Périls sur l’enseignement supérieur

Cela peut sembler surréaliste mais il faudra encore attendre fin avril, date de leur présentation devant le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser), pour connaître enfin les dotations précises des universités et de très nombreuses grandes écoles pour 2015 ! Un retard notamment dû à la tentative du ministère des Finances de ponctionner 100 millions d’euros sur leurs « fonds de roulement » (les sommes qu’universités et écoles conservent pour pouvoir investir en épargnant chaque année) dont les montants sont  jugés trop élevés dans un certain nombre d’établissements et notamment d’école d’ingénieurs.

Quel intérêt pour l’enseignement supérieur ?

La disparition d’un ministère dédié à l’enseignement supérieur est pour beaucoup le symptôme du peu d’intérêt que porte le gouvernement à ses universités et grandes écoles. « Qu’est-ce que ce serait si la jeunesse n’était pas une priorité ! », se demande le président de la CPU, Jean-Loup Salzmann. Épuisée par la maladie, Geneviève Fioraso a dû abandonner son poste de secrétaire d’État à l’enseignement supérieur sans qu’on sache quand elle sera remplacée. Beaucoup espéraient que Najat Vallaud-Belkacem utiliserait son poids politique pour infléchir le mouvement mais cela ne semble guère devoir être le cas. Comme toujours depuis cinquante ans, et à l’exception notable des « années Pécresse », il faut bien admettre que la « priorité pour la jeunesse » semble s’arrêter aux portes de l’enseignement supérieur…

« L’impasse des 100 millions d’euros et la ponction sur nos fonds de roulement prouvent que notre modèle d’enseignement supérieur est à bout de souffle », estime Gérard Blanchard, vice-président de la Conférence des présidents d’université. Une analyse qui rejoint celles de François Cansell, pour la Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs) – « C’est tout l’enseignement supérieur et la recherche qui est menacé aujourd’hui ! » -, et Loïck Roche pour le Chapitre des écoles de management de la Conférence des Grandes écoles pour lequel les écoles sont aujourd’hui en « état d’urgence ».

Les grandes écoles en péril ?

Si tout l’enseignement supérieur est attaqué, les grandes écoles sont plus impactées « car plus proches des entreprises et donc plus affectées par la baisse de la taxe d’apprentissage », assure François Cansell quand, de con côté, Loïck Roche constate que «  les impacts financiers de la réforme de la taxe d’apprentissage, s’ils concernent tous les navires, impactent davantage ceux qui ne bénéficient pas des subsides de l’État ».

Écoles d’ingénieurs et de management se sentent attaquées dans leur modèle même quand la réforme des stages complique leur travail, quand l’année de césure semble appelée à disparaître ou quand le statut d’étudiant entrepreneur semble réservé aux seules universités. « Plutôt que de travailler et mettre en place les conditions de l’entrepreneuriat en dehors des grandes écoles — et c’est possible ! — on n’a de cesse de gommer, quand ce n’est désormais tenter de piller, la performance des grandes écoles ! », dénonce fermement Loïck Roche.

Comment trouver de nouveaux moyens ?

Loïck Roche est formel : « Les grandes écoles n’ont pas d’autre choix que de trouver de l’argent ou disparaître ! » Mais où et comment ? S’il préconise d’abord de donner une plus grande agilité financière aux grandes écoles, notamment en adoptant le nouveau statut d’établissement d’enseignement supérieur consulaire, le directeur général de Grenoble EM pense d’abord au conseil et à l’international pour se développer plutôt qu’à la formation continue dont on parle tant aujourd’hui : « A l’exception de quelques écoles, cette activité sera toujours plus modeste que les activités de formation initiale. Parvenir à 20, 25% de son chiffre d’affaires sera déjà remarquable. Réussir à équilibrer cette activité, voire mieux, à engranger des bénéfices, plus encore ». L’analyse de Gérard Blanchard sur le développement de la formation continue, ou de la recherche partenariale, n’est pas beaucoup plus optimiste : « Il ne faut pas oublier que ces nouvelles activités ont aussi des coûts que nous devons mieux connaître si nous voulons contractualiser avec les entreprises. Si on baisse les subventions librement affectées cela ne peut pas être compensé par des ressources affectées à des usages ».

Pour réfléchir à toutes les solutions envisageables, la CPU a créé un groupe de travail qui réfléchira sur les questions économiques à partir du 7 mai. Mais attention, quelles que soient les solutions envisagées, prévient Gérard Blanchard : « Si notre modèle de financement se diversifie cela ne doit pas être pour compenser un désengagement de l’État. Ces nouvelles ressources doivent d’abord nous permettre de nous développer ».

Augmenter les frais de scolarité ?

La ressource dont la hausse est la plus simple à envisager économiquement – mais la plus sensible politiquement !- est celle des frais de scolarité ou des droits d’inscription. Cette année les écoles d’ingénieurs sous tutelle des autres ministères que l’Enseignement supérieur, mais aussi CentraleSupélec en sa qualité de grand établissement, ont obtenu une augmentation du montant de leurs droits d’inscription. La plupart des autres écoles d’ingénieurs se demandent aujourd’hui s’il faut ou pas leur emboiter le pas. « Ce n’est pas un sujet dont nous débattons aujourd’hui », confie Pierre Koch, le président de l’UTT, qui estime qu’« on peut considérer qu’une famille peut raisonnablement absorber des charges de 2300€ par an, pour une scolarité à CentraleSupélec, ou de 1400€ à l’Isae SupAéro si des bourses sont réservées à ceux pour lesquels le coût de la scolarité serait un obstacle ».

Alors que dans les écoles de management on semble déjà arrivé à un niveau de coût difficile à dépasser, les universités réfléchissent aussi à la question. « Aujourd’hui il faut aborder tous les sujets sans tabou », affirme ainsi Gérard Blanchard.

Trop plein à l’université !

80% de la croissance des effectifs dans l’enseignement supérieur de 2013 à 2015 a été absorbée par le secteur privé, dont les effectifs ont progressé de plus de 50 % et qui représentent aujourd’hui plus d’un étudiant sur six (18 %), et au secteur public sous tutelle d’autres ministères que le ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Depuis deux ans le mouvement s’inverse et les effectifs des universités progressent et dépassent, pour la première fois en 2013-2014, les 1,5 millions d’étudiants. Seulement les moyens nécessaires sont loin de suivre et de plus en plus d’universités sont obligées de recourir au tirage au sort pour départager des étudiants toujours plus nombreux en première année de licence.

Une situation d’autant plus absurde que les universités sont, dans le même temps, contraintes de conserver dans leurs effectifs des étudiants aux moyennes désastreuses qui ne viennent parfois que pour passer les examens et conserver ainsi une place qui signifie statut social, aides au logement, sécurité sociale, etc. Pour éviter les erreurs d’orientation manifestes, toutes sortes de mesure sont envisagées dont l’ouverture de filières spécifiques pour les bacs pro – on attend les résultats de la mission confiée sur ce point à Christian Lerminiaux – mais rien ne sera fait sans un minimum de courage politique pour affirmer quelle est la mission de l’université et lui en donner les moyens.

Quel rôle pour l’État ?

Dans la logique des Comue, l’État semble de plus en plus vouloir laisser la main aux régions. Alors que le désengagement de l’État dans  les contrats de projets État-région (CPER) a beaucoup inquiété les universités, les régions semblent  ainsi devoir compenser le moindre investissement national. « Il faut voir comment les régions vont compenser cette baisse et nous n’avons pas encore consolidé les chiffres à l’échelle nationale. Tout ce que je peux dire, c’est qu’en Poitou-Charentes, la région compense en grande partie le désengagement de l’État », souligne Gérard Blanchard.

Mêmes inquiétudes du côté du transfert de la taxe d’apprentissage aux régions. « Dans la mesure où les régions voient les dotations de l’État baisser elles risquent de n’affecter à l’apprentissage que les sommes qu’elles versaient déjà. Au final le budget consacré à l’apprentissage va baisser », analyse François Cansell. Avec un impact particulièrement fort sur les grandes écoles. « Nous n’avons pas encore analysé les effets de la baisse de la taxe d’apprentissage affectée à l’enseignement supérieur mais nous savons que la plupart des universités seront touchées mais probablement moins que les grande écoles », constate encore Gérard Blanchard, pour lequel « certaines universités projettent de fortes baisses mais, là encore, tout dépendra aussi de la façon dont les régions, qui se voient attribuer une part plus importante de la taxe, l’affecteront ».

Que fera le gouvernement ?

Le nouveau secrétaire d’État à l’enseignement supérieur, qui devrait vraisemblablement être nommé dans les semaines à venir, est attendu tel le messie. Mais que pourras-t-il faire ? Déjà le ministère du Budget semble avoir une solution toute prête pour les écoles d’ingénieurs : les faire fusionner. Dans une lettre de mission envoyée 78 écoles d’ingénieurs par les différents ministères à un service chargé de contrôler les dépenses des établissements publics, le Contrôle général économique et financier, on parle, le « cas échéant » de favoriser les « rapprochements et fusions d’établissements ». La surprise a été totale pour François Cansell : « Après quinze jours de travail, sans voir ce qui se fait ailleurs, on va nous faire des propositions de rapprochement entre nos établissements ? C’est d’autant plus surréaliste que nous travaillons depuis sur deux ans sur des rapprochements entre les établissements dans le cadre de Comue et de fusions pour améliorer notre efficience. Et maintenant on nous dirait qui doit fusionner avec qui au nom de seuls ratios budgétaires ! »

De leur côté, différents rapports de la Cour des Comptes pointent régulièrement la supposée mauvaise gestion des universités. Tout porte à croire qu’un dialogue de sourds risque donc de s’établir entre l’enseignement supérieur et un secrétaire d’État pris entre les revendications de sa base (« Nous avons besoin d’argent ! ») et les injonctions de Bercy : « Gérez mieux ce que vous avez ! »

Olivier Rollot (@O_Rollot)

 

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