« C’est un collectif pionnier qui se constitue aujourd’hui »

Elodie Binois, copilote de la Convention Monde Académique de la CEC.

by Olivier Rollot

D’abord pensée pour les entreprises, la CEC entend depuis cette année fédérer établissements d’enseignement supérieur, acteurs de l’insertion, institutions et étudiants autour d’un même défi : repenser la formation à l’aune des limites planétaires et des enjeux sociaux. Un chantier ambitieux, qui vient de produire son premier événement sur le campus d’HEC, que nous détaille Elodie Binois, copilote de la Convention Monde Académique de la CEC.

Olivier Rollot : Vous venez tout juste d’organiser le premier événement de la Convention Monde Académique de la CEC à HEC. Est-ce le véritable point de départ de la Convention Monde Académique ?
Elodie Binois : Cette première session à HEC marque le démarrage concret du parcours, mais le travail a commencé bien avant. Nous avons organisé une session d’embarquement en février, une soirée de lancement en décembre, et l’équipe travaille de manière structurée sur ce projet depuis septembre 2024.

O.R : Avant d’entrer dans le détail de la Convention Monde Académique de la CEC, pouvez-vous nous rappeler ce qu’est la CEC ?
E. B : La CEC, pour Convention des entreprises pour le Climat, a été créée en 2021 par Éric Duverger, ancien cadre de Michelin. L’intuition initiale était de transposer au monde économique une méthodologie inspirée de la Convention citoyenne pour le climat, afin d’aider des dirigeants à prendre conscience des enjeux écologiques et à faire émerger des réponses collectives.

Historiquement, la CEC s’adressait donc aux entreprises et à la question climatique. Puis, au fil des parcours, le périmètre s’est élargi : d’autres limites planétaires ont été intégrées, les enjeux sociaux ont pris une place croissante, et de nouveaux types d’acteurs ont rejoint la dynamique, notamment des collectivités, des associations et des établissements d’enseignement et de formation.

O.R : Pourquoi avoir créé un parcours spécifiquement dédié au monde académique ?
E. B : Plusieurs constats se sont rejoints. D’abord, nous voyions déjà des établissements de formation participer à certains parcours de la CEC, ce qui montrait qu’il existait un intérêt réel. Ensuite, il nous paraissait difficile d’appeler le monde économique à transformer ses modèles sans traiter en parallèle la question des compétences, de la formation et des imaginaires professionnels. Nous avons besoin de la bascule du monde académique pour accompagner celle du monde économique. C’est précisément cette articulation qui nous a conduits à bâtir un parcours dédié.

UNE CONVENTION CONSTRUITE AVEC L’ÉCOSYSTÈME

O.R : Comment cette convention a-t-elle été conçue ?
E. B : Nous avons commencé par un vaste cycle de consultation et de défrichage. Nous avons mené des entretiens, organisé des ateliers, rencontré des directions d’établissement, des responsables de formation, des chercheurs, des étudiants, des alumni, des institutions publiques. L’idée n’était pas d’arriver avec un dispositif tout fait, mais de vérifier une intuition, de l’approfondir et de faire émerger les grands enjeux du secteur. Aujourd’hui, nous bénéficions du soutien du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, de Jean Jouzel et de Luc Abbadie.

À leurs côtés, des partenaires stratégiques tels que le Shift Project, le Campus de la Transition, France Universités, le CIRSES, la CGE, la CDEFM, ma CDEFI, l’UGEI et la FESIC participent au cycle de consultation qui permettent l’adaptation du parcours aux réalités et aux enjeux propres au monde académique. Nous sommes également accompagnés par un comité scientifique constitué de Luc Abbadie, Heidi Sevestre, Bruno David et Émilie Frenkiel.

O.R : Dans l’univers de la CEC, où se situe exactement ce parcours ?
E. B : Au sein de la CEC, nous distinguons deux grands types de parcours. Les parcours territoriaux rassemblent des dirigeants autour d’un territoire donné – la CEC Ouest, Occitanie, Bourgogne-Franche-Comté, par exemple – afin de repenser les modèles à cette échelle. Et puis nous avons des parcours thématiques, consacrés à un secteur ou à un univers particulier, comme la finance, le conseil, les médias avec le parcours des nouveaux imaginaires, ou désormais le monde académique. La Convention Monde Académique est donc un parcours thématique.

O.R : Vous arrivez dans un paysage où beaucoup de travaux ont déjà été menés, notamment par The Shift Project. Comment vous situez-vous par rapport à cet existant ?
E. B : Nous nous inscrivons clairement dans un continuum. Les travaux de The Shift Project, ceux du Campus de la Transition, les réflexions du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, les différents rapports publiés ces dernières années, dont le rapport Jouzel-Abbadie, ont déjà fait avancer le débat. Nous ne partons pas de zéro et nous ne prétendons pas réinventer ce qui existe déjà. En revanche, nous voulons apporter autre chose : un espace structuré de coopération entre des acteurs qui, souvent, avancent encore trop séparément.

FAIRE COOPÉRER DES ACTEURS QUI NE SE PARLENT PAS ASSEZ

O.R : Qu’apporte donc cette convention de nouveau ?
E. B : Nous voulons faire travailler ensemble des acteurs qui n’ont pas toujours l’occasion de construire ensemble : établissements d’enseignement supérieur, organismes de formation aussi bien en initial qu’en continue, acteurs de l’insertion, institutions publiques, étudiants, réseaux professionnels. Nous avons dans le collectif des écoles de management, des écoles d’ingénieurs, une école d’architecture, une école de jardiniers, des CFA, des missions locales, des écoles de la deuxième chance. Cette diversité n’est pas un effet d’affichage : elle est au cœur du projet.

O.R : Le mot « coopération » revient sans cesse dans votre discours. Pourquoi est-il si central ?
E. B : Parce que nous faisons le constat que beaucoup d’établissements sont déjà en mouvement. Ils ont des feuilles de route, des schémas directeurs, des engagements. Mais nous croyons qu’une étape supplémentaire devient nécessaire : travailler ensemble, mutualiser, se confronter à d’autres réalités, faire émerger des solutions communes. Nous avons besoin de décloisonner. C’est cette culture de la coopération que nous essayons d’installer.

UN PARCOURS EN CINQ SESSIONS SUR UNE ANNÉE

O.R : Comment la convention s’organise-t-elle concrètement ?
E. B : Le parcours se déploie sur l’année 2026 autour de cinq sessions de deux jours, soit dix jours de travail en présentiel. La première a eu lieu à HEC. La suivante se tiendra à Centrale Lyon les 21 et 22 mai. Puis nous irons à l’École Du Breuil les 9 et 10 juillet, au Campus de la Transition les 8 et 9 octobre, et enfin une dernière session se déroulera à Paris les 26 et 27 novembre.

O.R : Pourquoi avoir rendu le présentiel indispensable ?
E. B : Parce que nous demandons à des dirigeants de s’engager dans une transformation qui suppose de la confiance, de l’écoute, du lien, de la profondeur. Nous considérons que cela ne se construit pas de la même manière à distance. Le présentiel fait donc partie des prérequis du parcours. Nous demandons aux participants de s’engager à être présents à chaque session.

O.R : Que se passe-t-il au cours de ces deux jours ?
E. B : Chaque session poursuit un objectif précis. La première, à HEC, visait à comprendre les limites planétaires et les grands enjeux. D’autres sessions seront davantage tournées vers l’action, les arbitrages, les projets de coopération. Dans chaque session, nous articulons plusieurs formats : des interventions d’experts, des temps de travail en sous-groupes, des ateliers collectifs, des espaces d’introspection et des séquences de coopération.

DES EXPERTS, DES CAMP DE BASE, DES ATELIERS

O.R : Quel rôle jouent les intervenants extérieurs ?
E. B : Ils viennent nourrir un objectif commun posé pour chaque session. Lors de la première session, nous avons par exemple accueilli Bruno David, paléontologue, biologiste, ancien président du Muséum national d’Histoire naturelle, qui a ouvert le parcours avec une intervention consacrée à la biodiversité. Nous avons également travaillé sur les ressources, l’eau, la production plastique avec les interventions de François Grosse, Nathalie Agbagla, Nelly Pons, ainsi que sur les enjeux sociaux avec Noémie Paté. L’exploration des freins sociaux culturels et cognitifs ont aussi été abordés par Côme Girshig et Amélie Rouvin. Enfin, nous avons eu le plaisir d’avoir des acteurs de terrain engagés auprès des étudiants et des jeunes lors d’une table-ronde organisée en présence de Benjamin Flohic (COP1), Miora Laiarinandrasana (Facettes) et Florian Joufflineau (Article 1).

O.R : Vous ne vous limitez donc pas aux seuls enjeux climatiques ?
E. B : Nous abordons les limites planétaires de façon large, mais aussi les questions sociales. Lors de cette première session, Noémie Paté, maîtresse de conférences en sociologie, est intervenue pour éclairer ces enjeux. Puis nous avons organisé une table ronde avec des associations étudiantes sur la précarité et la santé mentale. Cela a permis de relier les grands constats à des réalités extrêmement concrètes pour les établissements.

FORMER AUTREMENT, POUR UN AUTRE HORIZON

O.R : Quel est l’objectif ultime de cette convention ?
E. B : Nous cherchons à répondre à une question simple et immense à la fois : comment former, tout au long de la vie, des personnes capables de s’épanouir professionnellement tout en contribuant à une société respectueuse des limites planétaires et attentive aux enjeux sociaux ? Cela vaut pour les étudiants en formation initiale comme pour les professionnels en reconversion ou en évolution.

O.R : Cela suppose donc de revoir les imaginaires de réussite ?
E. B : Nous travaillons beaucoup sur cette idée. Quels récits de réussite proposons-nous aujourd’hui aux étudiants et aux professionnels ? Vers quels mondes, quels métiers, quels modèles projetons-nous les personnes que nous formons ? Nous pensons que cette question est centrale.

O.R : Quels grands sujets sont revenus le plus souvent dans vos consultations ?
E. B : Plusieurs thèmes ont émergé de manière récurrente. D’abord, l’intégration des enjeux écologiques dans chaque discipline et chaque métier. Ensuite, la formation des formateurs : beaucoup d’établissements voient bien qu’il faut avancer, mais ne savent pas toujours comment outiller l’ensemble de leurs enseignants.

D’autres sujets reviennent également avec force : les arbitrages liés aux mobilités internationales, les usages de l’intelligence artificielle, les tensions entre injonctions parfois contradictoires, le lien entre monde académique et monde économique, ou encore l’accès à des formations adaptées à tous les niveaux de qualification.

O.R : Vous insistez beaucoup sur le lien entre académie et économie. Pourquoi est-ce un point aussi sensible ?
E. B : Parce qu’il existe parfois un sentiment de décalage. Certaines entreprises disent manquer des compétences nécessaires à leur transformation. Certains établissements estiment, à l’inverse, préparer à des métiers ou à des compétences qui ne trouvent pas encore suffisamment leur place sur le marché du travail. Il y a donc un besoin très fort de dialogue, de traduction mutuelle, d’ajustement.

UN COLLECTIF DE 27 ORGANISATIONS ET 11 ÉTUDIANTS

O.R : Combien d’organisations participent aujourd’hui à la convention ?
E. B : Nous comptons actuellement 27 organisations participantes. Cela inclut des établissements de formation initiale, des acteurs de la formation continue, des organismes d’insertion, ainsi que des institutions publiques.

Nous comptons notamment parmi les organisations présentes HEC, Audencia, l’École Polytechnique, l’ICAM, des écoles d’architecture, des CFA, des écoles de la deuxième chance, la Mission locale de Paris. Nous avons aussi des institutions comme le Commissariat général au développement durable du ministère de la Transition écologique, ou encore la Conférence des grandes écoles, qui participent sur la dimension coopération.

O.R : Les étudiants ont aussi une place dans le dispositif ?
E. B : Une place essentielle. 11 étudiants sont présents au même titre que les dirigeants dans les plénières, les camps de base et les ateliers de coopération. Ils représentent des établissements, des parcours et des âges différents, puisque le collectif va de 19 à 43 ans. Cette diversité enrichit énormément les échanges. Nous ne voulions surtout pas réfléchir à l’avenir de la formation sans intégrer ceux qui la vivent.

UN MODÈLE ÉCONOMIQUE À INVENTER

O.R : Comment financez-vous ce dispositif ?
E. B : La CEC est une association d’intérêt général. Nous n’avons donc rien à vendre au sens classique du terme. Nous sommes au service de l’intérêt général et du secteur. Le projet repose sur un modèle hybride, avec des personnes salariées, des bénévoles, et beaucoup d’engagement volontaire.

O.R : Mais un parcours comme celui-ci a forcément un coût.
E. B : Bien sûr. Nous faisons partie de la CEC qui est une association loi 1901 d’intérêt général et nos activités sont non lucratives. Pour un parcours, il faut financer les lieux, la restauration, les intervenants, une partie de l’équipe. Nous fonctionnons donc avec un système de dons des participants, à la hauteur de leurs capacités, ainsi qu’avec des soutiens de fondations, des subventions et des réponses à appels à projets. La Fondation EDF, par exemple, soutient la participation des organismes d’insertion. Mais nous poursuivons encore nos recherches de financement pour boucler le budget.

UN COLLECTIF ENCORE OUVERT

O.R : Le collectif est-il désormais figé pour cette première édition ?
E. B : Non. Nous avons prévu des modalités de rattrapage le 4 mai pour des organisations qui n’ont pas pu rejoindre la première session, mais qui pourraient intégrer le parcours à partir de la session 2. Nous sommes actuellement en discussion avec plusieurs d’entre elles.

Nous pouvons encore accueillir de nouvelles organisations d’ici la session qui se déroulera du 21 au 22 mai. Pour cela, rien de plus simple : il suffit de nous contacter en direct. C’est important de le dire, parce que nous sommes sur un dispositif limité dans le temps, uniquement sur l’année 2026. Nous n’avons pas prévu de relancer une nouvelle convention de ce type. En revanche, nous voulons faire vivre ce qui émergera de celle-ci dans la durée. C’est donc bien un collectif pionnier qui se constitue aujourd’hui.

 


La liste des écoles membres du collectif :

  • AFIIG (Association pour la Formation dans l’Impression et les Industries Graphiques)
  • Audencia
  • CELSA
  • Conférence des Grandes écoles (CGE)
  • De Vinci Higher Education
  • École de la 2e Chance des Yvelines
  • École de la 2e Chance Grand Lille
  • ECOLE DU BREUIL
  • École Nationale Supérieure de l’Électronique et de ses Applications
  • Ecologica
  • EPSCP-GE
  • Excelia Group – Excelia Business School
  • GIP FCIP Paris
  • Grenoble – INP – UGA
  • HEC
  • Icam
  • INSA Toulouse
  • Les Acteurs de la Compétence
  • Ministère CGDD
  • Mission Locale de Paris
  • Regen School
  • SKF Magnetic Mechatronics
  • SupBiotech
  • Synofdes
  • UNIVERSITÉ PARIS 13
  • Université Sorbonne Nouvelle
  • Villette Makerz

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