«A l’EHL nous assumons un positionnement de niche : une hospitality business school, avec l’humain au centre»

Achim Schmitt, doyen de l’EHL Hospitality Business School

by Olivier Rollot

À Lausanne, l’EHL revendique une identité singulière : une business school ancrée dans l’hospitality, où la performance économique ne va pas sans culture du service. Le Dr Achim Schmitt, doyen de l’EHL Hospitality Business School, détaille ave nous la refonte de son MBA, l’équilibre entre savoir-faire et savoir-être, l’importance du campus comme « salle de classe vivante » et le cheminement de ses étudiants dans un parcours centré sur l’humain.

Olivier Rollot : Aujourd’hui EHL reste-t-elle une école d’hôtellerie ou est-elle devenue une école de commerce comme les autres ?
Achim Schmitt : Nous refusons de choisir entre nos racines et l’exigence académique. Si nous perdons l’âme de l’hôtellerie, nous devenons une école de commerce sans cœur. Si nous renonçons à une crédibilité comparable aux meilleures business schools, nous perdons aussi notre raison d’être. A l’EHL nous assumons un positionnement de niche : une hospitality business school, avec l’humain au centre.

O. R : Qu’est-ce qui fonde cette « âme » dont vous parlez ?

A. S : Nous nous appuyons sur deux convictions très simples. Primo, nous rencontrons souvent les personnes les plus bienveillantes dans l’hôtellerie. Deuxio, des collaborateurs heureux créent des clients heureux. C’est pour cela que nous mettons l’interaction humaine au centre de nos enseignements en business et management : la capacité à créer des expériences, à rendre un service, à tenir une promesse relationnelle.

O. R : Concrètement, vos étudiants apprennent-ils encore des techniques hôtelières ?

A. S : Nous maintenons une première année préparatoire très opérationnelle dans le programme bachelor. Nous y travaillons les bases de l’industrie : nous ne pouvons pas gérer ce que nous ne connaissons pas. Ensuite, nous ajoutons trois années académiques, avec des contenus plus « business school », tout en gardant une pédagogie appliquée.

O. R : Comment ce lien entre théorie et pratique se matérialise-t-il sur le campus ?

A. S : Nous cherchons en permanence un équilibre entre savoir-faire et savoir-être, et nous l’ancrons dans des expériences pédagogiques. Le campus devient une ressource d’apprentissage : nous voulons un écosystème qui enseigne, pas uniquement une salle de cours.

DES COMPÉTENCES TRANSFÉRABLES BIEN AU-DELÀ DE L’HÔTELLERIE

O. R : Quelle part de vos diplômés rejoint encore l’hôtellerie ?

A. S : Nous observons qu’environ 40 % de nos diplômés entrent dans l’industrie hôtelière. Les autres vont vers d’autres secteurs.

O. R : Vous formez donc davantage pour le luxe, la banque, les services ?

A. S : Nous préférons le dire autrement : ce sont les autres industries qui viennent chercher nos diplômés. Nous développons des compétences issues de l’hospitality : une centralité humaine dans des organisations dont la chaîne de valeur devient de plus en plus digitale. La banque, le luxe ou d’autres services recherchent cette qualité d’écoute, cette capacité à créer une relation client solide.

O. R : Qu’ont-ils « de plus », vos diplômés ?

A. S : Nous voyons chez eux une capacité à intégrer des environnements humains très variés, une écoute active, une intelligence émotionnelle et une forme d’empathie. Nous travaillons aussi l’agilité culturelle, la créativité et l’aptitude à chercher des solutions pour les clients plutôt qu’à se réfugier derrière des standards. La diversité des campus renforce cela : travailler au quotidien avec de nombreuses cultures développe un esprit global.

UN MODÈLE INTERNATIONAL, ADOSSÉ AU SYSTÈME SUISSE

O. R : Vous évoquez 130 nationalités parmi vos étudiants : quelle est la part d’étudiants suisses ?

A. S : Dans nos programmes, nous tournons autour d’un équilibre proche de 50/50, avec des variations selon les années. Tous nos étudiants sont notamment intégrés au système suisse d’éducation, car nous sommes affiliés par convention à la HES-SO (Haute école spécialisée de Suisse occidentale), reconnue par la Confédération.

O. R : EHL est-elle une école publique ?

A. S : Nous sommes une fondation à but non lucratif, issue de l’association Hôtellerie Suisse. Aucun profit n’est distribué : les revenus sont réinvestis dans l’école et l’écosystème. Nous sommes reconnus par l’État et subventionnés dans le cadre du système suisse, mais nous ne sommes pas une école publique.

O. R : Le coût des études est très élevé, près de 180 000 francs suisses pour cursus bachelor complet pour un étudiant non suisse. Comment le justifiez-vous ?

A. S : C’est un prix tout à fait conforme aux standards internationaux des grandes business schools mondiales alors que nous investissons dans un écosystème expérientiel : un campus qui enseigne, des ressources pédagogiques, des liens industriels, un accompagnement individualisé. Nous savons que le prix est élevé, et nous acceptons cette exigence : nous devons être performants sur la qualité, l’employabilité et l’accompagnement. Nos étudiants trouvent notamment un emploi très rapidement après le bachelor et les masters.

LE MBA : UNE PHILOSOPHIE, PAS UN PROGRAMME GÉNÉRALISTE

O. R : Pourquoi avoir refondu votre MBA (Master of Business Administration) cette année ?

A. S : Nous voulions affirmer notre positionnement : former des leaders qui placent l’humain au centre, qui cherchent à élever le potentiel humain dans les organisations, et qui veulent rester proches de leurs équipes. Nous ne souhaitons pas proposer un MBA généraliste de plus. Nous défendons une philosophie cohérente avec notre ADN en hospitality : garder des valeurs humaines dans une économie de plus en plus digitale.

O. R : En Suisse, vous êtes comparés aux business schools comme l’IMD ou Saint-Gallen. Quelle différence revendiquez-vous ?

A. S : Nous assumons une spécialité : une approche du leadership profondément centrée sur l’humain, héritée du service et de l’expérience. Nous avons étudié de nombreux programmes ; certains sont remarquables, notamment sur des approches psychologiques. Notre choix est pragmatique et concret : une pédagogie par l’expérimentation, des « living classes », et un lien direct avec la réalité du monde professionnel.

DES CAMPUS, DES ACTIVITES

O. R : L’EHL est accréditée par l’AACSB (Association to Advance Collegiate Schools of Business). Pourquoi ce choix ?

A. S : Nous avons évalué plusieurs options. Certaines accréditations sont très liées à des critères de recherche et de publications, souvent dans des journaux généralistes. Notre positionnement de niche s’appuie aussi sur des recherches parfois plus spécialisées. AACSB, au niveau institutionnel, reconnaît fortement les efforts pédagogiques et la qualité de nos programmes. Pour nous, l’enjeu est d’être cohérents : une reconnaissance internationale qui valorise ce que nous construisons dans l’expérience éducative.

O. R : Comment s’articule votre réseau de campus ?

A. S : Nous avons deux campus en Suisse, avec des parcours qui peuvent démarrer tôt dans le système suisse de formation. Nous avons aussi un campus à Singapour, conçu notamment pour des semestres d’échange afin de comprendre l’industrie et les attentes clients en Asie. Enfin, nous avons ouvert un campus à Sanya, en Chine, pour former localement sur des besoins opérationnels et une dynamique régionale spécifique.

O. R : EHL fait aussi du conseil. De quoi s’agit-il exactement ?

A. S : Nous intervenons surtout sur l’amélioration de l’expérience client et sur des processus opérationnels dans les métiers de service et d’accueil. Nous ne faisons pas du conseil « pur » comme un cabinet de stratégie ou un projet IT. Notre logique consiste à diagnostiquer des besoins, puis à accompagner les entreprises avec de la formation continue et des programmes d’entraînement sur mesure pour faire évoluer concrètement les pratiques.

LE CAMPUS COMME LABORATOIRE

O. R : EHL possède un restaurant d’application couronné d’une étoile par le Guide Michelin, le « Berceau de Sens » : quelle place joue-t-il dans la formation ?

A. S : Nous disposons de plusieurs points de restauration et d’espaces de formation en service et en cuisine. Les étudiants y apprennent les bases en conditions réelles, avec une exigence élevée. Nous aimons rappeler que nous devons former des jeunes très vite, et maintenir une qualité constante : cette intensité est une part importante de notre pédagogie, notamment durant l’année préparatoire du programme bachelor.

O. R : Justement quel rôle joue-t-il dans la première année « préparatoire » au bachelor  ?

A. S : Partie intégrante du Bachelor of Science in International Hospitality Management en 4 ans, l’année préparatoire (AP) comprend des modules pratiques (œnologie, réception, etc.) et un stage opérationnel de six mois. Les étudiants passent ainsi par ce restaurant d’application, aussi bien en salle qu’en cuisine. Au-delà d’une expérience terrain primordiale pour les futurs managers des secteurs de l’hôtellerie et des services, chaque tâche est une opportunité d’acquérir des compétences relationnelles telles qu’autonomie, sens de l’initiative, rigueur et savoir-être professionnel – des atouts indéniables pour les leaders de demain, tous secteurs confondus.

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