Pourquoi des entreprises iraient investir dans les écoles de management : entretien avec Jean-François Fiorina, directeur adjoint de Grenoble EM

Les écoles de management sous tutelle des chambres de commerce et d’industrie (HEC, Essec, ESC Dijon, etc.) vont bientôt pouvoir adopter un nouveau statut dit d’EESC (établissement d’enseignement supérieur consulaire). Dans ce cadre des entreprises pourront entrer jusqu’à 33% dans le capital des écoles, 51% restant obligatoirement aux mains de leur CCI. Directeur adjoint de Grenoble EM, Jean-François Fiorina nous explique quelles entreprises seront susceptibles d’être intéressées.

Jean-François Fiorina

Olivier Rollot : Quel intérêt pour une entreprise d’entrer dans le « tour de table » d’une école quand elle ne pourra ni y être majoritaire ni toucher de dividendes ?

Jean-François Fiorina : Tout étudiant en finance lèverait les yeux au ciel devant une telle proposition ! Et pourtant j’ai identifié cinq groupes d’entreprises qui pourraient être intéressées, françaises et étrangères. D’abord des groupes privés de formation qui voudraient consolider leur image en investissant dans une sorte de « navire amiral » qui leur apporterait en termes d’image et qui, bien géré, pourrait un jour être concrétisé en espèces sonnantes et trébuchantes.

Ensuite des fonds d’investissement privés, plutôt déjà intéressés par l’éducation, à la fois pour les mêmes raisons et pour mutualiser leurs enseignes. Nous sommes à la pointe dans de nombreux domaines et nombre de nos savoir-faire pourraient être monétisés en créant des filiales de commercialisation propres à dégager des revenus.

D’autres groupes de formation, mais dans des domaines différents, pourraient vouloir être présents sur d’autres segments avec nous. Là encore en envisageant des mutualisations.

O. R : Vous n’imaginez pas d’autres types d’entreprise que des entreprises de formation ?

J-F. F : Ce pourraient également être des entreprises qui, si elles ne sont pas directement dans la formation, possèdent des universités d’entreprise. Alors qu’elles ne peuvent pas délivrer de diplômes, elles pourraient s’appuyer sur une école de management dans une logique de consolidation de leur offre. Pour nous ce serait aussi l’occasion d’apprendre des techniques et de toucher un nouveau public. Pour les deux d’accroître notre leadership. Ensemble nous pourrions produire des serious games comme des MOOC pour aller enseigner directement dans l’entreprise.

O. R : Là encore on reste proche de la formation ! Des entreprises ne pourraient pas être intéressées sans penser forcément à développer leur axe formation ?

J-F. F : Une multinationale, qui cherche des talents dans le monde entier, pourrait également être intéressée. Mais je trouve plus intéressant d’imaginer un accord avec une société de l’Internet (Microsoft, Cisco, etc.) pour laquelle nous serions un laboratoire de R & D. Ensemble nous pourrions tester des solutions technologiques dans l’enseignement supérieur sur un périmètre mondial et les commercialiser ensuite. Le marché des technologies du futur est colossal et investir dans une école de management un petit investissement qui peut rapporter gros ! Grenoble EM est présente partout dans le monde et peut par exemple tester de nouvelles solutions de télétravail. Sans être inféodés nous pourrions trouver un moyen intelligent de travailler ensemble sur des projets.

O. R : Personne ne peut avoir envie d’investir par pur altruisme ?

J-F. F : A moins d’un patron ancien de l’école qui n’aurait de compte à rendre à personne, il faut que les investisseurs potentiels y trouvent leur intérêt. Une entreprise peut par exemple également vouloir identifier des talents. Un cabinet de consultants pourrait envisager de développer avec une école de management une offre de recherche globale, à la fois pratique et fondamentale. Enfin des entreprises locales peuvent considérer qu’il est essentiel pour elles d’avoir une business school forte dans leur périmètre.

 

O. R : Les décrets d’application de la loi instituant les EESC ne sont pas encore parus mais certaines écoles avancent déjà bien sur le projet avec une question centrale : combien vaut une école de management ?

J-F. F : C’est impossible à dire aujourd’hui car nous sommes dans un cas de figure totalement inédit. Bien sûr il existe des groupes privés mais ils sont dans une toute autre logique que nous. Ce que nous apportons c’est de la valeur mais aussi plus de stabilité et de cohérence que ces groupes. Le pari pour ces entreprises sera de se dire que la valeur de leur part va augmenter. Nous nous donnons pour notre part deux ans pour adopter ce statut.

O. R : Mais que va apporter aux écoles de management ce nouveau statut au final ?

J-F. F : Il va nous permettre de franchir un nouveau cap sans être toujours dans le court terme. Les frais de scolarité ont atteint leurs limites et nous devons trouver les moyens d’investir durablement dans le digital. Il va simplifier et pérenniser nos financements afin de nous donner les moyens de continuer à jouer dans la cour des grandes business schools internationales.

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