Quel modèle économique pour l’enseignement supérieur public ?

by Olivier Rollot

Alors que les Assises du financement des universités battent leur plein jamais la question du financement de l’enseignement supérieur public ne s’est posée avec tant d’acuité. Deux documents publiés en 2025 permettent de faire le point. L’étude de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (Igésr) sur le Modèle économique des établissements publics de l’enseignement supérieur et celle de l’Association européenne des universités (EUA) Financially sustainable universities: State of play and strategies for future resilience.

FRANCE : un modèle sous tension, dominé par la subvention publique

Commandé à l’été 2024 par les ministres chargés de l’enseignement supérieur et des comptes publics, le rapport de l’Igésr dresse un état des lieux approfondi du modèle économique des 142 établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel (EPSCP). En 2023, leurs recettes atteignent 18,2 milliards d’euros.

Le constat central est clair : le financement repose très majoritairement sur la subvention pour charges de service public (SCSP), qui représente 76 % des recettes. Les autres financements publics (agences nationales, collectivités, fonds européens) portent l’ensemble des ressources publiques à plus de 80 %. À l’inverse, les droits d’inscription ne pèsent que 2,7 % des recettes (500 millions d’euros), tandis que les ressources issues du secteur économique demeurent limitées.

Comparée à d’autres pays européens, la France appartient au groupe des systèmes fortement financés par l’État, avec des droits d’inscription faibles et une faible sélectivité à l’entrée à l’université. À la différence des modèles anglo-saxons, les ressources propres y jouent un rôle secondaire.

Source : Modèle économique des établissements publics de l’enseignement supérieur, Igésr, 2025

Des ressources propres en hausse, mais encore encadrées

Hors SCSP, les ressources propres atteignent 4,4 milliards d’euros en 2023, soit 24 % des recettes totales. Elles ont progressé de 38 % depuis 2019, à un rythme bien supérieur à celui de la subvention publique.

Ces ressources sont cependant composites. Environ la moitié correspond encore à des financements publics attribués de manière compétitive (Agence nationale de la recherche, programmes d’investissements d’avenir, France 2030, Horizon Europe, financements des collectivités, taxes affectées). Un peu plus d’un quart provient d’activités liées au secteur économique, mais souvent soutenues par des incitations publiques (apprentissage, formation continue, recherche partenariale). Seule une part minoritaire – droits d’inscription et valorisation immobilière – constitue des recettes d’origine privée réellement libres d’emploi.

Autre limite soulignée : la plupart de ces financements sont fléchés vers des dépenses précises. Leur contribution à l’équilibre global dépend donc des marges dégagées sur les frais de gestion ou sur les coûts complets, que les établissements connaissent encore mal faute d’une comptabilité analytique suffisamment développée.

Source : Modèle économique des établissements publics de l’enseignement supérieur, Igésr, 2025

L’apprentissage, moteur de croissance… sous perfusion publique

La dynamique récente des ressources propres tient d’abord à l’apprentissage. Les recettes associées pour l’enseignement supérieur public atteignent 688 millions d’euros en 2023 (auxquels s’ajoutent 65 millions issus du solde de la taxe d’apprentissage). Depuis 2018, le nombre d’apprentis dans l’enseignement supérieur a fortement augmenté, porté par la réforme de 2018 et par des niveaux de prise en charge favorables.

Mais cette croissance repose largement sur des financements publics indirects. Les effets volume (hausse des effectifs) et prix (niveaux de prise en charge réglementés) sont dépendants des choix budgétaires nationaux. Le rapport estimait donc déjà que le potentiel d’augmentation future était désormais limité avant même que le gouvernement décide de réduire les aides aux entreprises.

La formation continue représente quant à elle entre 400 et 450 millions d’euros selon les estimations, avec un potentiel de développement supplémentaire évalué à environ 100 à 200 millions. Le mécénat, encore concentré sur quelques établissements à forte notoriété, demeure marginal.

Europe : un potentiel insuffisamment exploité

Les financements européens constituent un autre levier identifié. Entre 2021 et 2023, la France capte 11 % des crédits d’Horizon Europe, alors que sa contribution au budget européen est d’environ 17 %. L’écart est particulièrement marqué sur le pilier dédié aux problématiques industrielles et aux grands défis sociétaux.

Un plan d’action national lancé en 2018 visait à améliorer cette performance. Plusieurs leviers – incitations individuelles, structuration de l’appui au montage de projets, présence accrue dans les instances européennes – restent inégalement déployés. Le rapport recommande de relancer et renforcer ce pilotage.

Les financements nationaux par appels à projets ont, eux, fortement progressé avec la loi de programmation de la recherche et le plan de relance. Mais leur volume dépend directement des arbitrages budgétaires de l’État. Quant aux financements des collectivités territoriales (223 millions d’euros en 2023), ils demeurent limités et peu susceptibles d’augmenter dans un contexte de tension sur les finances locales.

Immobilier et trésorerie : des marges peu exploitées

Les établissements disposent d’un patrimoine de 16 millions de mètres carrés. Pourtant, la valorisation immobilière reste modeste (environ 67 millions d’euros de recettes). Peu d’établissements recourent à des montages innovants (sociétés universitaires locales immobilières, contrats de performance énergétique, opérations locatives structurées). Le rapport appelle à intégrer des objectifs plus ambitieux et réalistes dans les schémas pluriannuels immobiliers.

Parallèlement, la situation financière présente un paradoxe. Les indicateurs d’exploitation se sont dégradés récemment, mais la trésorerie continue d’augmenter, passant de 3,4 milliards d’euros en 2018 à 5,1 milliards en 2023. Cette hausse s’explique en partie par des avances de financement liées aux projets fléchés.

Le rapport souligne que les freins à une gestion plus dynamique tiennent moins à la réglementation qu’aux pratiques internes, et à la faible diffusion d’outils de pilotage comme la comptabilité analytique.

Droits d’inscription : le levier le plus puissant… et le plus sensible

C’est sur ce point que le rapport se montre le plus incisif. Les droits d’inscription, à 500 millions d’euros en 2023, sont jugés « sans rapport » avec les coûts de formation. Ils constituent le principal levier directement mobilisable pour transformer le modèle économique.

Plusieurs scénarios sont explorés. Une hausse modulée en fonction des revenus du foyer pourrait générer environ 0,5 milliard d’euros supplémentaires, tout en corrigeant le caractère anti-redistributif du financement actuel. Mais sa mise en œuvre serait complexe.

Une hausse uniforme, assortie d’un renforcement du prêt étudiant garanti par l’État – éventuellement à remboursement contingent aux revenus futurs – pourrait dégager jusqu’à 2,5 milliards d’euros supplémentaires. Ce scénario aurait un effet budgétaire massif, mais ne corrigerait pas les inégalités sociales.

Dans tous les cas, le rapport rappelle l’encadrement jurisprudentiel : les droits ne doivent pas faire obstacle, par eux-mêmes, à l’égal accès à l’enseignement supérieur.

Vers un modèle plus incitatif et plus piloté

Au-delà des leviers sectoriels, la mission insiste sur un point structurant : l’évolution du modèle économique dépend d’abord des choix d’allocation de la subvention publique. Depuis l’abandon du système SYMPA en 2017, la dotation repose largement sur des bases historiques, avec une part de financement à la performance limitée à 0,8 %.

Le rapport recommande d’intégrer des objectifs de développement des ressources propres dans les contrats d’objectifs, de moyens et de performance, avec des cibles individualisées par établissement et un éventuel abondement en cas de succès.

En parallèle, la généralisation d’une comptabilité analytique robuste est présentée comme un préalable indispensable pour connaître les coûts complets, fixer des tarifs pertinents et piloter l’efficience.

En filigrane, le message est politique : dans un contexte de contraintes budgétaires durables, la question n’est plus seulement celle du volume de financements publics, mais celle de l’équilibre entre dotation, incitations à la performance et montée en puissance maîtrisée des ressources propres.

EUROPE : un secteur fragilisé par une décennie de crises

Depuis une dizaine d’années, les universités européennes évoluent dans un environnement marqué par une « succession de chocs : crise financière, pandémie de Covid-19, tensions géopolitiques, inflation, crise énergétique et transition écologique » insistent les auteurs de l’étude de l’Association européenne des universités (EUA). À ces facteurs s’ajoutent des évolutions démographiques défavorables et une hausse structurelle des coûts.

Selon le rapport ce contexte instable n’a plus rien de conjoncturel. Il s’apparente désormais à un « nouveau normal caractérisé par la vulnérabilité, l’incertitude, la complexité et l’ambiguïté ». Dans cet environnement, les établissements doivent « repenser leurs stratégies financières pour préserver leur capacité d’investissement et leur mission de service public ».

Si les financements publics ont globalement progressé en Europe au cours des cinq dernières années, peu d’universités anticipent une nouvelle phase d’expansion budgétaire à court terme. Les restrictions observées dans plusieurs pays et la volatilité politique fragilisent le modèle de croissance qui prévalait jusque-là.

Un financement encore largement public

L’étude repose sur une enquête menée auprès de 168 établissements de 34 pays, majoritairement publics. Elle montre que l’enseignement supérieur européen demeure fortement dépendant des financements publics.

En moyenne, 74 % des ressources proviennent de fonds publics. Le financement de base accordé par les États et les régions représente à lui seul 59 % des recettes, complété par des financements compétitifs nationaux (10 %) et internationaux, principalement européens (5 %).

Les ressources privées restent minoritaires. Les droits d’inscription représentent en moyenne 13 % des revenus, avec de fortes disparités selon les pays. Les autres sources – contrats avec les entreprises, prestations de services, philanthropie – demeurent marginales.

La structure globale des financements a peu évolué depuis 2009. Malgré les discours sur la diversification, la part relative des ressources privées n’a pas augmenté de manière significative en quinze ans.

Source : Financially sustainable universities: State of play and strategies for future resilience, EUA 2025

Des dépenses dominées par les coûts de personnel

Du côté des dépenses, les universités européennes consacrent près des deux tiers de leur budget aux rémunérations. Les coûts de personnel atteignent 63 % des dépenses totales, les enseignants-chercheurs représentant environ le double des personnels administratifs.

Les autres dépenses de fonctionnement représentent 28 %, tandis que l’investissement immobilier et matériel reste inférieur à 10 %.

La répartition varie selon les profils. Les universités techniques investissent davantage dans la recherche, tandis que les établissements artistiques concentrent leurs moyens sur l’enseignement. Mais partout, la pression salariale constitue le principal facteur de tension budgétaire.

Une dynamique récente favorable, mais fragile

Au cours des cinq dernières années, une majorité d’établissements a bénéficié d’une hausse des financements publics, notamment grâce aux plans de relance post-Covid. Près de 70 % des répondants signalent une augmentation des dotations de base, et plus de la moitié une progression des financements compétitifs.

Les fonds européens constituent la catégorie connaissant la croissance la plus marquée. Plus d’un tiers des universités observent une hausse significative de ces ressources. En revanche, les revenus issus des services, de la philanthropie ou des financements internationaux hors UE stagnent. Près de 20 % des établissements font même état d’une baisse des contributions des étudiants nationaux, liée au recul démographique dans certaines régions.

Dans le même temps, les dépenses ont augmenté dans presque toutes les catégories. Neuf universités sur dix constatent une hausse des coûts de personnel académique. Les charges administratives et énergétiques progressent également fortement. Les effets conjugués de l’inflation, de la transition écologique et des exigences réglementaires accentuent ce déséquilibre.

Des perspectives préoccupantes à moyen terme

Pour les cinq prochaines années, les universités européennes anticipent une poursuite de la hausse des coûts, sans compensation équivalente du côté des recettes. Moins de la moitié des établissements pensent que le financement public de base progressera. Près d’un tiers prévoit une stagnation, et environ 20 % redoutent un recul.

Les droits d’inscription ne sont pas perçus comme un levier suffisant. La majorité des établissements s’attend à leur stabilisation, voire à leur diminution. Les financements compétitifs nationaux offrent des perspectives contrastées, mais restent incertains.

Les ressources européennes et les partenariats avec les entreprises suscitent davantage d’optimisme, mais leur poids demeure trop faible pour compenser la hausse structurelle des charges. De plus, les programmes européens reposent souvent sur des mécanismes de cofinancement qui ne couvrent pas l’intégralité des coûts.

 L’Europe, un levier stratégique mais limité

Dans certains pays, les fonds européens peuvent représenter plus de 20 % des revenus universitaires. Mais ces situations restent exceptionnelles. En moyenne, les financements internationaux, y compris européens, ne dépassent pas 5 % des budgets.

Les programmes Horizon Europe et Erasmus+ ont connu une forte expansion, et les négociations budgétaires pour la période 2028-2035 sont perçues comme décisives. Plusieurs rapports de haut niveau recommandent un doublement du budget de la recherche européenne.

Toutefois, les auteurs soulignent les incertitudes liées aux contraintes budgétaires européennes, aux priorités géopolitiques et au remboursement du plan NextGenerationEU. Un risque existe de voir les programmes fusionnés dans un fonds plus large axé sur la compétitivité.

Le rapport insiste également sur la nécessité de « simplifier les procédures, de réduire les coûts administratifs et d’alléger les contrôles, afin de rendre ces financements réellement accessibles ». Surtout, l’EUA rappelle que les fonds européens ne « peuvent se substituer durablement aux financements nationaux ».

Diversifier les revenus : une priorité complexe

Face à ces tensions, les universités misent sur la diversification. Les ressources autres que les dotations de base représentent en moyenne 41 % des revenus. Les principales priorités identifiées sont les financements compétitifs nationaux et européens, suivis des contrats avec les entreprises. Les droits d’inscription des étudiants nationaux restent une composante importante, mais leur évolution dépend fortement des cadres réglementaires.

Les établissements soulignent les limites juridiques à leur autonomie financière. Dans de nombreux pays, les universités disposent de marges restreintes pour fixer les frais ou développer des activités commerciales.

La diversification exige aussi des capacités organisationnelles : bureaux de soutien à la recherche, fondations, filiales, services de valorisation. Or, moins de la moitié des établissements disposent de dispositifs pleinement opérationnels.

L’attractivité internationale constitue un autre levier central. Dans les systèmes autorisant des droits différenciés, les étudiants extra-européens représentent une source de revenus croissante. Mais cette stratégie accroît la concurrence et expose les universités aux chocs géopolitiques et sanitaires.

L’amélioration de l’efficience comme levier interne

Au-delà des recettes, l’efficacité interne est présentée comme un facteur clé de soutenabilité. L’EUA distingue trois dimensions : opérationnelle, académique et stratégique.

La digitalisation, l’optimisation des espaces, les achats mutualisés et les services partagés sont largement déployés. Plus de 80 % des établissements utilisent les outils numériques pour améliorer leur gestion.

Dans le domaine académique, les universités développent l’enseignement hybride, la rationalisation de l’offre de formation et le partage d’infrastructures de recherche.

En matière financière, la plupart utilisent des outils de comptabilité analytique et de suivi budgétaire. En revanche, les analyses coût-bénéfice et les indicateurs de rentabilité restent encore peu diffusés.

Renforcer les compétences et les structures

La réussite des stratégies de diversification suppose un investissement massif dans les compétences et les structures d’appui. Les universités développent des services dédiés à la recherche de financements, à la collecte de fonds et à la planification stratégique.

Les alliances universitaires européennes constituent un cadre privilégié pour mutualiser ces efforts. Certaines ont déjà engagé des stratégies communes de recherche de financements.

Parallèlement, la formation financière des personnels devient un enjeu central. Si 80 % des établissements déclarent offrir des formations aux équipes dirigeantes, seuls 53 % proposent des dispositifs destinés à diffuser une véritable culture de soutenabilité financière. Mais le manque d’attractivité salariale et d’autonomie limite souvent le recrutement de profils spécialisés.

Recentrer la stratégie sur les priorités

Le rapport met enfin l’accent sur la nécessité d’un pilotage stratégique renforcé. Dans un environnement marqué par la transition numérique, écologique et sociétale, les universités doivent hiérarchiser leurs investissements. La soutenabilité financière ne peut plus être traitée comme un simple outil de gestion. Elle doit être « intégrée au cœur de la stratégie institutionnelle, en cohérence avec les missions académiques ». Cela implique des choix explicites : concentration sur certains domaines d’excellence, rationalisation de l’offre, arbitrages budgétaires assumés, tout en préservant la collégialité et la liberté académique.

Une responsabilité partagée

En conclusion, l’EUA dresse un constat préoccupant. La hausse des coûts dépasse celle des revenus, fragilisant durablement les équilibres financiers.

Pour y répondre, les universités doivent combiner diversification, gains d’efficience, renforcement des capacités internes et priorisation stratégique. Elles ont besoin d’une autonomie accrue, mais aussi d’un engagement renforcé de leurs dirigeants.

Les pouvoirs publics conservent un rôle central. Le financement public reste le pilier principal du système. Sans un soutien à la hauteur des besoins, les missions fondamentales d’enseignement, de recherche et de service à la société sont menacées.

Le rapport appelle enfin à une mobilisation collective, associant établissements, États et institutions européennes, pour « garantir la résilience financière du système universitaire européen à long terme ». Une question au cœur des préoccupations françaises et des Assises du financement des universités que président Gilles Roussel, président sortant de l’université Gustave-Eiffel et ancien président de France Universités, et Jérôme Fournel, inspecteur général des finances. Selon les termes de leur lettre de mission, ils ont six mois pour « bâtir un socle d’analyse partagé et objectivé sur la réalité du financement des universités, leurs contraintes structurelles et leurs leviers d’action »

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