Alors que vont s’ouvrir les Assises du financement des universités la baisse programmée des financements publics comme de ceux de l’apprentissage engage tout l’enseignement supérieur dans le développement de nouvelle ressources ; « ressources propres » quand on évoque l’enseignement public. Pour cette quatrième et dernière édition prospective nous nous penchons sur la dimension mondiale de l’enseignement supérieur français.
A la rentrée 2024, 329 100 étudiants étrangers en mobilité internationale étaient inscrits dans l’enseignement supérieur en France, soit 12 % de l’ensemble des effectifs. Ce nombre poursuit sa progression régulière (+3 % en un an, +13 % par rapport à 2019-2020 et +38 % en 10 ans) », constate le Système d’information et études statistiques (SIES) dans sa note Les effectifs d’étudiants étrangers en mobilité internationale en 2024-2025. Cette croissance est portée depuis plusieurs années par des flux importants d’étudiants en provenance d’Afrique et d’Asie ainsi que par l’attractivité internationale des écoles de commerce, gestion et vente. « Les mobilités étudiantes vers la France ont trouvé leur vitesse de croisière, dans un contexte international incertain », analyse Donatienne Hissard, directrice générale de Campus France : « Les étudiants mobiles n’ont jamais été aussi nombreux dans le monde, mais leurs choix de destination se diversifient : on est passé d’une poignée de compétiteurs à une palette plus large, avec un repli en cours aux Etats-Unis, premier pays d’accueil. Le défi pour l’Europe et la France est de se positionner comme une alternative dans ce paysage inédit. »

Et pour développer son empreinte internationale la France peut « s’appuyer sur un ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche qui sait s’adapter » se félicite le directrice générale de Skema, Alice Guilhon : « Ce qui est possible en France en matière de lancement de programmes par tous types d’acteurs, serait totalement impossible aux Etats-Unis, en Chine ou au Brésil. Aujourd’hui nous sommes reconnus dans ces pays par les Ministères mais aussi grâce au label EESPIG et aux évaluations du Hcéres (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur). A Dubaï, nos reconnaissances en France nous ont fait gagner huit mois pour obtenir les accréditations locales ».
Alors que le nombre d’étudiants français promet de se réduire le recrutement d’étudiants internationaux est une priorité. Mines Nancy se fixe ainsi comme objectif d’augmenter de 5 à 10% la part d’étudiants internationaux pour dépasser le seuil des 30 %. « Pour y parvenir, nous souhaitons développer l’offre de cours et de formations dispensées en anglais, notamment au niveau master », définit Tatiana Banderova, directrice des relations internationales de Mines Nancy. En parallèle, l’école envisage d’élargir ses opportunités à l’international à travers de nouveaux accords, des doubles diplômes et des partenariats renforcés.
Une France toujours accueillante. Cela a jeté un froid. Au lendemain de la publication des chiffres sur l’immigration en 2025, le gouvernement a annoncé mercredi 28 janvier vouloir « engager un travail pour renforcer la sélectivité des étudiants » étrangers. « Il y a un travail de réflexion qui sera mené dans les prochains jours et dans les prochaines semaines autour de cette question-là » par le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, « sous l’autorité du premier ministre et du président de la République », a déclaré devant la presse après le conseil des ministres la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon. Si la France est globalement toujours une terre privilégiée pour les étudiants internationauxde nombreux pays restreignent leur accueil. Et au premier chef le Canada. Entre 2024 et 2025, l’université de Montréal a ainsi enregistré une baisse de 37 % des candidatures d’étudiants internationaux, suivie d’une baisse de 21 % des nouveaux inscrits. Si l’on se restreint aux seuls étudiants français la baisse est de 12 % pour les candidatures et de 10 % pour les nouveaux inscrits. « Ces variations s’inscrivent dans une tendance observée à l’échelle du Québec et du Canada, liée à l’évolution des politiques d’immigration », regrette Michèle Glémaud, directrice générale du Service de l’admission et du recrutement à l’Université de Montréal. « Nous constatons un gros coup de frein sur l’accueil des étudiants internationaux au Canada: les partenaires temporisent pour de nouveaux projets (semestres, doubles diplômes) et privilégient des formats courts (Summer sessions de 2–3 semaines ou 1 semaine) » confirme Alexandre Pourchet, directeur général adjoint Programmes & International de Neoma qui constate que la demande de ses étudiants reste forte pour les Etats-Unis, notamment pour partir étudier en Californie : « Des institutions américaines, rencontrées récemment souhaitent signer des partenariats réciproques en échanges et doubles diplômes, malgré leurs propres contraintes de visas et de contexte économique parfois tendu. Nos thématiques de transition et de diversité les intéressent ».
Oui mais la France sera-t-elle toujours aussi accueillante pour les étudiants internationaux en cas de victoire du Rassemblement national s’inquiètent beaucoup d’établissements ? « C’est une question qui touche à des enjeux sensibles. On me la pose très souvent. L’inquiétude existe dans beaucoup d’établissements, même si ce n’est pas forcément au cœur du débat public pour l’instant », répond Christophe Clément, président de l’université Reims Champagne-Ardenne dans laquelle les étudiants internationaux représentent 11,2 % des effectifs, soit plusieurs milliers d’étudiants issus d’environ 120 nationalités. Même réflexion du côté d’Audencia dont le directeur général, Sébastien Tran ne peut que constater que « personne ne sait exactement quelle sera la politique française de délivrance de visas en 2027. Développer des parcours Audencia sur d’autres territoires est une manière de diversifier nos risques, mais aussi d’aligner notre stratégie sur celles d’universités étrangères qui, elles, délivrent déjà leurs diplômes via des campus hors de leur pays d’origine ».
Les étudiants étrangers en France en 2024-2025. En 2024-2025, le nombre d’étudiants étrangers progressait dans tous les types d’établissement, quasiment au même rythme, à la différence de l’année précédente. Les universités accueillent toujours la majorité (63%) des étudiants étrangers, et enregistrent une hausse de 3% en un an, comparable à celle observée dans les écoles de commerce (15% des effectifs, +3%) et les écoles d’ingénieurs (8%, +4%). Sur cinq ans, ce sont les écoles de commerce qui connaissent la plus forte croissance (+ 52%).

En termes de provenance des étudiants l’Afrique subsaharienne se distingue par la plus forte croissance, avec une augmentation de 7% par rapport à l’année précédente. Le Maroc reste en tête malgré un tassement (- 3%). En deuxième position, le nombre d’étudiants algériens demeure stable sur un an (+1%) et augmente de 18 % en cinq ans.
La mobilité depuis l’Europe connaît une progression de 5%, soutenue notamment par l’augmentation du nombre d’étudiants originaires d’Arménie, de Roumanie, de Turquie et d’Espagne.
La progression en provenance d’Asie-Océanie reste plus modérée (+3%), mais portée par l’Inde, désormais 11e pays d’origine en 2025 (contre 13e en 2024) avec 9100 étudiants.
Une école de management française c’est une école internationale ! Première Insead, 2ème HEC, 4ème ESCP, les écoles de management de françaises sont depuis longtemps au pinacle dans le Classement des business schools européennes du Financial Times. Avec 26 écoles classées sur 100 elles y occupent même le premier rang devant le Royaume-Uni et ses 16 écoles. Une reconnaissance internationale qui leur permet de recruter partout dans le monde. Parmi les écoles les plus dynamiques Rennes SB reçoit ainsi aujourd’hui 40% d’étudiants internationaux parmi ses 5 000 étudiants avec plus de 100 nationalités sur le campus. « Le véritable enjeu est de faire de son expérience internationale un apprentissage des cultures et de l’altérité. Nous créons un environnement cosmopolite où on peut se frotter à l’autre ! Et on apprend une langue, une autre façon de penser, en sortant des stéréotypes pour être plus en capacité d’innover. Pour tout cela le cosmopolitisme de Rennes SB est un atout » commente Adilson Borges, le directeur général de Rennes SB.
Sur un modèle de création de campus propres Skema continuera à grandir à l’international dans les cinq ans à venir de son nouveau plan stratégique… en s’adaptant. « Initialement nous souhaitions nous installer en Russie, nous sommes finalement allés à Dubaï. Nous allons maintenant nous implanter en Inde et en Australie », explique Alice Guilhon. La croissance globale de Skema se fera ainsi à plus de 70% à l’international dans des pays en pleine croissance comme l’Inde. Les frais de scolarité n’augmenteront pas en France mais pourraient augmenter aux Etats-Unis ou ailleurs, notamment pour son MSc en finance classé deuxième dans le monde.
KEDGE est quant à elle particulièrement bien implantée en Afrique avec l’école BEM, dont elle est actionnaire et partenaire, à Dakar et Abidjan. BEM se développe maintenant à Brazzaville et à Douala. « Nous voulons accompagner son développement au-delà avec déjà un projet à Conakry en Guinée. Le développement de l’enseignement supérieur en Afrique est un sujet important pour nous alors que la demande s’accroit d’année en année », confie le directeur général de Kedge, Alexandre de Navailles. En Chine Kedge est implantée Shanghai et Suzhou au sein de deux instituts franco-chinois. En Inde elle est partenaire de l’école de Management Jagdish Sheth School of Management (JAGSoM) de la Vijaybhoomi University à côté de Mumbai et à Bangalore.
Des école d’ingénieurs particulièrement motivées. On connait Centrale Pékin, on se souvient d’Insa Euroméditerranée mais l’école d’ingénieurs la plus internationales s’appelle l’Icam avec ses cinq campus internationaux. En Afrique depuis 2002 : d’abord à Pointe-Noire puis, en 2004, à Douala, au Cameroun dans le cadre d’une collaboration avec l’Université Catholique d’Afrique centrale. Depuis octobre 2019 l’Icam Douala est même accréditée par la Commission des titres d’ingénieur (CTI). Et l’Icam travaille également en Inde avec une université jésuite, le Loyola College. Elle elles est aussi implantés au Brésil, à Recife, avec l’Université jésuite UNICAP, en Équateur et aux Philippines, avec l’université Ateneo de Manille. A chaque fois essentiellement un modèle de formation sur place d’étudiants locaux. Pour s’y développer l’Icam s’appuie à la fois sur le réseau des universités jésuites et sur le ministère des Affaires étrangères français, qui a par exemple financé les postes de direction pendant dix ans à Pointe-Noire, et par Total qui l’hébergeait gratuitement.
Aujourd’hui, les étudiants internationaux représentent environ 20% des effectifs en cycle ingénieur CentraleSupélec. « En bachelor nous recevons un quart de Français, un quart d’étrangers et une moitié de binationaux, souvent passés par des lycées français à l’étranger. Ce ratio devrait évoluer à mesure que nos bachelors et masters gagneront en visibilité, notamment pour des étudiants qui ne connaissaient pas du tout les écoles d’ingénieurs françaises. L’enjeu, c’est de croître sans dégrader l’exigence académique », insiste le directeur de CentraleSupélec, Romain Soubeyran dont l’école a lancé des programmes Bachelor en 4 ans sur un modèle « deux ans / deux ans » dans chaque institution en partenariat avec de grandes universités étrangères : d’abord McGill au Canada en 2023 puis, en 2025, le Birla Institute of Technology and Science de Pilani, la plus renommées des université privées en Inde, et la City University à Hong Kong. D’autres projets sont en cours. « L’idée est double : faire connaître le modèle de l’école d’ingénieur « à la française » là où il est peu identifié et attirer des profils d’excellent niveau, qu’ils soient internationaux ou français très internationalisés, qui jusqu’ici choisissaient directement des universités étrangères », reprend Romain Soubeyran. En Inde, par exemple, l’école a ouvert un programme avec une fenêtre de candidature de quinze jours et reçu plus de 3 000 dossiers pour 60 places. Une première promotion de 60 étudiants arrivera en France en 2027. « Avec McGill, l’attractivité est également très forte : le format « deux ans chez nous, deux ans chez eux » séduit des élèves qui auraient pu entrer dans d’excellentes classes préparatoires, mais qui préfèrent un parcours immédiatement international », se réjouit le directeur.
De plus en plus d’étudiants payent les « droits différenciés ». À la rentrée 2024, sur les 329 100 étudiants étrangers en mobilité internationale inscrits dans l’enseignement supérieur français, 139 200 étudiants extracommunautaires étaient potentiellement concernés par l’application des frais d’inscription majorés par rapport aux droits communautaires, aussi appelés « droits différenciés » selon la note du SIES Droits différenciés : profil des étudiants internationaux concernés en 2024-2025. Parmi eux, 111 400 se trouvent dans leur périmètre d’application direct, et 100 400 en sont partiellement ou totalement exonérés. En définitive, seuls 11 100 étudiants s’acquittent d’un tarif plein (+15 % en un an).
Parmi l’ensemble des 111 400 étudiants étrangers au sein du périmètre d’application des droits différenciés, 10 % se sont acquitté d’un tarif plein et 13 % ont été totalement exonérés. Ces proportions sont les plus élevées dans les formations d’ingénieurs et les licences professionnelles où elles atteignent respectivement 27 % et 10 % de tarifs pleins et 28 % et 26 % d’exonérations totales. De même, 15 % des étudiants en bachelor universitaire de technologie (BUT) s’acquittent d’un tarif plein, contre seulement 7 % des inscrits en master. Dans l’ensemble, 77 % des étudiants
internationaux au sein du périmètre d’application des droits différenciés sont partiellement exonérés.
Des accords à l’international. Comme Rennes SB, Neoma compte plus de 400 accords à l’international avec des partenaires académiques. « Il s’agit aussi pour nous de nous diversifier en proposant des doubles diplômes, des programmes hybrides ou encore des cours spécifiques avec des universités très investies dans le digital ou les technologies. Ce que nous voulons c’est proposer une grande diversité de propositions à nos étudiants avec des immersions significatives dans le temps dans un contexte réel où peu d’étudiants de Neoma sont présents en même temps sur le même campus », spécifie Sarah Cooper, la directrice des Relations et du Développement International. Chaque année ce sont ainsi 2 000 étudiants du programme Grande école et du Global BBA – une partie en double diplôme pour deux ans pour ces derniers – qui partent étudier dans ses 400 institutions partenaires : « Le principe est celui de la réciprocité : nous envoyons autant d’étudiants chez elle que l’université partenaire nous en envoie. Les étudiants ne payant absolument rien de plus que leurs frais de scolarité ».
emlyon business school entend encore renforcer son influence et son rayonnement à travers plusieurs initiatives. Actuellement, environ 33% des étudiants de l’école sont internationaux, mais l’établissement a pour objectif d’atteindre 50% cette optique, emlyon a récemment ouvert un bureau à Abidjan, visant à attirer davantage d’étudiants africains. L’école met également l’accent sur l’Asie, en particulier l’Indonésie et le Vietnam, qui sont des zones d’expansion stratégique. Les Amériques ne sont pas en reste, avec des projets de développement ciblant des pays comme le Canada, l’Amérique centrale et la Colombie. « En Europe, nous prévoyons de renforcer notre présence à Londres, notamment grâce à une collaboration accrue avec la London Interdisciplinary School. L’ambition à long terme est de développer des programmes sous la bannière « emlyon UK » », confie Isabelle Huault, présidente du directoire et directrice générale. Enfin, l’école poursuit également ses projets en Chine, avec la création d’un institut conjoint en partenariat avec le Harbin Institute of Technology, et en Inde, où un partenariat avec MDI Delhi est en cours de développement.
Une Inde où se sont également implantées CentraleSupélec et Kedge cette année. Un relais bénéfique alors qu’en Chine, le ralentissement économique et le taux de chômage élevé chez les jeunes encouragent des mobilités plus régionales, vers Hong Kong, le Japon ou la Corée notamment. Dans la foulée des nouveaux accords de libre-échange que vient de signer l’Union européenne, l’Inde est-elle le nouvel eldorado de l’enseignement supérieur ? C’est ce qu’espère la présidente de la Conférence des Grandes écoles (CGE), Delphine Manceau, à quelques semaines du voyage d’Emmanuel Macron : « L’Inde est l’un des pays où la France veut affirmer ses intentions en termes de coopération dans l’enseignement supérieur avec notamment l’accueil d’un nombre croissant d’étudiants ».