« Nous pouvons très bien travailler avec les universités » : Francis Jouanjean (CGE)

Délégué général de la Conférence des grandes écoles depuis 2013 Francis Jouanjean est à ce titre au cœur du « réacteur » d’une des plus importantes mutations qu’ait jamais connu l’enseignement supérieur français. Son bilan des réformes et son regard sur les évolutions encore à venir.

Olivier Rollot : On parle d’explosion des effectifs dans l’enseignement supérieur cette année. Qu’en est-il pour les grandes écoles ?

Francis Jouanjean : Ces chiffres sont à nuancer, notamment parce qu’on compte deux fois beaucoup d’élèves de classes préparatoires qui sont inscrits également dans une université. Néanmoins la croissance est réelle. Entre 2007 et 2014 les grandes écoles ont accueilli plus de 100 000 étudiants supplémentaires, soit une hausse de 36%, Pendant la même période l’université accueillait 96 000 étudiants supplémentaires. Pour ce qui concerne les écoles nous avons piloté cette augmentation en maintenant la qualité de nos formations et l’insertion professionnelle de nos diplômés.

O. R : Où en sont les relations entre grandes écoles et universités qu’on sait parfois difficiles ?

F. J : Nous pouvons très bien travailler ensemble. A titre d’exemple les grandes écoles ont réalisé un travail considérable en recherche notamment pour s’insérer dans les unités mixtes de recherche (UMR) et cela s’est fait grâce et en accord avec les universités. Nous avons peu à peu appris à nous connaître. Nous avons fait du chemin vers elles quand, de leur côté, elles n’ont malheureusement pas toujours fait le même parcours vers la formation et sont restées peut-être trop polarisés sur une recherche essentiellement académique.

O. R : On a effectivement longtemps reproché aux grandes écoles de ne pas faire assez de recherche. Où en sont-elles aujourd’hui ?

F. J : Il y a 20 ans la plupart des grandes écoles n’avaient qu’une recherche limitée. Elles ont alors compris – et je veux signaler le rôle important qu’a eu le directeur d’HEC, Bernard Ramanantsoa, dans cette prise de conscience pour les écoles de management – qu’il était nécessaire de développer cette recherche. Les écoles d’ingénieurs, et d’abord les écoles publiques, l’ont fait plus rapidement que les écoles privées et de management. Aujourd’hui toutes les écoles ont développé cette recherche avec l’idée de joindre formation et recherche tout en pensant à l’innovation, à l’international et à la proximité avec les entreprises.

O. R : Où en sont les rapports entre universités et grandes écoles au sein des Communautés d’universités et d’établissements (Comue) ?

F. J : Mi 2016 nous ferons un point précis dans l’esprit de ce que nous a demandé Thierry Mandon, le secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur et à la Recherche. Nous remarquons déjà qu’à quelques exceptions près les écoles de management y sont largement marginalisées. Tout le monde regarde Paris-Saclay au sein duquel doctorats et masters ont été mis en commun. C’est un signal très fort. Maintenant, il faut a minima que les grandes écoles y maîtrisent toujours leurs liens avec les entreprises, qui est consubstantiel de leur fonctionnement, comme les stratégies de recherche pour conserver le lien formation/recherche. Attention à ne pas trop vouloir mutualiser car 1+1 peut ne faire qu’un petit plus que 1 et peut rester très loin de 2. Pour résumer une entreprise qui donnait 10 à l’école X et autant l’école Y, va-t-elle donner 20 à la réunion de X et d’Y ?

Nous sommes en tout cas convaincus de la nécessité de nous rassembler au sein des Comue pour faire réussir le plus de jeunes. Il est totalement inadmissible d’avoir 140 000 « décrocheurs » chaque année qui viennent grossir les rangs des 1,9 million de jeunes âgés de 15 à 29 ans qui sont aujourd’hui sans emploi ni formation. Nous devons travailler tous ensemble à favoriser leur orientation et à aider les familles qui souffrent d’un déficit d’information colossal. Heureusement que des associations comme Passeport Avenir ou les cordées de la réussite leur viennent en aide.

O. R : Dans quelle direction précise faut-il faire évoluer notre enseignement supérieur pour aider plus de jeunes à réussir ?

F. J : Il faut arrêter la course actuelle au bac+5 pour réfléchir à la création de formations courtes professionnalisantes, à bac+3, qui permettent une bonne insertion professionnelle. Mettons nos forces en commun pour développer des vrais passeports pour l’emploi qui conviendront notamment à des bacheliers professionnels dont 97% échouent aujourd’hui dans l’enseignement supérieur. Il faut aussi réfléchir à l’évolution des BTS et des DUT mais pas envoyer tout le monde dans des bac+5 qui risquent ensuite d’être dévalorisés.

Ensuite, ces diplômés pourront tout à fait travailler quatre ou cinq ans avant, s’ils le souhaitent, de compléter leur formation par des modules complémentaires. Songez que l’âge moyen des étudiants français n’est que de 21/22 ans quand il est de 28/29 en Suède où il est beaucoup plus courant de se former tout au long de la vie. C’est la même chose aux Etats-Unis où il semble tout à fait naturel de revenir régulièrement en formation.

O. R : Ce que vous proposez est bien dans l’esprit du bachelor qu’ont créé l’année dernière les Arts et Métiers ParisTech ?

F. J : C’est une belle initiative. Un groupe de travail, dirigé par Arnaud Poitou, le directeur de Centrale Nantes, travaille d’ailleurs aujourd’hui au sein de la CGE sur le développement des formations professionnalisantes courtes dans les écoles d’ingénieurs. Elles prendront en compte les besoins des entreprises et des branches professionnelles. PME et ETI n’ont pas seulement besoin de bac+5 et de docteurs. On peut y commencer à un niveau moins élevé et y progresser. L’inclusion sociale est un problème déterminant alors que les jeunes sont dynamiques, pragmatiques, ne rêvent pas du Code du travail mais d’un emploi.

O. R : Et l’apprentissage, doit-on encore le développer dans l’enseignement supérieur ? On sait que beaucoup de régions pensent qu’il devrait avant tout être réservé aux élèves avant le bac ou jusqu’à bac+2.

F. J : L’apprentissage est encore trop souvent considéré comme une solution pour les décrocheurs. Avec 14% des ingénieurs diplômés par la voie de l’apprentissage, sensiblement le même ratio pour les managers, l’apprentissage est à la fois une locomotive pour l’ensemble de la filière et un vrai facteur d’inclusion sociale. Mais aujourd’hui certaines écoles n’ont plus les moyens de financer les cursus avec la baisse des moyens dévolus au barème sans que les fonds transférés aux régions n’arrivent aux écoles. C’est dommage car l’enseignement supérieur tire l’apprentissage vers le haut. Sans apprentissage on risque de faire de la sélection par l’argent ou la connaissance des réseaux.

O. R : Ce n’est pas un peu paradoxal pour la CGE de se préoccuper de diversité sociale ?

F. J : Mais non car nous pensons que c’est la clé de l’avenir. Aujourd’hui la moitié de nos écoles compte entre 30 et 40% de boursiers. C’est ça la réalité de grandes écoles qui ne sont pas que des « top grandes » qui, en effet, n’en comptent qu’entre 15 et 20%. Quand on entre en classe prépa, on est quasi certain d’intégrer une grande école. A la sortie du bac, un bachelier, quel que soit son niveau, a ainsi 85% de chance d’obtenir un diplôme de grade master en 5 ans s’il suit la voie prépa / grande école.

O. R : Vous restez un fervent partisan du système des prépas ?

F. J : Aujourd’hui nos écoles comptent globalement 40% d’élèves issus de prépas pour 60% qui sont entrés après le bac (20%) ou en admissions parallèles (40%). La prépa est très formatrice, c’est une vraie « musculation intellectuelle ». Mais ce sont aussi des classes de proximité qui doivent le redevenir pour tout le monde. Elles permettent de travailler dur tout en restant proche de sa famille, de ses amis et d’intégrer ensuite une bonne école. Il faut arrêter de les dénigrer et reconnaître que c’est un système efficace et pour lequel l’investissement est très rentable.

O. R : Mais les bachelors des écoles d’ingénieurs ne risquent-ils pas d’entrer en compétition avec les prépas ? C’est déjà le cas dans les écoles de management.

F. J : L’objectif ne sera pas que ces bachelors soient une voie parallèle d’accès aux grandes écoles. Je le répète : ils seront conçus pour permettre un accès plus rapide à l’emploi.

O. R : Parlons moyens. L’enseignement supérieur français reste sous financé. Comment y remédier ?

F. J : Le financement de l’enseignement supérieur français n’est que de 1,4% du PIB. C’est largement insuffisant et en-dessous de la moyenne de l’OCDE. Très loin du Canada (2,7%) ou des Etats-Unis. Aujourd’hui 84% des fonds proviennent de l’Etat et des collectivités pour 8% des familles et autant des entreprises. Il faut réfléchir sans tabou à comment faire grossir d’autres postes de recettes comme le fundraising qui, avec l’implication des anciens, peut être un vrai réservoir de financement. Il faut aussi penser au développement des MOOC, de la formation continue et ne pas avoir peur de faire payer des frais de scolarité plus élevés aux étudiants non Européens.

Mais surtout l’Etat doit comprendre que l’enseignement supérieur c’est l’avenir et ne plus baisser son engagement. Faut-il prévoir une loi de programmation pour le garantir ?

O. R : La formation continue peut-elle vraiment se développer dans des établissements d’enseignement supérieur dont ce n’est pas le métier ?

F. J : C’est effectivement un vrai métier mais les grandes écoles peuvent y gagner de l’argent. Le problème est que les entreprises demandent souvent des formations très spécifiques qui nécessitent un investissement important de la part d’enseignants-chercheurs déjà très occupés. Si l’on réussit à développer des formations courtes professionnalisantes, l’offre en formation continue deviendra un complément naturel, bénéfique à la fois pour les écoles et les universités.

O. R : Quant aux fondations on sait qu’elles ne se développent que dans un petit nombre d’écoles.

F. J : Là aussi c’est un vrai métier mais pourquoi ne pourrions-nous pas aller aussi loin qu’au Royaume-Uni ? Contrairement à ce que l’on peut entendre ici ou là, le gâteau a encore de grandes ressources disponibles et son volume n’est pas « fini ».   Le tout est de professionnaliser la démarche et d’investir pendant deux, trois, quatre ans pour comprendre, connaître et se faire connaître, Il faut développer les actions vers les anciens, les entreprises, toutes les parties prenantes. L’exemple des chaires d’entreprise très utiles aux entreprises est à cet égard exemplaire.

O. R : La meilleure solution n’est-elle pas d’envisager d’augmenter les droits de scolarité ?

F. J : Cela doit rester dans des proportions raisonnables avec une large proportion de boursiers. Dans l’école que je dirigeais, l’Ensta Bretagne, nous sommes passés à 1800€ par an. Un investissement de 7500€ sur trois ans reste très raisonnable. Il reste également des études à faire sur des systèmes de payement différés en fonction de ses revenus, comme c’est par exemple le cas en Australie.

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