niveaux et de nature très différents. Il est d’ailleurs intéressant de constater que certains classements ont commencé à accorder des poids différents aux accréditations, EQUIS cinq ans étant au top. Une business school peut tout à fait être accréditée par l’AACSB et ne pas passer la phase d’éligibilité EQUIS. Quant à AMBA, elle peut réaccréditer un programme pour juste un an.

O.R : Pensez-vous demain être confrontés à des accréditeurs asiatiques, chinois ou indiens ?

E. C : La Chine a développé ses accréditations nationales mais j’ai du mal à concevoir comment et pourquoi les Chinois construiraient un système d’évaluation des business schools américaines et européennes.

O.R : Parce que c’est en Asie que se développent le plus les business schools ?

E. C : Cela reste extrêmement contrasté. Prenez le Japon, il y existe très peu de business schools car c’est la culture technique qui continue à l’emporter. Au contraire l’Inde compte plus de 1000 business schools dont quelques-unes de premier rang comme le réseau des IIM, en particulier Ahmedabad et Bangalore, mais aussi ISB.

O.R : Après le Royaume-Uni la France est le pays qui compte le plus de business schools accréditées EQUIS. Pourquoi cette reconnaissance ?

E. C : Pour être précis la France est troisième et la Chine deuxième. Tout simplement parce que les business schools françaises sont excellentes et reconnues partout dans le monde pour la qualité de leurs relations avec leur environnement, l’encadrement de leurs étudiants, leur recherche ou encore leur corps professoral. Le tout avec des ressources très limitées si on les compare à leurs consœurs américaines. Prenez une business school de régions en France, accréditée EQUIS et AACSB, et donnez les mêmes moyens à une business school américaine : vous verrez que rien n’en sortira.

Je voudrais d’ailleurs dire à quel point la réforme des moyens des chambres de commerce et d’industrie a été a été une grave erreur de la part des politiques car c’était un système qui fonctionnait très bien et qui avait un excellent retour sur investissement ! Les business schools françaises ont su assurer leur indépendance en créant des associations, aujourd’hui des établissements d’enseignement supérieur consulaire (EESC), et on aurait dû les féliciter plutôt que risquer de les faire régresser ! C’est une chance magnifique pour la France de posséder des business schools de premier ordre qui attirent des étudiants du monde entier.

O.R : Mais n’y a-t-il pas aujourd’hui tellement de business schools françaises accréditées EQUIS que la porte s’est refermée pour celles qui ne le sont pas ?

E. C : J’ai souvent entendu ce bruit selon lequel il y aurait des « quotas » par pays. Je m’inscris totalement en faux sur cette supposée nécessité de ne plus accréditer de nouvelles écoles. L’idée même de quotas est à l’encontre de notre philosophie. Toute institution ayant atteint un certain nombre de critères de qualité peut être accréditée. Mais il faut aussi bien considérer que le système progresse et pousse tout le monde vers le haut. Les business schools non accréditées doivent donc d’abord rattraper les autres et ensuite constamment évoluer.

Une business school peut très bien vivre sans EQUIS. Il ne peut pas y avoir que des HEC Paris, des Insead, tous les modèles sont bons. Les business schools doivent surtout bien prendre garde à ce que j’appelle le « syndrome de la grenouille » de la fable de La Fontaine qui pousse certaines d’entre elles à adopter des stratégies finalement contre-productives. En investissant dans des dimensions dans lesquelles elles n’ont pas de légitimité, par exemple dans la recherche, au lieu de se concentrer sur leurs missions d’enseignement. Il faut bien aligner ses ressources et sa stratégie !

O.R : Avoir EQUIS c’est formidable pour une business school mais le perdre EQUIS c’est un drame. On se souvient comment l’ESCEM Tours-Poitiers est entrée dans une spirale d’échec, qui l’a pratiquement achevée, quand l’EFMD lui a enlevé son accréditation. Que faites-vous pour éviter des « décrochages » trop brutaux ?

E. C : Après les déboires de l’ESCEM, je me suis personnellement investi dans le changement de nos règles pour les faire évoluer vers une procédure de soft landing.

Aujourd’hui, si une institution perd formellement son accréditation, la décision est suspendue sur une période d’un an durant laquelle la business school pourra préparer sa communication ou au contraire choisir d’avoir une deuxième chance à travers l’organisation d’un second audit,

O.R : Les meilleures business schools profitent d’ailleurs d’un processus d’accréditation réduit.

E. C : Une business schools qui a obtenu trois fois de suite une accréditation EQUIS pour 5 ans bénéficie d’une quatrième accréditation plus « légère » essentiellement fondée sur sa stratégie car nous considérons que les éléments de base sont bien présents. C’est ce qu’on appelle la « Special Accreditation ». Pour autant elle suivra tout le processus lors de l’évaluation suivante.

O.R : Certains pays, vous parliez du Japon, mais c’est aussi le cas de l’Allemagne ou des pays d’Europe centrale, ont peu de business schools accréditées. N’est-ce pas alors un handicap pour les autres business schools de conclure des accords avec les institutions de ces pays ?

E. C : Il y a effectivement une tradition très technologique en Allemagne qui fait qu’on y trouve encore assez peu de business schools de tout premier rang par rapport à la France ou au Royaume-Uni. Mais elles se développent à Mannheim, Berlin, Coblence, Cologne, etc. Le paysage change. C’est aussi le cas en Italie la Bocconi avait longtemps dominé à elle seule tout le paysage de l’enseignement de la gestion. On y trouve aujourd’hui d’excellentes business schools, que ce soit le Politecnico di Milano ou la Lluiss. En Europe de l’Est les programmes de gestion sont le plus souvent intégrés dans des facultés d’économie et peuvent prétendre à EPAS, mais il y a de très grandes institutions à Varsovie (Kozminski) à Ljubljana (faculté de management) ou encore à Saint Petersburg (faculté de management).

Dans tous les cas cela n’a rien de disqualifiant pour une business school que nous évaluons d’avoir conclu des accords avec des établissements non accrédités à partir du moment où nous sommes bien conscients qu’il s’agit de pays dans lesquels les accréditations sont encore peu développées.

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