ECOLES DE MANAGEMENT

«Les étudiants ont plus que jamais la volonté de partir à l’étranger»: Patrice Houdayer, Executive Vice-President de SKEMA

Après deux années de pandémie qui ont terriblement impacté l’enseignement supérieur les étudiants sont de nouveau au rendez-vous de la mobilité internationale. Bilan et perspectives avec l’Executive Vice-President de SKEMA, Patrice Houdayer.

Olivier Rollot : On semble être sorti de la crise du Covid. Quel bilan en tireriez-vous pour SKEMA ?

Patrice Houdayer : En janvier 2020, en Chine, sur notre campus de Suzhou, nous nous retrouvions face à 550 étudiants complètement affolés par l’apparition d’un virus non identifié qui, par ailleurs, inquiétait le monde dans sa globalité. Malgré cela, nous avons réussi à gérer la situation, et le retour de la plupart des étudiants sur nos différents campus français s’est fait de façon ordonnée.

Par la suite cependant, la problématique s’est généralisée à tous nos autres campus, avec malgré tout une proportion significative d’étudiants (de 10 à 20%) qui souhaitait rester sur place. Même en Chine, une petite centaine d’étudiants préférait demeurer sur site (dans le cadre du protocole de confinement très strict). L’explication en était qu’en l’absence de décision de rapatriement obligatoire du gouvernement français, ces jeunes gens souhaitaient poursuivre leur projet académique et professionnel.

C’est à cette période que nous sommes passés, en à peine quatre jours, à l’enseignement en « tout distanciel », jalonné de points hebdomadaires permettant à tous décider s’ils voulaient ou non continuer de cette manière. En parallèle, d’autres étudiants revenaient en France ou rentraient dans leur pays d’origine. Même nombreux étaient ceux qui souhaitaient rester ensemble, ils cédaient pour beaucoup à la pression des parents qui voulaient les voir revenir « à la maison ». Et cela a concerné nos étudiants, mais aussi ceux de tous nos partenaires académiques (plus de 450 étudiants), présents sur nos campus à une date où la mobilité était forte. Dans ce contexte, certains étudiants ont même cru qu’ils pouvaient quitter la Chine quelques semaines (par exemple pour aller en Thaïlande), le temps que le virus disparaisse. Le résultat en a été qu’ils n’ont jamais pu retourner en Chine… et que nous avons dû gérer le rapatriement de leurs bagages !

O. R : Ce phénomène de rapatriement express des étudiants, vous l’aviez déjà vécu au moment de la crise nucléaire de Fukushima.

P. H : La proportion n’était pas la même. Mais c’est effectivement un élément de gestion que les écoles ont aujourd’hui intégré.

O. R : A l’époque, on s’inquiète : est-ce que cela va être la fin de la mobilité ?

P.H : Avec le recul, nous avons constaté exactement l’inverse. Les étudiants ont plus que jamais la volonté de partir à l’étranger. Certes, ce n’est plus possible (pour le moment) en ce qui concerne la Chine. Mais les frontières se sont rouvertes pour nos campus américain, brésilien et africain du Sud. En fait, la mobilité étudiante sur ces campus ne s’est jamais arrêtée. Nous gérons nous-mêmes l’envoi de lettres d’invitation permettant d’obtenir des visas étudiants. Dès septembre 2020, ce sont ainsi 350 étudiants qui ont pu partir aux Etats-Unis, sur notre campus de Raleigh, alors qu’aucun de nos partenaires universitaires américains ne souhaitait recevoir d’étudiants avec des cours délivrés en totalité à distance. Il en a été de même au Brésil et en Afrique du Sud.

Au final, nous avons ainsi pu envoyer un message positif très important aux étudiants qui se préparaient depuis longtemps à leur séjour international, notamment aux Etats-Unis où notre statut leur permet d’obtenir un visa de travail d’un an (Optional Practical Training – OPT).

O. R : Tous vos étudiants ont-ils finalement pu effectuer leur séjour international?

P. H : Certains ont dû suivre leur cours à distance, mais à l’international malgré tout. D’autres ont reporté leur semestre à 2021. Le constat est clair : « SKEMA nous l’avait promis et nous y sommes ». Le modèle de SKEMA sort donc renforcé de la pandémie. D’ailleurs, les résultats des inscriptions des élèves de classes préparatoires en 2021 le prouvent.

O. R : Les étudiants internationaux sont-ils également au rendez-vous ?

P. H : Nous avons même constaté une hausse de 25 à 30% des inscriptions. Il faut dire que la France a fait le maximum pour rester ouverte aux étudiants internationaux, avec un alignement parfait entre le ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI), ceux de l’Intérieur et des Affaires étrangères.

O. R : Techniquement, les évolutions pédagogiques, le passage au «tout distanciel», puis le retour en face-à-face, ont-ils pu être bien maîtrisés ?

P. H : Sur tous nos campus, la mobilisation des équipes a été incroyable. La pandémie a accéléré nos capacités à mettre en place des technologies hybrides. Pour autant, c’est le semestre en présentiel qu’ils ont pu effectuer à la rentrée 2021 qui a été le meilleur moment pour nos étudiants. La réalité du face-à-face est indispensable. C’est aussi pour cela que nous construisons des espaces d’apprentissage sur tous nos campus, espaces qui deviennent de véritables lieux de vie permettant également aux étudiants de travailler ensemble.

Au final, en mettant en avant les éléments de différenciation qui restent les piliers de l’école, nous avons consolidé le modèle SKEMA. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, nous recevons 1.000 étudiants de 56 nationalités ; au Brésil, ce sont 800 étudiants internationaux et plus de 200 étudiants brésiliens qui sont inscrits ; en Chine, nous comptons pas moins de 1.000 chinois… alors qu’il n’y en avait strictement aucun en juillet 2020. Dans tous les cas, ces étudiants rejoignent des programmes reconnus par les autorités locales.

O. R : Même pendant la pandémie, il a ainsi encore été possible de développer de nouveaux programmes internationaux ?

P. H : En Chine, en juillet 2020, avec la Nanjing Audit University, nous avons même lancé un nouveau BBA, reconnu par le Ministère de l’Education chinois. Ce BBA reçoit déjà six-cents étudiants par an et il en recevra 1.200 d’ici deux ans… avec un recrutement totalement local. En Chine, SKEMA est à 100% chinoise et, pour l’instant, reçoit à 100% des étudiants chinois. Dès la réouverture des frontières chinoises, nous y renverrons des étudiants du monde entier, et ce, afin d’assurer la mixité dans ce programme international.

O. R : Quel impact a l’invasion russe en Ukraine sur vos activités ?

P. H : Nous avons dû abandonner nos projets d’implantation en Russie, alors même qu’ils étaient déjà bien avancé. De même, comme l’a demandé le MESRI, nous avons arrêté toute collaboration avec les huit universités russes dont nous étions partenaires.

Mais nous avons surtout su réagir très vite pour nos étudiants. Dès le lendemain de l’invasion, nous avons contacté les sept étudiants que nous avions en séjours à Moscou et Saint-Pétersbourg pour leur demander de rentrer dans leur pays. Un seul a refusé, mais après cinq jours, il a fini par se laisser convaincre. Faute de vols directs, la plupart de ces étudiants ont cependant dû prendre des taxis et des bus, et passer par l’Estonie.

Nous recevons également des étudiants ukrainiens et russes (respectivement 14 et 45) dans l’ensemble de nos campus. Nous avons identifié leurs besoins en termes de loyers, de déplacements, de nourritures, et nous leur venons en aide si nécessaire. Pour cela, nous avons créé un fonds, qui a déjà collecté 200.000€, et dont nous allons doubler le montant. Nous maintenons nos engagements envers l’ensemble des étudiants russes arrivés sur nos campus.

De plus, nous avons ouvert nos campus à des étudiants ukrainiens qui ne sont pas initialement nos étudiants afin qu’ils puissent suivre à distance des cours de leur université ukrainienne. C’est de notre responsabilité de les aider pour finaliser leur cursus.

De même, nous sommes en mesure d’embaucher des professeurs ukrainiens et russes qui ne peuvent plus enseigner dans leur pays. Un recrutement a déjà été finalisé, et d’autres sont à venir.

O. R : Le nouvel objectif de SKEMA est de devenir une « comprehensive school » en dépassant les frontières de la seule business school. Comment avancez-vous vers cet objectif ?

P. H : Nous développons une approche très forte en hybridation des compétences, avec comme objectif de constituer des écoles dans des champs différents du management… mais qui restent liés au management. Par exemple, aujourd’hui, quarante professeurs de SKEMA se consacrent à la recherche et à l’enseignement de l’Intelligence artificielle (IA), et il existe une école dédiée sur le campus de Raleigh (USA). Ainsi, aujourd’hui, tous nos étudiants reçoivent des cours en IA, et ils peuvent même suivre un parcours dédié.

Dans l’esprit du continuum classe préparatoire / Grande école, nous développons également une toute nouvelle école de géopolitique. L’objectif est que la totalité de nos étudiants aient, demain, acquis une véritable compréhension des questions géopolitiques. A Belo Horizonte (Brésil), nous avons développé une école de droit qui est reconnue par le Ministère Fédéral de l’Education.

En sus, nous avons maintenant en projet la création d’une école d’Art et de Design.

Et, bien entendu, tout cela ne doit pas faire oublier l’ITEEM, l’école d’Ingénieur Entrepreneur que nous avons créée avec Centrale Lille.

O. R : La place dans les classements des écoles est très importante. Comment réagissez-vous à votre septième place dans le classement du Point ?

P. H : La stratégie de SKEMA n’a jamais été formulée en fonction des classements. Ce ne sera jamais le cas d’ailleurs. Toutefois, j’avoue que ce classement m’intrigue lorsque je constate la méthode de calcul de la place des écoles à l’international. L’international est l’un des principaux critères des étudiants qui choisissent SKEMA. Et si nous n’apparaissons, dans ce classement, qu’en neuvième position, c’est tout simplement parce que le magazine a choisi de ne pas prendre en compte la mobilité inter-campus… alors que nous proposons de partir aux Etats-Unis, non seulement sur notre campus, mais aussi sur ceux de Berkeley ou de New York University, et ce, sans frais supplémentaires. D’autres écoles souffrent d’ailleurs de ces critères tout droit sortis des années 80.

De même, nous perdons un point précieux parce que nous avons décidé, avec l’ESCP, de ne plus être accrédités par l’Amba, au bénéfice d’une accréditation EFMD Accredited bien plus difficile à obtenir que l’Amba. Les personnes qui effectuent ces classements doivent faire évoluer leurs critères si elles veulent suivre les évolutions des écoles.

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Ancien directeur de la rédaction de l’Etudiant, ancien rédacteur en chef du Monde Etudiant. Olivier Rollot a développé de nombreuses expertises au service des communautés éducatives. Son expérience fait de lui un expert confirmé des stratégies de relation presse et des enjeux de communication et d’image pour l’enseignement supérieur. Il est également un expert reconnu des pédagogies innovantes et des nouveaux publics de l’enseignement supérieur, il est en effet l'un des experts français de la Génération Y. Olivier Rollot est directeur exécutif du pôle communication de HEADway Advisory depuis 2012 et rédacteur en chef de "l’Essentiel du Sup" (newsletter hebdomadaire) et de "l’Essentiel Prépas" (webzine mensuel).

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