« Nous menons une stratégie de croissance dans le but d’accroitre notre part de marché des meilleurs étudiants mondiaux » : Jacques Biot (Ecole polytechnique)

La Fondation de l’École polytechnique vient de lancer sa nouvelle campagne de dons. L’objectif est de collecter 80 millions d’euros en 5 ans. Président de l’École polytechnique, Jacques Biot revient avec nous sur la stratégie qu’il met aujourd’hui en œuvre à la tête de son école. (Photo : Jérémy Barande, Ecole polytechnique)

Olivier Rollot : Même si c’est plus du double de la première collecte de 2013, votre objectif de dons semble raisonnable sachant que, cette fois-ci, vous mêlez dons des alumni et des entreprises. Mais vous serez encore loin des 112 millions recueillis par exemple par HEC lors de sa dernière collecte ?

Jacques Biot : Ce n’est jamais évident de collecter des dons sur un marché de la philanthropie qui se révèle de plus en plus concurrentiel. Par rapport à HEC Paris, dont nous sommes par ailleurs très proches, si on ramène notre précédente collecte au même périmètre et au nombre d’alumni les dons sont en fait équivalents.

O. R : Comment procédez-vous pour convaincre les alumni de participer ?

J. B : Ce qu’achètent les alumni et les entreprises c’est la stratégie et les projets de l’école que porte toute une équipe très professionnelle et rodée à la collecte de fonds au sein de la Fondation. Cela repose sur de nombreuses rencontres avec les alumni, en France et à l’étranger. Moi-même je rencontre systématiquement des alumni à chacun de mes déplacements à l’étranger comme récemment à Moscou, en Corée et à New York.

Nous leur disons que l’argent qu’ils vont donner finance de nouveaux projets et ne vise pas à compenser un désengagement de l’Etat de l’École.

O. R : D’autant que votre tutelle a été généreuse l’année dernière en vous accordant 60 millions d’euros de dotation supplémentaire sur cinq ans.

J. B : Ce n’est pas une dotation définitive mais une avance que nous rembourserons après cinq années grâce à nos nouveaux développements. Cela n’a pas forcément été compris comme cela.

Aujourd’hui notre budget est d’environ 110 millions d’euros sur le seul grand établissement et de 70 millions d’euros supplémentaires, dont près de la moitié d’origine contractuelle, en comptant les laboratoires que nous partageons avec le CNRS.

O. R : Pour recueillir plus de dons, la Fondation est même implantée à l’étranger.

J. B : Nous possédons deux structures sœurs : l’Ecole Polytechnique Charitable Trust au Royaume-Uni et le Friends of Ecole Polytechnique aux Etats-Unis. Le Friends of Ecole Polytechnique a ainsi contribué récemment à hauteur de 1 M€ à la création d’une chaire d’enseignement et de recherche « Statistiques et modèles pour la régulation financière » qui a été inaugurée à New York. A l’issue de la première campagne de levée, l’Ecole Polytechnique Charitable Trust a contribué à hauteur de 15% et le Friends of à hauteur de 10%. Il s’agit de pays dans lesquels la culture du don est plus développée qu’en France.

O. R : La Fondation soutient également la scolarité des étudiants français et internationaux.

J. B : 20% des élèves de notre cycle bachelor seront par exemple soutenus grâce à des bourses d’excellence. 1000 élèves français de 4e année seront également soutenus pendant la durée de la campagne pour les aider à financer leur départ en séjour d’études à l’étranger.

O. R : Qu’est ce qui caractérise le plus votre stratégie aujourd’hui ? Le développement de la dimension internationale de l’X semble prioritaire ?

J. B : Nous menons une stratégie de croissance dans le but d’accroitre notre part de marché des meilleurs étudiants mondiaux dans les sciences et la technologie. La dimension internationale est déjà au cœur de l’école. Cette année nous avons par exemple été classés à la 29ème place des universités les plus internationales du monde par le Times Higher Education. Encore plus récemment nous avons d’ailleurs été classés au 6ème rang mondial pour notre capacité à trouver un emploi de premier ordre à nos diplômés.

O. R : Quels sont vos concurrents ? L’EPFL à Lausanne ? Stanford à San Francisco ?

J. B : Stanford compte 16 000 étudiants, nous avons 3000 soit plutôt la taille de Caltech. En fait la taille compte peu et nous n’avons pas de difficulté à être visibles à l’international. Pour l’être encore plus nous allons par exemple faire venir des « visiting professors » de premier ordre grâce à un programme dédié qui est largement financé par notre Fondation.

O. R : L’X compte beaucoup d’étudiants internationaux ?

J. B : 22% des étudiants du cycle polytechnicien sont étrangers (130 sur 530). Un pourcentage qui monte à 50% dans nos masters et même 60% dans nos nouveaux cycles Graduate Degrees. Nous en attendons également 60% dans notre nouveau cycle bachelor. Dans les cinq ans nous comptons ainsi faire évoluer la part globale d’étudiants internationaux de 30 à 40% dans nos cursus Nous avons dans cette optique mis en place un programme destiné à attirer les vainqueurs des olympiades de maths et de physique qui ont lieu dans le monde.

O. R : Qu’est-ce qui attire ces étudiants internationaux à l’École polytechnique ?

J. B : D’abord de pouvoir travailler au contact des meilleurs, et de bénéficier d’un enseignement adossé à nos 22 laboratoires reconnus pour leurs travaux. Ensuite la garantie d’une employabilité liée à notre culture et à notre réputation.

O. R : Vous avez également de plus en plus de professeurs internationaux ?

J. B : Ils sont aujourd’hui 40% (hors « visiting professors »). L’école évolue très vite ! Nous prévoyons par ailleurs d’attirer 29 « visiting professors » dans le cadre de la 2e campagne de la Fondation de l’X.

O. R : Vous n’avez aujourd’hui délocalisé à l’étranger qu’un seul programme, en Chine. Vous ne pensez pas à ouvrir un jour des campus à l’étranger comme le fait par exemple CentraleSupélec ?

J. B : Notre stratégie d’ouverture à l’international ne repose pas sur l’ouverture de campus dans des pays étrangers. Quand un étudiant étranger a le choix entre venir dans l’école mère ou rester sur une implantation locale il choisit forcément l’école mère et ce que nous souhaitons c’est attirer les meilleurs étudiants chez nous.

Dans une industrie hautement concurrentielle comme l’est l’enseignement supérieur et la recherche, je ne vois pas l’intérêt de créer une concurrence supplémentaire.

En revanche nous soutenons activement la montée en gamme des écoles et universités locales. Nous avons ainsi signé d’importants accords pour accroître nos liens avec l’enseignement supérieur, en particulier en Afrique. Chaque année, dans le cadre de leur formation humaine et militaire, des élèves de l’X réalisent leur stage de 1ère année au sein d’établissements africains afin d’accompagner les talents locaux et de les aider à intégrer les meilleurs cursus, y compris le cycle ingénieur polytechnicien. Nous recevons ainsi chaque année 25 étudiants marocains absolument excellents et cette année l’intégration de dix jeunes issus d’Afrique de l’Ouest nous conforte dans l’efficacité de ces initiatives.

O. R : La création d’un bachelor, qui ouvrira à la rentrée 2017, a particulièrement marqué les esprits. Qu’en attendez-vous ?

J. B : L’objectif de notre nouveau bachelor est là encore d’attirer à l’X des étudiants internationaux de haut niveau qui ne seraient pas venus faire leurs études supérieures en France. Nous avons dans ce cadre signé un accord avec l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) sous l’égide du secrétaire d’Etat au commerce extérieur, Matthias Fekl, pour promouvoir le bachelor auprès des jeunes qui sont scolarisés dans les lycées français à l’étranger,  souvent issus des élites locales.

O. R : Vous n’avez pas le sentiment de concurrencer les classes préparatoires avec ce bachelor qui a d’ailleurs été conçu en lien avec l’ancien proviseur du lycée Louis-Le-Grand à Paris, Michel Bouchaud ?

J. B : Pour être précis Michel Bouchaud était membre du comité de travail du rapport Attali et a fait partie du groupe de travail bachelor de l’X, au côté d’autres membres de l’administration et du corps enseignant de l’École. Et non il n’y aura pas de concurrence, car encore une fois les étudiants qui viendront suivre notre bachelor ne seraient pas venus en France ni en prépa. D’ailleurs l’enseignement s’effectuera pour l’essentiel en anglais. Nous ne sommes pas du tout dans la compétition avec les classes prépas.

O. R : Après leur bachelor que vont faire ces étudiants ?

J. B : IIs pourront poursuivre leurs études dans les meilleurs masters du monde, y compris ceux de l’Université Paris-Saclay et nos Graduate degree. S’ils veulent intégrer notre cycle ingénieur, ils pourront le faire en candidatant au concours que nous réservons aux universitaires mais ce n’est pas l’objectif du programme.

O. R : Autre sujet au cœur de la collecte de fonds : le développement de la recherche de l’École polytechnique. Quels grands axes privilégiez-vous ?

J. B : Nos 22 laboratoires (dont 21 unités mixte de recherche) ont d’abord pour objectif de répondre aux grands défis de l’Humanité : économique, climatique, sanitaire, sécuritaire. Nous protégeons et encourageons la recherche aux frontières de la connaissance sous réserve qu’elle songe à ses applications possibles.. Nous avons par exemple beaucoup de projets dans le domaine de la santé, les nano capteurs, les mathématiques appliquées, etc. Tout cela est dans l’ADN de l’X qui est de faire avancer le progrès par la science de manière interdisciplinaire. Là aussi la Fondation de l’X y contribue à la fois via les dons des particuliers et grâce à nos vingt chaires d’enseignement et de recherche.

O. R : C’est plus étonnant : 176 start-up ont été créées sur le campus de l’X ces cinq dernières années. Vos étudiants sont devenus des créateurs d’entreprise ?

J. B : Nous constatons un réel engouement de nos étudiants pour l’entrepreneuriat. La générosité des générations actuelles se traduit par un désir de changer le monde et d’être directement impliqué dans des solutions concrètes. A l’X, nous ne n’accompagnons pas que des projets montés par des élèves polytechniciens. 70% des projets d’entreprise que nous accueillons dans notre accélérateur et notre incubateur viennent de l’extérieur, des étudiants de Paris-Saclay par exemple qui viennent profiter de notre écosystème. C’était mon projet prioritaire quand je suis arrivé à la présidence de l’X et je l’ai mis en œuvre, grâce à avec des équipes exceptionnelles à tous les niveaux.

O. R : Un dernier sujet qui a fait et fait toujours couler beaucoup d’encre : la Comue Paris-Saclay. Quel est aujourd’hui l’état de vos relations avec elle ?

J. B : Aujourd’hui, nous sommes concentrés sur le lancement de la campagne de levée de fonds par la Fondation et sur la montée en puissance d’une stratégie qui est en phase avec ce que nous a conseillé le HCERES (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur). Depuis la visite il y a un an de Jean-Yves Le Drian, le ministre de la Défense, Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie, et Thierry Mandon pour l’Enseignement supérieur et la Recherche, nous sommes dans une bonne séquence. Notre feuille de route est très claire et l’École polytechnique, qui reste pleinement engagée dans l’Université Paris-Saclay, par le biais des cursus mutualisés ou encore par sa participation à huit « Labex » sur 11 et à une proportion importante des « Equipex »  contribue évidemment par son succès et son rayonnement à la notoriété de la COMUE.

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