«Le positionnement euro-méditerranéen de TBS Education est un “must-have”»: Stéphanie Lavigne, directrice générale de TBS Education

by Olivier Rollot

TBS Education vient d’inaugurer son nouveau campus à Casablanca. Une avancée majeure pour une école déjà implantée à l’international à Barcelone et qui entend ainsi étendre son expertise sur l’axe euro-méditerranéen. Avec sa directrice générale, Stéphanie Lavigne, nous revenons également sur une actualité marquée sur le raidissement de l’apprentissage, la montée en puissance des IA ou le développement de la formation continue.

LE NOUVEAU CAMPUS DE CASABLANCA

Olivier Rollot : L’ouverture de votre nouveau campus à Casablanca qu’est-ce que ça change, concrètement pour TBS Education ?
Stéphanie Lavigne : Il s’agit pour nous de lancer une nouvelle dynamique. Nous sommes implantés à Casablanca depuis le milieu des années 1990, mais l’ancien site était vieillissant, peu centré sur l’expérience étudiante, et limité technologiquement. Le nouveau bâtiment, inauguré en octobre 2025, aligne enfin le campus de Casablanca sur nos normes d’accueil de Toulouse, Paris et Barcelone.

O. R : Vous liez cette ouverture à un deuxième chantier : la reconnaissance des diplômes de TBS Education par le gouvernement marocain. Où en êtes-vous ?
S. L : Le dossier de reconnaissance de nos programmes a été déposé au ministère marocain de l’Enseignement supérieur. Nous attendons une réponse a priori d’ici juin 2026. Si c’est positif, un étudiant qui rejoint par exemple notre bachelor obtiendra à la fois un bachelor français et un diplôme marocain de type licence.

Aujourd’hui, un étudiant marocain diplômé chez nous a une reconnaissance française, mais pas un diplôme d’Etat marocain. S’il vise des carrières où l’on demande une licence marocaine — dans certaines filières administratives, universitaires ou autres cela peut bloquer son embauche. Avec la reconnaissance, on renforce l’employabilité locale et on “augmente” la valeur du diplôme.

O. R : Et côté TBS Education, quel effet en attendez-vous ?
S. L : Une attractivité renforcée sur le segment post-bac jusqu’à bac+3, et aussi une capacité accrue à recruter des professeurs universitaires locaux, pour qui la présence d’un diplôme d’État est un facteur important. Nous anticipons une croissance des effectifs.

O. R : Vous observez déjà un impact sur les mobilités ?
S. L : Pour la première fois, des étudiants de notre bachelor veulent suivre une année à Casablanca. Cette année, on en envoie 50. Et ce qui est frappant, c’est que des étudiants français viennent avec des représentations parfois datées du Maroc, puis découvrent un pays en boom économique. Certains se disent : « Pourquoi pas démarrer ici ? » — et envisagent de rester.

Sur place, on ressent une énergie, une forme d’optimisme. Quand des étudiants reviennent en France, ils disent : « Là-bas, il y a un champ des possibles ». Bien sûr, il y a une adaptation culturelle : on ne travaille pas exactement de la même manière. Mais l’employabilité qualifiée est là, et c’est un critère majeur pour eux : avoir un job, et un job bien rémunéré.

UNE ÉCOLE MULTI-CAMPUS POUR GAGNER EN RÉSILIENCE

O. R : Où en est votre campus de Casablanca en taille et en économie ?
S. L : Aujourd’hui, le chiffre d’affaires au Maroc tourne autour de 3 millions d’euros. Nous recevons environ 350 étudiants présents en continu sur des parcours complets ; avec les mobilités, on accueille autour de 500 étudiants par an.

O. R : Vous prenez votre nouveau campus de Barcelone comme point de comparaison ?
S. L :
Nous y avons vécu une bascule très nette : avant le nouveau campus, Barcelone représentait environ 3 millions d’euros de chiffre d’affaires ; quatre ans après l’ouverture, nous nous situons autour de 10 millions. Le lien est clair : quand les capacités d’accueil et la qualité de vie montent, l’attractivité suit. Si Casablanca peut s’inscrire dans une dynamique comparable, ce sera une réussite.

O. R : C’est dans cette optique que la qualité de l’expérience étudiante est centrale ?
S. L : Les étudiants regardent le classement, bien sûr, mais ils regardent aussi où ils vont vivre trois ans. Quand on améliore l’accueil, l’accessibilité, les salles, les services, les étudiants se sentent mieux, en parlent… et la confiance monte. À Casablanca, nous sommes désormais implantés à un emplacement très central, avec une résidence étudiante face au campus et de bons transports.

O. R : Votre stratégie internationale, c’est aussi un bouclier contre les turbulences qui peuvent intervenir ?
S. L : Notre positionnement euro-méditerranéen – France, Espagne, Maroc, avec une ouverture sur une partie de l’Afrique – est un “must-have” pour nous. Nous gérons l’école avec une logique prudente, parce que le marché national est sous tension et que 2030, c’est demain : IA, choc démographique, transformations des métiers… tout le monde en parle, mais peu bougent réellement.

Or nos campus « en propre » sont pas des implantations de partenariat ou de simple mobilité : ce sont des structures que nous détenons et opérons par des filiales, avec nos salariés. Et surtout, chaque campus recrute des étudiants internationaux différents. Casablanca, Barcelone, Paris : ce ne sont pas les mêmes profils, ni les mêmes besoins. Cette finesse de réponse renforce la résilience.

APPRENTISSAGE : LE RISQUE DE RETOUR DE FLAMME

O. R : Combien d’alternants recevez-vous aujourd’hui ?
S. L :
Entre 1 600 et 1 800 sur les trois dernières années, sur l’ensemble des programmes : grande école, bachelor, masters spécialisés.

O. R : Vous sentez un durcissement pour les étudiants qui recherchent des contrats ?
S. L : L’été dernier a été intense. Nous avons maintenu un niveau comparable de contrats comparé à l’an passé, mais au prix d’un engagement énorme : accompagnement renforcé, parfois du quasi “one-to-one” avec les entreprises, jusqu’à des interventions directes auprès de directions pour soutenir un candidat. Notre ancrage territorial aide : les entreprises nous disent que nos étudiants « ne sont pas les mêmes ».

O. R : Pourtant, les familles semblent déjà intégrer l’idée que l’alternance va se réduire…
S. L : Et c’est inquiétant. Nous sentons une attente sociale portée par médias et politiques. Si les aides reculent, l’impact sera fort sur les admissions parallèles du programme grande école — là où l’alternance est la plus massive — et sur les mastères spécialisés. Ces programmes se sont développés ces dernières années parce que des étudiants les financent via alternance, parfois juste après l’université. Un retournement brutal créerait un effet boomerang.

O. R : Vous défendez quelle voie ?
S. L : Un système de financement plus juste, potentiellement tripartite : entreprise, étudiant, État. Aujourd’hui, l’écart est difficile à justifier : certains alternants n’ont pas de frais de scolarité et perçoivent un salaire, pendant que d’autres familles s’endettent. Et nous avons constaté que des alternants seraient prêts à contribuer un peu, si l’employabilité est au rendez-vous.

IA : ÉVALUER AUTREMENT, INFORMER MIEUX

O. R : L’IA change-t-elle déjà vos pratiques pédagogiques ?
S. L :
Dès l’arrivée de ChatGPT, une charte pédagogique a été mise en place. Nous raisonnons en trois niveaux : interdire l’IA sur certains formats (retour à l’oral, crayon-papier), l’autoriser en relevant l’exigence et en exigeant une transparence d’usage, et enfin l’utiliser avec un regard critique : limites, vérification des informations, contrôle des sources.

O. R : Et sur la sélection, notamment Parcoursup ?
S. L : Les dossiers écrits sont devenus encore plus « manipulables » qu’avant quand ils étaient largement écrits par les par les parents des candidats. Donc nous renforçons la part de l’oral, avec de vrais jurys : professeurs, alumni, partenaires. C’est lourd à organiser, mais à l’oral, il n’y a pas ChatGPT : on voit l’envie, la compréhension, le projet, la personnalité.

O. R : Vous avez aussi noué un partenariat avec Mistral. Quelle est votre ambition ?
S. L :
Nous avons déployé une licence Le Chat à environ 2 000 étudiants en dernière année de bachelor et de certains parcours PGE/Masters. Nous formons aussi nos collaborateurs et nous avançons vers l’étape suivante : connecter nos jeux de données pour accélérer certains usages. Mais nous restons vigilants : dès qu’on touche aux contenus académiques, la question de la fiabilité et de la responsabilité est centrale.

LA BATAILLE DES « SCHOOLS » ET DES RÉPUTATIONS

O. R : Comme d’autre écoles de management vous réfléchissez à créer des « schools » internes (design, IA, sport…). Pourquoi cette tendance ?
S. L : Parce que cela parle immédiatement en termes de communication. Les offres des écoles de management se ressemblent beaucoup, les familles comparent, et les écoles cherchent des ressorts de différenciation en s’appuyant sur leurs expertises. Nous, à Toulouse, nous pouvons par exemple revendiquer un ancrage fort sur l’aérospatial. Mais nous voulons mesurer l’impact avant d’afficher : nous n’allons pas faire du marketing si ça ne correspond pas à une réalité démontrable.

O. R : Vous évoquez aussi la pression de nouveaux entrants très agressifs en communication.
S. L :
Le risque, c’est une promesse « site web » plus forte que la réalité académique. Et avec l’IA, l’enjeu se déplace encore : les étudiants se renseignent via des assistants qui synthétisent des contenus trouvés en ligne, parfois de qualité inégale. C’est pour ça que nous travaillons aussi nos informations de référence (par exemple sur Wikipédia) et la qualité de nos contenus.

FORMATION CONTINUE : LE RELAIS DE CROISSANCE

O. R : Si la formation initiale est sous tension, où est le relais ?
S. L : La formation continue sera un pilier majeur de notre prochaine feuille de route. Les entreprises évoluent : elles ne veulent pas toujours du diplôme long, elles demandent des compétences précises, parfois sur 15 heures, sur l’IA, le leadership, des spécialisations. Nous développons des formats courts, tout en conservant des programmes adossés à des titres quand cela ouvre des financements.

Nous nouons aussi des partenariats sectoriels très ciblés: appels d’offres dans la santé, programmes métiers, et des partenariats structurants — par exemple avec le syndicat des joueurs de rugby Provale pour accompagner des trajectoires de reconversion, ou encore des formations très spécialisées avec des acteurs du marché (courtage, immobilier) pour construire des parcours alignés sur des besoins d’employeurs.

O. R : Aujourd’hui, la formation continue pèse combien dans votre activité ?
S. L : Entre 5 et 10 %, autour de 6–7 % cette année. Ce n’est pas marginal, mais ce n’est pas encore à la hauteur de l’enjeu. L’objectif est de monter, en s’appuyant sur notre territoire, nos entreprises, et notre capacité à faire du sur-mesure pertinent.

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