Bouygues Construction fête cette année les cinquante ans de son premier projet emblématique dans le secteur de l’enseignement supérieur : la réalisation du campus de l’école Polytechnique à Saclay. Depuis, l’entreprise peut se prévaloir d’une centaine d’ouvrages construits ou rénovés. Entretien avec Julien Schmid, directeur du Pôle Éducation chez Bouygues Construction et Linkcity, sur cette expertise singulière, ses exigences et ses évolutions.
Anne Dhoquois : en cinquante ans, Bouygues Construction a construit ou rénové une soixantaine d’universités et une trentaine d’écoles. Quels sont leurs points communs et quels ont été les projets emblématiques ?
Julien Schmid : Le point commun des projets dans le secteur de l’éducation, c’est « exigence et avenir ». S’adressant aux générations futures, les projets incarnent notre devoir de responsabilité de nous tous vis-à-vis de celles-ci : exemplarité environnementale, très grande qualité d’usage, conception adaptée à l’évolution des pratiques pédagogiques. Les ouvrages sont tous déjà pensés pour demain.
Depuis cinquante ans que nous sommes positionnés sur ce secteur, nous avons mené à bien plusieurs projets emblématiques : l’université de Riyadh en Arabie Saoudite, livrée en 1984, est l’un d’entre eux. De par son ampleur (1 million de m²) et sa réussite (40 mois de travaux), ce projet a changé la face du Groupe. Plus récemment, nous avons pu réaliser le Campus de CentraleSupélec sur le plateau de Saclay, la rénovation du campus Luminy pour l’Université Aix-Marseille ou encore celui de SciencePo à Paris. Sans oublier les nombreux projets de rénovation énergétique que nous menons, comme celui de l’Université de Rennes.
Notre actualité, c’est le campus de HEC, l’un de nos projets les plus ambitieux car il incarne véritablement le campus de demain. Quelques données pour mieux appréhender le chantier : 230 millions d’investissements pour l’école, 40 000 m2 construits ou rénovés, la réalisation d’un cœur de campus comprenant notamment un bâtiment central avec hall d’honneur, un grand auditorium de 850 places, un Learning center, une bibliothèque, des espaces de coworking et de restauration, et un ouvrage résolument durable avec ses façades bioclimatiques, sa production d’énergie en toiture… Le projet incarne véritablement ce que je disais précédemment et positionne le campus comme un outil d’attractivité majeure, répondant aux nouvelles problématiques que sont l’importance croissante accordée à la qualité de l’expérience étudiante et l’évolution des modes d’enseignement. Un campus, aujourd’hui, ce n’est plus seulement un lieu d’apprentissage, c’est un lieu de vie. Et pour un étudiant, c’est devenu un des premiers critères de choix là où autrefois la réputation de l’école prédominait. Dès les oraux d’admission, un étudiant doit pouvoir se projeter dans cet environnement.
A.D : Les projets immobiliers des écoles et des universités fleurissent un peu partout en France. À quoi l’attribuez-vous ?
J.S : La mondialisation et la compétition à l’échelle internationale des acteurs de l’enseignement supérieur, notamment avec les Anglais et les Américains, en sont les principales causes. La France doit se mettre à niveau car on a pris beaucoup de retard, un retard que les universités sont encore loin d’avoir comblé faute de moyens. Autre facteur : l’explosion, depuis la réforme de l’apprentissage, de l’enseignement supérieur privé. Ces nouveaux acteurs ont d’emblée cherché à se différencier et ils l’ont fait en investissant dans les campus. Exemple emblématique de cette tendance : le Delta, le campus pluridisciplinaire parisien de Galileo global education, qui a ouvert ses portes en décembre 2025. Ces différents éléments expliquent, à mon sens, la hausse des projets immobiliers du secteur. La crise sanitaire a également joué un rôle : elle a révélé que la valeur se crée dans la connexion entre les gens, une connexion qui ne peut se réaliser que dans la vie réelle et non derrière un écran. Ce qui est vrai pour une école l’est aussi pour une entreprise : aujourd’hui, les bureaux se doivent également d’être attractifs pour les salariés, ce qui implique par exemple de démultiplier les espaces de rencontre et de travail collectif.
LIVRE BLANC
A.D : Que retenez-vous du livre blanc « Les campus de demain », réalisé en partenariat avec HEADway Advisory ?
J.S : Le livre blanc, à travers les nombreux témoignages qu’il contient, confirme ce que nous observons quant aux attentes de l’enseignement supérieur en matière d’immobilier : autrefois, les campus étaient uniquement des lieux d’enseignement et parfois d’hébergement. Aujourd’hui, ce n’est plus uniquement réceptacle, c’est beaucoup plus que cela : ils accueillent différents types d’usages et une diversité de population bien plus large, au-delà des étudiants et des enseignants. Ils sont conçus pour créer les conditions de la sérendipité, ces rencontres informelles qui font toute la richesse de ces univers. Ils doivent par ailleurs être le plus flexible possible pour s’adapter à des pratiques pédagogiques en constante évolution. Ces lieux sont amenés à se transformer encore et encore au gré de mutations dont on n’a aujourd’hui aucune idée. Les campus sont, enfin, des sites exemplaires sur le plan environnemental. En ce sens, ils constituent de véritables vitrines car au regard de leur rôle – former les générations futures -, ils se doivent d’incarner notre avenir.
NORMES ENVIRONNEMENTALES
A.D : En matière de normes environnementales justement, quels sont les standards que l’on retrouve dans les différents chantiers ?
J.S : Les récentes constructions ou rénovations de campus vont toutes beaucoup plus loin que ce qui est pratiqué dans d’autres secteurs. Ce sont des chantiers qui illustrent l’avenir de la construction sur le plan environnemental. À HEC, par exemple, nous utilisons de la pierre massive, un matériau 100% naturel qui avait disparu et que l’on réintroduit car il nécessite très peu d’énergie pour son extraction, sa taille et sa mise en œuvre. Autres atouts : il stocke la chaleur le jour et la restitue la nuit, il résiste aux intempéries, etc. Les constructions en bois se sont, par ailleurs, généralisées pour cette typologie d’ouvrages, ce qui n’est pas le cas sur d’autres produits. Ces chantiers, qui sont de fait plus exigeants, montrent la voie et entraînent dans leur sillage d’autres secteurs, comme le tertiaire.
CAMPUS MULTIMARQUES
A.D : Plus globalement, quelles sont les tendances de fond que vous pouvez observer dans les projets en cours ?
J.S : Nous vivons de plus en plus dans un monde décloisonné. Notre offre « Campus à vivre » – qui sont des campus multi-écoles – incarne cette tendance de fond. Les établissements de l’enseignement supérieur ne peuvent plus être isolés ; ils doivent se connecter à d’autres types d’acteurs économiques et académiques, être ouverts sur leur territoire. Pour répondre aux enjeux d’aujourd’hui et de demain, on ne doit plus raisonner en silo, mais apprendre à penser les projets et à y travailler de façon collective. Sur ce point, le réflexe du repli sur soi est encore parfois trop présent. Il y a un réel besoin d’acculturation à de nouvelles pratiques que l’on pourrait appeler la « coopétition » : deux acteurs peuvent être en même temps en concurrence et collaborer. Après tout, c’est ce que l’on demande aux étudiants : être des compétiteurs tout en apprenant à travailler de façon collaborative. Les campus doivent refléter ce mouvement, dans leur usage et dans la façon de les penser.