Depuis une quinzaine d’années, les fusions, acquisitions et rapprochements se multiplient dans l’enseignement supérieur, en France comme à l’international. Longtemps perçues comme des exceptions, ces opérations sont devenues un mouvement structurel. Elles ne traduisent ni une mode passagère ni une financiarisation opportuniste du secteur, mais la réponse stratégique d’institutions confrontées à une transformation profonde de leur environnement.
Trois forces majeures expliquent cette dynamique : la saturation de l’offre de formation, le choc démographique à venir et l’intensification de la compétition internationale, sur fond de changement de mentalité des étudiants, des familles et des employeurs.
Une offre de formation devenue pléthorique
Premier constat : l’enseignement supérieur n’a jamais proposé autant de formations. En France, le nombre de programmes référencés sur Parcoursup a presque doublé en quelques années (24 500 en 2025 contre 13 000 en 2018). Cette inflation de l’offre, portée par la dérégulation relative du secteur et par l’essor des acteurs privés (44% de l’offre Parcoursup en 2025), a profondément modifié les règles du jeu.
Pour les établissements, la concurrence ne se limite plus à quelques pairs clairement identifiés. Elle est désormais diffuse, permanente et multiforme : concurrence entre écoles, entre universités, entre territoires, mais aussi avec des acteurs internationaux et des plateformes de formation alternatives. Pour les familles c’est littéralement l’embarras du choix.
Dans ce contexte, exister ne suffit plus. Il faut être visible, lisible et différenciant. Or, cette visibilité a un coût : investissements marketing, qualité des campus, innovation pédagogique, corps professoral permanent, accréditations internationales, infrastructures numériques. Autant de dépenses fixes qui pèsent lourdement sur des structures de petite ou moyenne taille. Autant de dépenses qui sont des conditions d’entrées sur le marché.
La consolidation apparaît alors comme un levier rationnel : mutualiser des fonctions support, partager des investissements lourds, renforcer une marque commune et atteindre une taille critique permettant de rester compétitif sans sacrifier l’ambition académique.
Le retournement démographique : un choc silencieux mais déterminant
Pendant longtemps, la croissance démographique a masqué les fragilités économiques du secteur. Ce temps est révolu. Les indicateurs sont désormais clairs : la baisse des naissances observée depuis plusieurs années se traduit mécaniquement par une diminution des effectifs dans le secondaire, puis dans le supérieur.
Un signal statistique inédit s’est produit en 2024 : il y a eu pour la première fois moins de naissances que de lauréats aux baccalauréats. À moyen terme, la contraction du vivier d’étudiants va intensifier la compétition pour le recrutement, en particulier sur les segments les plus disputés : écoles de management, d’ingénieurs, formations professionnalisantes.
Dans ce contexte, les établissements les plus fragiles, trop petits, insuffisamment différenciés ou dépendants d’un seul modèle économique, sont exposés. La consolidation devient alors un outil de sécurisation : elle permet de diversifier les sources de revenus, d’équilibrer les cycles et d’absorber plus facilement les chocs conjoncturels, qu’ils soient démographiques, réglementaires ou économiques.
Une compétition internationale qui change d’échelle
Troisième moteur de la consolidation : la mondialisation de l’enseignement supérieur. Les classements internationaux, la mobilité étudiante et la guerre des talents académiques ont transformé un marché historiquement national en un marché global.
La France reste attractive, mais sa progression est plus lente que celle d’autres pays. L’Allemagne, l’Irlande ou encore certains pays d’Europe du Nord ont déployé des stratégies offensives pour capter étudiants et chercheurs internationaux. En dix ans, le nombre d’étudiants internationaux en Allemagne a été multiplié par deux (et dépasse les 400 000) quand la France est restée stable sous les 300 000. Dans le même temps, les politiques migratoires peuvent évoluer brutalement, rendant les flux internationaux plus volatils et plus risqués.
Pour exister sur cette scène mondiale, la taille compte. Elle conditionne la capacité à ouvrir des campus à l’étranger, à investir dans des partenariats académiques, à proposer des programmes hybrides et interdisciplinaires, et à soutenir une recherche visible et financée pour attirer des chercheurs de classe mondiale.
La consolidation répond ici à un impératif de « surface critique » : atteindre un seuil permettant de peser dans les classements, d’attirer des talents internationaux et de soutenir une stratégie globale cohérente.
Un changement de mentalité chez les étudiants et les employeurs
Au-delà des facteurs économiques et démographiques, un changement culturel profond est à l’œuvre. Les étudiants et leurs familles raisonnent de plus en plus en termes de retour sur investissement : employabilité, reconnaissance du diplôme, réseau, expérience étudiante, internationalisation.
Les employeurs, de leur côté, attendent des compétences hybrides, une capacité d’adaptation rapide et une exposition internationale. Cela pousse les établissements à enrichir leurs offres, à croiser les disciplines (data, IA, santé, management, ingénierie) et à investir dans des pédagogies innovantes.
Or, cette sophistication de l’offre est difficilement soutenable pour des institutions isolées. Les rapprochements permettent d’élargir rapidement le portefeuille de compétences, de proposer des parcours plus flexibles et de répondre à des attentes de plus en plus complexes.
La consolidation comme stratégie, pas comme renoncement
Contrairement à certaines idées reçues, la consolidation n’est pas synonyme d’uniformisation ou de perte d’identité. Lorsqu’elle est pensée comme un projet stratégique, et non comme une simple opération économique, elle peut au contraire renforcer les moyens et les missions académiques.
En mutualisant les moyens, les établissements gagnent en capacité d’investissement, en résilience et en agilité. Ils peuvent préserver leur autonomie pédagogique tout en s’inscrivant dans des ensembles plus robustes, capables de traverser les cycles longs du secteur.
La vague actuelle de fusions et d’acquisitions dans l’enseignement supérieur n’est donc pas une anomalie. Elle est déjà largement observable et documentée.
Des exemples concrets : ce qui se passe déjà
Les dynamiques de consolidation sont à l’œuvre depuis plus de quinze ans, aussi bien dans le secteur public que privé. Côté universités, plusieurs fusions structurantes ont marqué le paysage français dès la fin des années 2000, avec la création de grands ensembles capables de rivaliser à l’échelle européenne : Strasbourg, Aix-Marseille, Bordeaux, Lorraine ou encore Paris ont fait le choix de regrouper leurs forces pour gagner en visibilité scientifique, en capacité de recherche et en attractivité internationale.
Dans le privé, les vingt dernières années ont vu émerger de véritables groupes d’enseignement supérieur. Des acteurs comme SRH en Allemagne, GUS ou Gedu dont les sièges sont au Royaume-Uni mais les opérations dans le monde entier, ou en France Ionis Education Group, Galileo Global Education, OMNES Education, Eduservices, AD Education ou encore Skolae ont bâti des portefeuilles multi-écoles couvrant des disciplines variées, management, ingénierie, santé, création, digital, et s’appuyant sur des effets d’échelle assumés.
Un mouvement particulièrement révélateur concerne les écoles de management, historiquement centrées sur le business et la finance, qui ont élargi leur périmètre disciplinaire. Certaines ont acquis ou intégré des écoles de design, de création ou de communication afin de répondre à la montée en puissance des compétences créatives et de l’économie de l’expérience. D’autres ont choisi de créer ex nihilo des « tech schools » ou des entités spécialisées, fortement orientées data, IA, numérique et technologies appliquées, sans nécessairement viser le modèle réglementé de l’école d’ingénieurs.
Ces stratégies d’hybridation traduisent une évolution profonde du modèle des business schools : il ne s’agit plus seulement de former des managers, mais des profils capables de travailler à l’interface entre management, technologie et création. La consolidation permet ici d’accélérer cette diversification, en mutualisant les investissements académiques, en croisant les corps professoraux et en proposant des parcours transdisciplinaires difficiles à construire pour une école isolée.
Les écoles dites « de premier rang » n’ont pas été en marge de ces mouvements. Les fusions fondatrices de SKEMA, NEOMA ou KEDGE ont illustré très tôt une logique de consolidation défensive et offensive : atteindre une taille critique pour financer la recherche, soutenir l’internationalisation et sécuriser les accréditations. Plus récemment, l’entrée d’investisseurs ou de groupes au capital d’établissements historiquement consulaires ou associatifs, comme emlyon business school ou ICN Business School, témoigne d’un changement de paradigme assumé.
Ces opérations ne relèvent plus de situations exceptionnelles ou de sauvetage. Elles constituent désormais un outil stratégique mobilisé par des institutions solides, cherchant à accélérer leur développement ou à sécuriser leur trajectoire dans un environnement plus incertain.
Ce qui se dessine : une accélération inévitable des consolidations
Les facteurs structurels identifiés, démographie, pression concurrentielle, exigences internationales, inflation des coûts, ne vont pas s’atténuer. Au contraire, ils devraient se renforcer dans les années à venir.
La baisse des effectifs du secondaire va mécaniquement réduire le nombre de candidats, rendant la compétition plus frontale entre établissements. Les modèles économiques reposant sur la croissance continue des effectifs ou sur l’apprentissage fortement subventionné seront mis à l’épreuve. Dans ce contexte, les établissements de petite taille, mono-disciplinaires ou insuffisamment différenciés apparaissent comme les plus exposés.
En parallèle, les besoins d’investissement vont continuer d’augmenter : transformation numérique, intelligence artificielle, hybridation des programmes, infrastructures de recherche, expérience étudiante, internationalisation. Peu d’institutions pourront financer seules ces transformations. Ces investissements ne peuvent être repoussés au risque de se trouver marginalisé et ils ne doivent pas se financer sur des subventions exceptionnelles mais sur les fonds propres et l’EBE.
Il est donc probable que le marché évolue vers un paysage plus polarisé :
- quelques grands pôles multidisciplinaires, publics ou privés, dotés de moyens significatifs et d’une forte visibilité internationale ;
- des groupes d’enseignement supérieur structurés autour de portefeuilles d’écoles complémentaires ;
- et, en miroir, des établissements indépendants plus spécialisés, mais contraints de nouer des alliances ou des partenariats capitalistiques pour survivre.
Les investisseurs financiers, déjà très présents, devraient rester actifs, avec une montée en puissance d’acteurs de long terme, family offices, fonds evergreen ou fonds d’infrastructure, davantage alignés avec les cycles longs de l’éducation. La question ne sera plus tant celle de l’ouverture du capital que celle des modalités de gouvernance et de la préservation de l’autonomie académique.
Consolider pour transformer, pas pour standardiser
La consolidation ne garantit ni le succès ni la qualité. Les échecs observés à l’international rappellent qu’une fusion mal préparée peut fragiliser l’attractivité, l’adhésion interne ou la performance financière. Mais lorsqu’elle est portée par une vision claire, une gouvernance solide et une attention forte aux dimensions humaines et culturelles, elle devient un puissant levier de transformation.
L’enseignement supérieur entre ainsi dans une phase de maturité comparable à celle vécue par d’autres industries intensives en capital et en talents. Dans ce nouveau cycle, la consolidation n’est pas une fin en soi : elle est un moyen de préserver l’excellence académique, de sécuriser les modèles économiques et de continuer à former, à grande échelle, des talents capables d’évoluer dans un monde global et incertain.
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Benjamin Stévenin est entrepreneur et directeur de la stratégie chez HEADway Advisory. Spécialiste de la data et des processus dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), il a collaboré avec QS, Times Higher Education et Poets&Quants.
- Sébastien Vivier-Lirimont est président et fondateur du cabinet HEADway Advisory. Il a auparavant été professeur de finances à NEOMA, directeur académique de l’Institut supérieur de gestion puis directeur des programmes académiques de l’Edhec.