«A l’ESEO nous voulons former des ingénieurs capables d’apprendre à apprendre»

Guillaume Feuvre, directeur d’ESEO

by Olivier Rollot

À la direction d’ESEO, Guillaume Feuvre défend un modèle qui articule formation, recherche appliquée et proximité avec les entreprises. Entre transformation des métiers, enjeu d’agilité face à l’intelligence artificielle et pression concurrentielle croissante dans l’enseignement supérieur, il détaille les priorités d’un établissement qui veut former des ingénieurs capables de s’adapter durablement.

Olivier Rollot : ESEO a structuré son offre autour de deux parcours ingénieur, avec un statut étudiant et un statut apprenti (FISE et FISA selon la terminologie de la Commission des titres d’ingénieur). Quelle est, selon vous, la force de ce modèle ? Quel type d’étudiant souhaitez-vous former ?

Guillaume Feuvre : Le diplôme d’ingénieur représente l’essentiel de notre activité. C’est le socle de l’école. Mais nous avons aussi développé un programme Bac+3 en électronique et informatique, qui est un diplôme d’établissement, et allons lancer un BTS.

La première force de notre modèle, nous la mesurons dans le retour des entreprises. Aujourd’hui, ce retour est extrêmement positif. Nous avons construit une offre qui permet de répondre à des profils différents, tout en gardant un même niveau d’exigence sur les compétences et sur l’employabilité. Cette articulation entre statut étudiant et statut apprenti nous permet d’être au plus près des attentes du monde professionnel.

Nous voulons former des ingénieurs capables d’apprendre à apprendre. Bien sûr, ils démarrent dans une option, dans un domaine, avec une spécialité. Mais ce ne sera pas cela qui déterminera à lui seul toute leur carrière. Ce qui fera la différence, c’est leur capacité à s’adapter, à résoudre des problèmes de nature très différente, à passer du technique à l’organisationnel, à évoluer dans un monde qui change vite. C’est cette souplesse intellectuelle, cette capacité de recul et cette solidité de méthode que nous voulons cultiver.

RECHERCHE APPLIQUÉE : DE L’EXPERTISE AU PRODUIT

O. R : Vous insistez aussi sur l’ancrage académique de l’école. Comment êtes-vous structuré ?

G. F : Nous comptons environ 60 enseignants, avec un équilibre à peu près équivalent entre enseignants et enseignants-chercheurs. Nous avons aussi quatre groupes de recherche. En arrivant après un parcours dans l’industrie, j’ai été frappé par un point : les liens entre les entreprises et la recherche peuvent encore être davantage développés. Nous voyons, dans ce domaine, des opportunités importantes, à la fois pour faire progresser la recherche appliquée et pour mieux aligner nos travaux avec les besoins concrets des entreprises.

O. R : Quels sont les domaines d’excellence d’ESEO en recherche ?

G. F : Nous possédons des compétences très fortes dans l’électronique, dans la compatibilité électromagnétique, dans le domaine du traitement du signal appliqué à la géophysique et le biomédical, et plus largement dans des sujets de haute technicité qui trouvent des applications très concrètes. Ce sont des expertises qui ont des débouchés industriels très réels.

Nous avons signé, en novembre, un partenariat avec une start-up MAAGM spécialisée dans les instruments de mesure géophysique. Cette start-up va industrialiser l’un des produits phare de notre recherche que l’on appelle interrogateur optique. Ce produit est l’aboutissement de quinze années de recherche. Il est désormais industrialisé. Il permet d’effectuer des mesures à distance de capteurs géophysiques jusqu’à 30 km. Cette technologie ouvre des perspectives inédites pour la surveillance de zones à risques : volcan, fonds marins, failles sismiques, ou territoire sujet à des mouvements de terrain. Nous sommes là dans un cas très clair de valorisation de la recherche appliquée.

DU BTS AU DIPLÔME D’INGÉNIEUR

O. R : Quelle est la spécificité de votre programme Bac+3 ?

G. F : Notre programme Bac+3 permet soit une insertion professionnelle directe, soit une poursuite d’études, notamment vers le diplôme d’ingénieur. Nous constatons d’ailleurs que les étudiants issus de ce cursus réussissent très bien lorsqu’ils poursuivent chez nous, en particulier parce qu’ils ont souvent des profils très orientés projet, avec une relation déjà forte à l’entreprise et beaucoup de pratique. C’est une voie plus professionnalisante, qui répond à des attentes différentes.

O. R : Un programme Bac+3 mais sans grade de licence ?

G. F : Non, pas aujourd’hui. C’est un sujet sur lequel nous sommes en réflexion dans le cadre de l’évolution de notre offre de formation. Nous avons en revanche plusieurs points d’entrée en cursus ingénieur : une prépa associée à un lycée partenaire, le lycée Mongazon d’Angers, une prépa intégrée et notre programme Bac+3.

O. R : À la rentrée 2026, l’ESEO va lancer un BTS. Quel est votre objectif ?

G. F : À la rentrée 2026, l’ESEO lance sonpremier BTS CIEL (Cybersécurité, Informatique et Réseaux, Électronique)en alternance dès la première année sur le campus de Dijon, destiné à répondre à la pénurie de techniciens qualifiés dans les domaines numériques et électroniques. Ce parcours s’adresse aux étudiants souhaitant entrer rapidement dans la vie professionnelle, tout en conservant la possibilité d’une poursuite d’études.

L’école étend également sa formation ESEO PRO Bac+3 Informatique & Intelligence Artificielle à Vélizy déjà proposé avec succès sur son campus angevin, et ouvre deux options ingénieur en apprentissage à Paris, en électronique embarquée et en systèmes d’information.

TROIS CAMPUS, TROIS ÉCOSYSTÈMES

O. R : ESEO est implantée sur trois sites. Comment s’organise l’ensemble ?

G. F : Angers reste notre campus historique et notre site de référence, avec environ 800 étudiants. L’école a été créée en 1956 et elle est historiquement liée à l’Université catholique de l’Ouest. Nous avons ensuite développé d’autres implantations : à Vélizy puis à Dijon. À chaque fois, nous avons commencé par des classes préparatoires, avant de déployer les cursus ingénieur à partir de 2018 sur le site de Vélizy et de 2021 sur le site de Dijon.

O. R : Est-ce compliqué de faire vivre trois campus à la fois ?

G. F : La principale difficulté, c’est d’éviter que le campus historique concentre trop naturellement les fonctions support, les habitudes et les réflexes. Notre travail, avec les directeurs de site, consiste justement à adapter chaque campus à son écosystème local. Nous voulons répondre aux réalités économiques de chaque territoire, et pas simplement dupliquer un modèle centralisé.

O. R : Vos étudiants viennent-ils surtout de la zone de proximité de chaque école?

G. F : Oui. À Angers, environ la moitié des étudiants viennent du département. Ce qui est intéressant, c’est que nous retrouvons des statistiques assez proches à Vélizy. Il y a, après le bac, une logique de proximité qui reste forte.

APPRENDRE PAR LE PROJET, APPRENDRE PAR L’ERREUR

O. R : Vous défendez une pédagogie très pratique. Que mettez-vous derrière cette idée ?

G. F : Le cœur de notre pédagogie, c’est la formation par projet. Très tôt, nous donnons aux étudiants des projets, parfois petits, parfois plus ambitieux, pour les mettre en situation. Nous favorisons le droit à l’erreur, parce que nous apprenons aussi par les erreurs. Nous laissons chercher, expérimenter, reformuler. L’objectif est que les étudiants acquièrent une démarche : face à un problème, comment nous avançons, comment nous testons, comment nous corrigeons.

O. R : Vous leur laissez aussi une vraie liberté de conception ?

G. F : Oui, et c’est un point fort. Dans beaucoup de projets, nous laissons le choix du sujet, du contexte, parfois même de l’objet final. Nous avons vu naître des bras articulés et des projets robotiques très poussés. Cette liberté nourrit la motivation, mais elle oblige aussi à transformer une idée en projet réaliste.

O. R : La vie associative joue un rôle important dans cet apprentissage ?

G. F : Nous avons une vingtaine de clubs et associations très actives. Le club robotique, par exemple, fonctionne comme une véritable petite entreprise. Les étudiants y gèrent un budget, recherchent des partenaires, développent un projet, assurent un pilotage collectif. Nos équipes ont même été champions de France de robotique en 1997, 2022 et 2024, et troisièmes l’an dernier. Ces expériences sont extrêmement formatrices, parce qu’elles confrontent les étudiants à des contraintes techniques, financières, organisationnelles et humaines.

DES INGÉNIEURS FACE À L’ACCÉLÉRATION DE L’IA

O. R : L’intelligence artificielle bouleverse-t-elle déjà votre manière de former ?

G. F : Nous voyons très bien que les entreprises font face à des problématiques de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapides, et de nature de plus en plus diverse. Les seules compétences techniques ne suffisent plus. L’ingénieur doit savoir apprendre, s’adapter, faire preuve d’agilité, garder une capacité d’analyse critique. C’est un axe majeur de travail pour nous.

O. R : Vous sentez aussi une fragilisation des fondamentaux scientifiques à l’entrée dans l’école ?

G. F : C’est une vraie difficulté. Nous accueillons aujourd’hui des profils très hétérogènes. L’enjeu est donc de personnaliser davantage les parcours pour amener les étudiants vers un niveau suffisamment homogène, qui nous permette ensuite de dispenser la formation dans de bonnes conditions. Ce n’est pas simple. L’IA peut nous aider sur certains aspects, mais elle ne remplacera jamais les fondamentaux scientifiques ni l’esprit critique.

O. R : Vous n’êtes donc ni dans le rejet, ni dans l’enthousiasme naïf ?

G. F : Nous sommes encore au début. Ces outils sont très puissants, leur progression est spectaculaire, mais nous devons les utiliser intelligemment. Pour nous, la priorité reste claire : garder une base scientifique solide, apprendre à questionner les résultats produits par l’IA, comprendre les limites, les biais, les conditions d’usage. C’est à cette condition que nous formerons des ingénieurs capables d’en faire un usage responsable.

FÉMINISATION, INTERNATIONAL, OUVERTURE

O. R : La féminisation de vos effectifs reste un enjeu dans vos formations ?

G. F : Aujourd’hui, nous recevons environ 18 % de femmes. C’est encore trop peu. En revanche, nous observons que les étudiants internationaux sont davantage féminisés que la moyenne globale, ce qui est intéressant.

O. R : Justement, quelle est votre part d’internationaux ?

G. F : Elle est d’environ 30 %. Nous travaillons notamment avec plusieurs pays africains, comme le Mali, le Togo, le Bénin ou le Cameroun, via des partenariats locaux. Nous contribuons à structurer des parcours préparatoires et nous accompagnons ces étudiants vers une poursuite d’études chez nous.

Nous avons aussi la volonté d’ouvrir une nouvelle option de diplôme d’ingénieur dispensé en anglais, afin de toucher des profils que nous n’atteignons pas encore.

APPRENTISSAGE : LE RALENTISSEMENT EST LÀ

O. R : L’apprentissage reste-t-il un moteur de croissance ?

G. F : Jusqu’ici, nous étions plutôt dans une logique de progression. Cette année, nous sommes restés à peu près au niveau de l’an dernier, là où nous anticipions encore une hausse de 10 à 20 %. Nous sentons donc un ralentissement.

Il y a sans doute une combinaison de facteurs : le contexte économique, les incertitudes générales, les modalités de financement. Les entreprises nous disent surtout qu’elles ont du mal à se projeter sur trois ans, qui est la durée du cycle d’apprentissage à partir de la première année du cursus ingénieur. C’est un engagement plus difficile à prendre.

O. R : Vous réfléchissez à des formats alternatifs ?

G. F : Nous travaillons sur l’hypothèse d’un parcours FISEA avec une première année sous statut étudiant puis deux années en apprentissage. Nous allons demander une dérogation à la Commission des titres d’ingénieur (CTI) pour rendre cela possible sur la dernière partie du cursus. L’idée est de proposer un format qui soit plus soutenable pour les entreprises tout en gardant la qualité du parcours.

CONCURRENCE, MODÈLE ÉCONOMIQUE, LABEL CTI

O. R : Le paysage de l’enseignement supérieur privé devient de plus en plus concurrentiel. Le sentez-vous fortement ?

G. F : La concurrence est forte, et nous sentons bien que nous ne sommes plus dans une période où les places se remplissent mécaniquement. Cela oblige tout le monde à se réinventer.

O. R : Dans ce contexte, le label CTI reste-t-il un avantage décisif ?

G. F : Pour moi, c’est un gage de qualité sans équivalent. C’est une exigence structurante. La question n’est pas de contourner les contraintes, mais de bâtir un modèle économique robuste à l’intérieur de ces règles. Là où la situation devient plus difficile, c’est lorsque tous les acteurs ne jouent pas avec les mêmes règles. À partir du moment où le cadre est partagé, il nous appartient d’être performants et ingénieux dans ce cadre.

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