Lors du Salon de l’expérience étudiante 2026, psychiatre, directrice d’établissement, vice-présidente d’université ou responsable du service de santé étudiante ont partagé le même constat lors d’un débat : la santé mentale des étudiants s’est imposée en quelques années comme un défi majeur pour l’enseignement supérieur, obligeant les acteurs du secteur à repenser en profondeur leur rôle d’accompagnement.
Les chiffres donnent le vertige. Selon un baromètre réalisé auprès d’un panel de 2 000 étudiants représentatifs de la population étudiante française, près de 60% présentent une suspicion de souffrance psychique, contre 36% dans la population générale. « L’écart est considérable et révèle une vulnérabilité particulière du public étudiant », souligne Armelle Dujardin Vorilhon, directrice des études et de l’expérience étudiante à l’IÉSEG, qui a piloté cette enquête – publiée en septembre 2025 – avec Ipsos et la start-up Teale. Parmi les effets les plus documentés, on note que 57% des étudiants déclarent avoir des difficultés à suivre leurs cours dans de bonnes conditions en raison de la pression ou de la fatigue ; les étudiantes sont particulièrement exposées, 65% d’entre elles signalant une forte charge mentale liée aux études. Fait particulièrement alarmant : selon ce même baromètre, un étudiant sur trois envisage d’arrêter ses études pour des raisons de santé mentale. Un mal-être dont les causes peuvent être multiples : pression des examens et des notes, inquiétudes sur l’avenir professionnel, troubles du sommeil, consommation excessive d’écrans, isolement, discriminations, violences… Ainsi, près de deux étudiants sur cinq déclarent avoir subi au moins une forme de violence dans le cadre de leurs études, qu’il s’agisse de harcèlement ou de violences psychologiques. Un fait notable mais qu’il est important d’associer à une hausse des signalements et à une libération progressive de la parole.
Un sujet de société
La problématique de santé mentale est donc devenue centrale pour les établissements d’enseignement supérieur mais, selon le docteur Dominique Monchablon, psychiatre à la clinique FSEF et présidente du réseau RESPECT en Île-de-France, l’erreur serait de la cantonner aux seuls campus. « Nous observons une continuité très claire entre des vulnérabilités non prises en charge dans l’enseignement supérieur et des décompensations à l’entrée dans la vie professionnelle. Une vulnérabilité non traitée devient pathologie installée », alerte-t-elle. Elle identifie plusieurs moments-clés de fragilité dans le parcours : l’entrée à l’université, la spécialisation en master, le premier stage et, surtout, la sortie des études, « pôle de vulnérabilité majeur » face à l’anxiété du marché du travail. Les doctorants constituent du reste un angle mort : hautement qualifiés mais proches de la réalité professionnelle, ils manifestent une forte demande de soutien et font l’objet d’un groupe de travail interuniversitaire en cours de création.
Le docteur Pascale Thominet, responsable du service de santé étudiante de l’université Gustave Eiffel, ajoute une dimension souvent négligée : les séquelles durables du Covid sur les relations interpersonnelles. « Beaucoup d’étudiants arrivés à l’université ont traversé une période essentielle de leur socialisation à distance, sans interactions ordinaires, sans tous ces ajustements qui participent à la construction de chacun. Nous voyons davantage de jeunes qui se sont construits dans une forme de bulle et pour lesquels toute effraction de cette bulle peut être vécue comme une violence majeure », observe-t-elle. Enora Le Jeune, vice-présidente Solidarité et Santé de Nantes Université, partage cette lecture globale : « Nous ne pouvons pas limiter la santé mentale à la seule maladie psychique. Elle relève aussi du bien-être, de la capacité à faire face au stress, à la solitude, aux difficultés sociales ou académiques ». Et d’aller plus loin : « Nous parlons de plus en plus de pauvreté étudiante. Pour certains étudiants, il ne s’agit plus d’une difficulté passagère, mais d’une situation de pauvreté installée, avec des effets très lourds sur la santé, la réussite et le quotidien ». À Nantes, ce constat a donné lieu à des partenariats avec le Secours populaire, les Restos du cœur et des réservations de places en auberges de jeunesse pour les étudiants sans logement lors des pics de tension de rentrée.
Des dispositifs qui se structurent
Face à cette réalité, les pouvoirs publics et les établissements multiplient les initiatives, avec des moyens toutefois très inégaux. À l’échelle nationale, le dispositif Santé Psy Étudiant – 12 séances gratuites chez un psychologue, sans avance de frais – a déjà permis d’accompagner 120 000 étudiants via 1 900 psychologues partenaires. La plateforme Cnaé (Coordination nationale d’accompagnement des étudiants), lancée en décembre 2023, offre quant à elle une écoute gratuite et confidentielle, accessible 24h/24.
Au sein des établissements, les approches varient. À Nantes Université, le service de santé mobilise une soixantaine de professionnels – médecins généralistes, psychiatres, psychologues, infirmiers, addictologue en temps partagé avec le CHU – organisés selon un modèle pluriprofessionnel. L’université a aussi conventionné avec Nightline pour offrir une plateforme d’écoute en soirée et le week-end. À Lyon, la communauté d’universités et d’établissements a inauguré en janvier 2025 « le 102 », premier centre trans-universitaire dédié à la santé mentale, ouvert à l’ensemble des étudiants de l’académie, quelle que soit leur école d’appartenance. À l’IÉSEG, une plateforme numérique permet aux étudiants de prendre rendez-vous avec des psychologues en français ou en anglais. Par ailleurs, plus de 2 500 heures de bilans pédagogiques individuels ont été réalisées en 2025 – 60% à l’initiative des étudiants eux-mêmes – permettant d’aborder les questions d’organisation ou de méthode, et de détecter des situations personnelles fragiles. À l’ENSTA Paris, des groupes de parole sont rendus obligatoires pour les étudiants de première année. D’autres établissements, tels que l’ESSEC, mettent l’accent sur le mode de vie et ce qui peut prévenir les risques de dépression : le sport, par exemple, est plébiscité car la pratique combine relations sociales et bien-être physique. Une trentaine de disciplines sont proposées, du tir à l’arc à l’escalade.
À l’université Gustave Eiffel, le docteur Pascale Thominet a fait le choix d’une réponse rapide et structurée : un accueil infirmier sans rendez-vous tous les jours, et un premier entretien psychologique garanti dans la semaine pour tout étudiant qui en fait la demande. « Faire la démarche de demander de l’aide représente déjà un effort considérable. Nous devons être capables de répondre vite », insiste-t-elle. L’université propose également le programme Objectif zéro canapé, qui associe nutrition, activité physique, estime de soi et ateliers de relations interpersonnelles en petits groupes, une réponse directe à la dégradation des liens sociaux observée depuis le Covid.
Ces différentes actions ne donnent qu’un petit aperçu de ce que les établissements d’enseignement supérieur ont mis en place en matière de santé mentale. Difficile d’être exhaustif en la matière tant les initiatives se sont multipliées ces dernières années pour assurer aux étudiants un confort matériel, physique, émotionnel et mental leur permettant d’étudier dans de bonnes conditions. Un encadrement devenu même un critère de choix pour certains au moment des inscriptions.
Le problème, c’est que ces initiatives montrent aussi leurs limites. Dominique Monchablon met ainsi en garde contre l’illusion de l’exhaustivité : « Nous ne disposons pas des moyens financiers pour une veille universelle. Nous devons cibler les publics les plus vulnérables : filières ultra-sélectives, étudiants internationaux, étudiants en situation de handicap… ». Elle plaide aussi pour une refonte des pratiques de repérage : « Environ 20% des étudiants présentent des symptômes dépressifs sévères. Une sensibilisation rapide des enseignants au repérage coûterait peu et aurait un impact considérable ».
Coordonner plutôt qu’empiler
Autre levier souvent sous-estimé : la vie collective. À l’IÉSEG, les responsables associatifs sont systématiquement formés à la prévention des violences, et des référents identifiables sont présents lors des événements étudiants. À Nantes, une vingtaine d’étudiants relais santé (ERS), rémunérés et formés, interviennent sur les campus sur les risques festifs, la santé mentale, la sexualité ou le Mois sans tabac. « Leur rôle est très précieux parce qu’ils parlent à d’autres étudiants avec des mots, des codes et une proximité qui facilitent la réception du message », explique Enora Le Jeune. Ce modèle gagne du terrain : 550 étudiants relais-santé sont aujourd’hui déployés dans 48 établissements à l’échelle nationale. Il en va ainsi de Marie Bouchand, étudiante en M2 à Audencia et ERS depuis septembre 2025. Selon elle, « les problématiques de santé sont encore aujourd’hui sous-estimées. J’ai candidaté car je voulais aider les étudiants et les accompagner au mieux, notamment en les orientant vers les dispositifs adaptés tels que l’infirmière de l’école ou la mission handicap ». Formée et identifiée « ERS », Marie reçoit parfois les premières confidences de ses pairs sur les difficultés qu’ils rencontrent ; il lui arrive également de repérer des comportements pouvant relever d’une dépression et prendre les devants. Un rôle d’intermédiaire qui permet de libérer la parole mais aussi de favoriser une meilleure prise en charge par des professionnels.
L’université Gustave Eiffel a, quant à elle, structuré dès les premières années du Covid un dispositif d’ambassadeurs santé, depuis largement repris par d’autres universités de la région Île-de-France. Ces ambassadeurs, recrutés sur CV et lettre de motivation, bénéficient de quatre jours et demi de formation couvrant l’aller-vers, la santé mentale, les addictions, la vie affective et sexuelle et l’activité physique. Pascale Thominet commente : « Un message de prévention est mieux reçu lorsqu’il est incarné par un pair formé. Mais écouter une souffrance psychique, ce n’est pas neutre. C’est un acte qui engage. Il faut être formé pour repérer certains signaux, évaluer certains risques, notamment suicidaires. Nous ne rendons pas service aux étudiants si nous faisons croire que toute écoute se vaut. »
Ce scepticisme à l’égard des dispositifs d’écoute insuffisamment professionnalisés rejoint la mise en garde de Dominique Monchablon sur la nécessité de coordonner les initiatives. « Les plateformes doivent dialoguer avec les services universitaires et les acteurs territoriaux. Les lignes nationales hors sol ne suffisent pas », résume la psychiatre, dont le réseau RESPECT est précisément financé par l’ARS d’Île-de-France pour assurer cette articulation. Pascale Thominet formule cet enjeu en ces termes : « À force de multiplier les portes d’entrée sans cohérence, les étudiants risquent de ne se saisir d’aucune. Nous préférons un système lisible, articulé, où chacun sait ce qu’il fait et jusqu’où il va. » « La santé mentale étudiante ne constitue pas un sujet périphérique. Elle engage la performance académique, la qualité de l’insertion et, au-delà, l’équilibre du monde professionnel », conclut Dominique Monchablon.
Quand Instagram glorifie les maladies mentales
Une étudiante en Master 2 communication et média à Audencia SciencesCom, Jeanne Riou, a soutenu un mémoire de recherche en 2025 sur « la glorification des maladies mentales par les comptes Instagram influents ». Le phénomène a de quoi inquiéter quand l’on sait que 68% des jeunes s’informent sur la santé mentale sur Instagram, que 50 millions de posts contiennent le « #anxiete » et 40 millions le « #depression ». Dans son mémoire, la jeune femme analyse la représentation des troubles mentaux sur Instagram, révélant une tension entre sensibilisation et esthétisation. La plateforme tend en effet à idéaliser ces pathologies via des codes visuels attractifs (couleurs pastel, typographies manuscrites), adoucissant leur gravité réelle. Les influenceurs amplifient ce phénomène en partageant leurs vécus sur un ton émotionnel et inspirant, transformant parfois la souffrance psychique en élément identitaire valorisant. Les algorithmes d’Instagram jouent un rôle central : en favorisant ce type de contenu, ils créent un effet de bulle où les troubles semblent omniprésents. Cette surexposition a des effets concrets : 42% des jeunes interrogés déclarent s’être auto-diagnostiqués après avoir consulté des contenus liés à la santé mentale sur les réseaux. Parallèlement, 55% ressentent un effet émotionnel direct (réconfort ou anxiété accrue) après exposition à ces contenus, et 45% choisissent de limiter leur consommation pour éviter une surcharge émotionnelle. Si la plateforme contribue à briser certains tabous et à libérer la parole, elle réduit aussi des pathologies complexes à des listes de symptômes simplifiés, favorisant leur banalisation. Le fait que 73% des jeunes utilisent les réseaux sociaux comme principale source d’information sur la santé mentale illustre l’ampleur de l’enjeu. Certains influenceurs contribuent par ailleurs à une véritable starification de la souffrance, où l’expression du mal-être devient un levier de notoriété et de monétisation. Face à ces dérives, l’autrice recommande de renforcer l’éducation numérique et la littératie médicale des jeunes, afin de promouvoir un regard critique sur ces contenus et une information médicalement fondée.