À ESCP, les sciences et les technologies vont de plus en plus enrichir le management. Tout juste nommé à la direction de ses activités d’Executive Education et chargé de préfigurer sa future School of Technology, Cédric Denis-Rémis défend une ligne claire : former des étudiants capables de comprendre les transformations scientifiques et technologiques sans perdre le socle du management. Une ambition qui touche à la fois la formation initiale, la formation continue et la place de l’école dans la compétition mondiale.
ÉCOLES DE MANAGEMENT ET ÉCOLES D’INGÉNIEURS : UNE FRONTIERE DE PLUS EN PLUS POREUSE
Olivier Rollot : Vous êtes issu de l’univers des école d’ingénieurs – Université PSL dont vous étiez vice-président en charge du développement, de l’Innovation et de l’Entrepreneuriat, et Mines Paris – pour développer la future School of Technology de ESCP mais aussi toutes ses activités d’Executive Education. Dans quelques années, y aura-t-il encore une différence entre les écoles de management et les écoles d’ingénieurs?
Cédric Denis-Rémis : La question mérite d’être posée, à condition de bien préciser ce que recouvre cette idée d’hybridation. Certains pourraient entendre qu’il n’existera demain qu’un seul type d’établissement. Ce n’est évidemment pas ce que nous disons. Ce que nous constatons, c’est une hybridation croissante des compétences.
Lorsqu’un étudiant entre dans une école de management, il vient d’abord y faire du management. À ESCP, s’il rejoint la future School of Technology, un étudiant fera avant tout du management, avec une ouverture renforcée vers les sciences et la technologie. Pour le dire simplement, nous parlons d’un ensemble qui restera majoritairement centré sur le management, complété par des humanités et par des enseignements scientifiques et technologiques.
O. R : Donc il ne s’agit pas de faire de ESCP une école mixte, autant de management que d’ingénieurs ?
C. D-R : Absolument pas. Nous restons une école de management. C’est un point central. Les étudiants viendront chez nous pour faire du management. En revanche, nous considérons qu’il n’est plus possible de former des managers de haut niveau sans leur donner les moyens de comprendre les sciences et les technologies qui structurent déjà les entreprises et structureront encore davantage celles de demain.
O. R : Qu’est-ce que la création de cette nouvelle school va changer pour ESCP ?
C. D-R : La nouveauté importante, c’est l’introduction plus affirmée de la science dans une école de management. Les écoles d’ingénieurs ont depuis longtemps intégré du management, des sciences humaines, des compétences relationnelles. Le mouvement inverse s’accélère aujourd’hui : les écoles de management intègrent davantage la technologie. Mais, pour qu’il y ait une compréhension sérieuse de la technologie, il faut remettre de la science dans le parcours. C’est ce point qui me paraît décisif.
LA SCIENCE COMME SOCLE DE COMPRÉHENSION DU MONDE
O. R : Pourquoi est-ce si important de remettre de la science dans une business school ?
C. D-R : Parce que nous devons former des jeunes capables de comprendre le monde dans la durée. Le monde de demain, personne ne le connaît précisément. En revanche, nous savons que les lois de la physique, de la chimie, des mathématiques ou de la biologie seront toujours là dans dix, vingt ou quarante ans.
Ce qui change vite, c’est la technologie. Pour permettre à des étudiants d’être vraiment préparés à ce qui vient, il faut leur donner des bases solides pour comprendre ces transformations. Cela ne signifie pas qu’ils deviendront ingénieurs. Cela signifie qu’ils seront capables d’échanger avec des ingénieurs, de dialoguer avec des scientifiques, d’appréhender ce qu’il y a derrière une innovation, un modèle ou un outil.
O. R : Vous parlez donc moins de technologies que de bases scientifiques ?
C. D-R : Faire de la technologie sans comprendre ce qu’il y a derrière reviendrait à consommer des outils comme des boîtes noires. Ce n’est pas notre ambition. Nous voulons que les étudiants comprennent ce qu’ils manipulent, ce que produisent les modèles, ce que signifient les probabilités, les logiques computationnelles, les phénomènes physiques ou biologiques auxquels les organisations se confrontent de plus en plus.
LE PROJET DE ESCP SCHOOL OF TECHNOLOGY : AMBITION, RYTHME ET POSITIONNEMENT
O. R : Cette hybridation se déroulera comment, à quels niveaux d’études ?
C. D-R : Nous allons ouvrir des mineures pour les étudiants qui souhaitent suivre ces enseignements. Nous allons aussi développer des formations hybrides associant management, science et technologie, avec le management comme premier pilier. Encore une fois, nous sommes dans une business school. Le cœur du volume restera le management. Mais nous voulons permettre à certains étudiants de conserver un lien fort avec la physique, la chimie, les mathématiques, l’informatique, les sciences du vivant et, plus largement, avec la méthode scientifique.
O. R : D’autres écoles lancent aussi des initiatives autour de la tech. À quel niveau se situe votre projet ?
C. D-R : Nous avançons sur un projet de long terme. L’échéance que nous visons est octobre 2027. Les étudiants du Programme Grande École pourront suivre des mineures dans cette dynamique. En revanche, il ne s’agira pas d’un diplôme autonome coupé du management. Nous parlons bien d’une School of Technology, qui intègre des sciences et du management. Cette nuance est fondamentale.
Nous voulons agir dès le début du parcours, y compris pour des étudiants de bachelor, en leur donnant la possibilité d’entretenir ou de développer une culture scientifique au sein d’une école de management. C’est une manière de répondre à une évolution lourde du marché du travail. Aujourd’hui, une part croissante des emplois est liée à des environnements technologiques. Former des managers qui ne comprendraient pas ce monde n’aurait pas de sens.
UN RECRUTEMENT CIBLÉ, SANS CHANGER D’IDENTITÉ
O. R : Cela suppose aussi de recruter les bons profils en amont sur un « marché » très concurrentiel : celui des étudiants excellents en mathématiques.
C. D-R : Nous visons des étudiants brillants qui veulent faire une école de management sans renoncer complètement aux sciences qu’ils aimaient au lycée. Certains ont un excellent niveau en mathématiques, en physique ou en chimie, mais ne souhaitent pas entrer dans une école d’ingénieurs. Jusqu’ici, ils devaient souvent abandonner cette appétence. Nous voulons leur offrir un autre chemin.
Des étudiants, et notamment de très bonnes étudiantes, pourront garder un niveau suffisant en sciences pour envisager plus facilement un double diplôme avec Centrale, les Mines ou d’autres écoles d’ingénieurs. Aujourd’hui, certains n’osent pas franchir ce pas parce qu’ils redoutent une remise à niveau trop lourde. Si nous leur permettons de conserver ce lien académique avec les sciences, nous fluidifierons ces trajectoires. À terme, nos partenaires pourraient même y voir un bénéfice très concret.
O. R : Malgré tout, le marché est très concurrentiel et les écoles d’ingénieurs s’inquiètent de vous voir entrer en concurrence avec elles.
C. D-R : Encore une fois nous ne souhaitons pas devenir une école d’ingénieurs. Nous voulons former des profils business capables de travailler dans des entreprises où la technologie est partout. Si un étudiant veut demain travailler chez un acteur technologique majeur, il doit pouvoir comprendre ce qu’il y a derrière les produits, les modèles, les usages et les impacts.
POURQUOI RÉUNIR LA SCHOOL ET L’EXECUTIVE EDUCATION DANS LE MÊME POSTE
O. R : Vous cumulez la préfiguration de cette future school et la direction de l’Executive Education. Ce n’était pas forcément évident.
C. D-R : Le poste est effectivement singulier, mais il répond à une cohérence. D’un côté, il fallait quelqu’un pour préfigurer cette future school sur le temps long. De l’autre, l’Executive Education permet d’agir immédiatement sur les besoins des entreprises, des cadres et des dirigeants. Les deux dimensions dialoguent très bien : l’une prépare l’avenir de la formation initiale, l’autre répond à l’urgence des compétences.
O. R : En Executive Education quel est votre périmètre d’action ? Va-t-il jusqu’à l’extension school qu’a créée ESCP ?
C. D-R : Mon périmètre couvre les executive masters, les certificats, le EMBA, le Global PhD, les DBA, ainsi que l’offre sur mesure, avec une responsabilité fédérale sur l’ensemble des campus. Cela signifie un travail avec les équipes de Paris, Londres, Berlin, Madrid, Turin et les autres implantations. C’est une organisation profondément européenne et internationale. Mais je ne suis pas en charge l’extension school qui est une activité à part pour un public plus large.
L’EXECUTIVE EDUCATION, ENTRE EXCELLENCE ET USAGES IMMÉDIATS
O. R : Qu’attendez-vous spécifiquement de l’Executive Education dans les années à venir ?
C. D-R : ESCP dispose déjà d’une position très forte. L’enjeu n’est pas de réinventer notre légitimité, mais d’élargir encore notre capacité à répondre aux besoins réels de transformation. En formation initiale, nous préparons des jeunes pour le long terme. En Executive Education, les participants viennent chercher des compétences immédiatement utiles dans les trois ou quatre années à venir. La logique n’est pas la même. Les attentes ne sont pas les mêmes non plus.
O. R : C’est là que la technologie prend une place plus directe ?
C. D-R : Les participants ne viennent pas pour reprendre cinq ans de mathématiques. Ils viennent pour comprendre ce que les évolutions technologiques changent dans leur métier, leur organisation, leur stratégie. C’est particulièrement vrai pour l’intelligence artificielle. Les entreprises ne nous demandent pas d’abord comment fabriquer un grand modèle de langage. Elles nous demandent comment l’IA transforme les RH, la gouvernance, les process, la prise de décision, les métiers.
O. R : Donc votre sujet, ce n’est pas tant la technologie en elle-même que son impact organisationnel ?
C. D-R : C’est exactement cela. Nos professeurs travaillent déjà beaucoup sur l’implémentation, les usages, les conséquences et les modèles d’organisation. C’est d’ailleurs ce qui rend une école de management particulièrement légitime sur ce terrain. La technologie devient très accessible. En revanche, comprendre ce qu’elle produit dans l’entreprise, c’est une autre affaire.
UN MARCHÉ À DÉVELOPPER, PAS SEULEMENT À SE PARTAGER
O. R : Toutes les écoles regardent aujourd’hui la formation continue comme un relais de croissance. Pourtant, le marché n’est pas infini.
C. D-R : La vraie question n’est pas seulement celle du partage du marché existant. Elle est aussi celle de la capacité à faire revenir les adultes en formation. Beaucoup ne se forment pas assez. Pas par désintérêt, mais par manque de temps, par arbitrage personnel, par contraintes professionnelles ou familiales. Le défi majeur de l’Executive Education, ce n’est pas seulement le contenu. C’est aussi le format, le rythme, l’accessibilité, la compatibilité avec des vies déjà très remplies.
O. R : Il faut donc innover sur la forme ?
C. D-R : Nous devons imaginer des formats qui permettent aux professionnels de se reformer plus régulièrement. Certains univers le font déjà très bien, comme les armées ou le spatial, où la mise à jour des compétences est une évidence. Dans beaucoup d’autres secteurs, cette culture reste moins installée. C’est là qu’il y a un travail considérable à mener.
O. R : Et cette logique varie selon les pays ?
C. D-R : Énormément. C’est précisément l’un des intérêts d’une institution comme ESCP. Les comportements de financement, les rapports à la formation, les attentes vis-à-vis d’un MBA ou d’un certificat diffèrent fortement d’un pays à l’autre. Notre terrain de jeu est mondial. Nous devons donc être capables d’intégrer ces différences culturelles et économiques dans notre offre.
La puissance de la marque ESCP, son rayonnement européen et international, la qualité académique reconnue, tout cela crée une traction naturelle. Mais cette force n’a de valeur que si elle s’accompagne d’une capacité à répondre à des besoins concrets. Une grande marque seule ne suffit jamais durablement.
O. R : Cet ancrage européen reste central pour vous ?
C. D-R : J’y suis personnellement très attaché. ESCP est une école française d’excellence devenue profondément européenne. Cette singularité est précieuse. Elle permet à la fois d’attirer des talents du monde entier et d’offrir une expérience académique réellement internationale.
Cédric Denis-Rémis a été nommé début mars 2026 vice-président exécutif en charge de l’Executive Education et des Relations entreprises de ESCP Business School et directeur de ESCP School of Technology qui accueillera sa première promotion en septembre 2027. Diplômé de l’École des Mines de Paris, PhD et HDR, vice-président de l’Université PSL depuis 2018, Cédric Denis-Rémis y a notamment piloté le développement, l’innovation, l’entrepreneuriat ainsi que l’Executive Education. Précédemment directeur adjoint des Mines Paris-PSL, il y a fondé et dirigé l’Institut des Hautes Études pour l’Innovation et l’Entrepreneuriat (IHEIE). Il a également conduit plusieurs projets académiques internationaux, notamment en Chine, où il a été Directeur exécutif européen du China-EU Institute for Clean and Renewable Energy (ICARE), puis Dean de Shanghai JiaoTong-ParisTech Institute of Technology.
Fortement impliqué dans les questions de technologie de rupture et de défense, il a été le responsable du programme Red Team Défense auprès du ministère des Armées. Il a créé en 2018 le Mastère Spécialisé entrepreneuriat DeepTech et Innovation à Mines Paris-PSL et a développé deux fonds d’investissements entre PSL et Elaia qui ont investi dans plus de 40 entreprises deeptech.
Il est cofondateur de Zénon, un think tank sur les technologies pour le climat et membre du Conseil Général de l’Armement.
«Dans un contexte où les technologies transforment en profondeur les modèles économiques et les compétences, nous avons besoin de profils capables de faire dialoguer innovation, excellence académique et monde de l’entreprise. La nomination de Cédric Denis-Rémis s’inscrit pleinement dans cette dynamique et contribuera au développement de notre plan stratégique Bold & United», explique Léon Laulusa, directeur général de ESCP.