Comment l’enseignement supérieur développe la recherche partenariale et sur projet

by Olivier Rollot

Alors que vont s’ouvrir les Assises du financement des universités la baisse programmée des financements publics comme de ceux de l’apprentissage engage tout l’enseignement supérieur dans le développement de nouvelle ressources ; « ressources propres » quand on évoque l’enseignement public. Cette semaine nous nous interrogeons sur comment les établissements d’enseignement supérieur développent une recherche financée par des organismes publics – en France et en Europe – comme par des entreprises.

Alors que les « ressources propres » de l’université Reims Champagne Ardenne représentent plus d’un quart de son budget, ce sont d’abord des projets et contrats de recherche, nationaux et internationaux, des interactions avec le monde socio-économique et des contrats directs avec les entreprises qui la constituent. « Nous répondons à des appels à projets très compétitifs : pour les obtenir, il faut démontrer l’excellence scientifique, technique et pédagogique. Cette année, nous avons déposé 35 % de projets internationaux de plus », établit son président, Christophe Clément.

A CentraleSupélec la recherche sur contrat a « explosé » ces dernières années confie son directeur, Romain Soubeyran : « Nous sommes passés d’environ 8 millions d’euros en 2018 à près de 30 millions en 2024 ». Ce sont des contrats avec des entreprises, des projets financés par l’Agence nationale de la recherche ou par des programmes européens.

Si les universités scientifiques et les écoles d’ingénieurs sont les mieux placées pour développer ces contrats les écoles de management ne sont pas en reste. L’Edhec ouvre ainsi en 2026 un institut de recherche consacré auxconséquences de la physique quantique afin d’élaborer des solutions et des outils pour le business, la finance, l’assurance, les télécoms, la cybersécurité, la santé, l’aérospatial… « Aujourd’hui, nous structurons des premières verticales de recherche : quantique et finance/assurance d’un côté, quantique et télécoms-cybersécurité de l’autre, en partenariat avec des acteurs spécialisés », révèle le directeur général de l’Edhec, Emmanuel Métais.

Atouts et limites de la recherche « partenariale ». Le modèle de recherche dite partenariale repose sur une logique de co-construction. Dans le document coproduit par l’ANR et Udice il est ainsi proposé de « faciliter et de démocratiser la création de laboratoires communs avec un financement public équivalent à l’engagement du privé (1 € public pour 1 € privé) ». Le recherche partenariale n’est en effet pas une prestation de service où l’entreprise financerait intégralement un travail de recherche en échange de résultats immédiats. « La réalité est plus complexe : la montée en maturité technologique, souvent mesurée par les niveaux de TRL (Technology Readiness Level), s’inscrit dans le temps long, avec des allers-retours, des essais, des échecs et des ajustements successifs. Cette trajectoire implique un engagement financier durable et une prise de risque assumée par les établissements », explique Godefroy Beauvallet, directeur général des Mines Paris.

Le même rapport indique qu’il « apparait crucial de sanctuariser les dispositifs les plus efficaces tels que les thèses Cifre, le CIR – en facilitant et en simplifiant l’éligibilité des partenariats public-privé en recherche -, les pôles de compétitivité et les instituts Carnot ».

Mais la recherche partenariale atteint vite ses limites prévient le président de l’université Gustave Eiffel et co-responsable des Assises du financement des universités, Gilles Roussel : « C’est une source utile, mais marginale. On parle de quelques millions d’euros, pas plus. Les entreprises ne peuvent pas financer la recherche fondamentale : elles estiment déjà contribuer via leurs taxes. Et les marges sur ces projets sont étroitement encadrées ».

Clarifier les coûts de la recherche académique. Les acteurs de la recherche publique souhaiteraient clarifier le calcul des coûts entrant dans le cadre d’un contrat de recherche partenariale. Certains établissements se trouvent en effet parfois en difficulté lors des négociations avec leurs partenaires pour justifier le coût complet de leurs travaux de recherche, soit par manque de connaissance des chercheurs impliqués dans ces négociations, soit par incompréhension du partenaire industriel de l’ensemble des coûts engendrés en termes de support sur certains partenariats (encadrement, utilisation des infrastructures, …). « Nous ne prenons parfois pas le coût complet de nos actions. Nos partenaires doivent prendre l’habitude de payer nos prestations au juste prix », insistait ainsi Jacques Fayolle, directeur général des Mines Saint-Etienne, en présentant sa stratégie de conquête de nouvelles ressources à la rentrée 2025.

Dans un document coproduit par l’ANR et Udice en 2025 intitulé Amplifier la recherche partenariale public-privé il est ainsi recommandé de « définir et appliquer une méthodologie de calcul des coûts complets commune à l’ensemble des établissements publics de recherche » et d’« afficher de manière transparente pour les partenaires industriels les typologies de coûts entrant dans le cadre d’un contrat de collaboration ». Dans le cadre des thèses Cifre, des montants forfaitaires de frais d’environnement seraient également proposés sur la base de la méthodologie définie précédemment, prenant en compte les spécificités des secteurs d’activité qui peuvent avoir un impact significatif sur ces frais d’environnement. « Cette base d’accompagnement forfaitaire des thèses Cifre permettra ainsi un vrai gain de temps lors des négociations », notent les auteurs du rapport.

Le développent des chaires de recherche. Le développement des chaires de recherche avec des entreprises contribue également au développement de la recherche et des ressources propres. Bordeaux INP encompte par exemple aujourd’hui huit. « Elles sont portées pour la plupart via la Fondation Bordeaux Université, parfois avec le soutien de la Région. Chaque chaire associe un enseignant-chercheur à un consortium d’entreprises partenaires autour d’une thématique d’avenir : cybersécurité, intelligence artificielle digne de confiance, mobilité intelligente, espace… », spécifie Guillaume Ferré, directeur général de Bordeaux INP dont la dernière chaire créée, « Espace, convergence des nouvelles technologies », réunit ArianeGroup, Safran Data Systems, le CEA, la jeune société Agena Space, et le think tank Way for Space, qui associe Thales, Dassault Aviation et ArianeGroup.

3il Ingénieurs a quant à elle créé deux nouvelles chaires de recherche en 2025 : l’une autour de la robotique et de l’industrie 4.0, l’autre sur le numérique éthique et frugal avec le groupe La Poste, qui nous a fait un don de 400 000 € en serveurs reconditionnés. « Ces chaires sont d’abord pédagogiques : elles permettent aux étudiants de travailler sur des projets réels, en lien direct avec les entreprises. Elles reposent sur une logique de co-construction : matériel, projets, expertise », explique la directrice de 3il Ingénieurs, Dominique Baillargeat.

Mais le montant recueilli dans le cadre de ces chaires est sans commune mesure avec les financements sur contrat dans les écoles d’ingénieurs les plus investis dans la recherche. « On parle beaucoup de chaires d’entreprises mais elles ne représentent que 600 000 € sur 6 millions de contributions des entreprises dans notre école »,commente Christian Lerminiaux, directeur de Chimie ParisTech PSL.

Les outils nécessaires. Décrocher des financements pour sa recherche nécessite un investissement en temps et moyens. Comme beaucoup d’autres l’université Reims Champagne Ardenne a ainsi mis en place une cellule dédiée à l’attribution de ces projets de recherche auprès des instances françaises et européennes. « Le diagnostic était simple : nos projets étaient bien évalués sur le plan scientifique, mais moins bien sur les volets administratif et financier, ce qui nous faisait perdre des appels à projet. Nous avons donc créé une cellule qui accompagne le montage et le suivi des projets internationaux », établit le président selon lequel les enseignants-chercheurs peuvent ainsi se « concentrer sur la science, le réseau et l’ingénierie pédagogique, pendant qu’une équipe qui « parle le langage de Bruxelles » gère l’écriture et le management de projet. Cela commence à porter ses fruits et devrait accroître notre volume de financements internationaux ».

Si Bordeaux INP génère aujourd’hui un volume significatif de contrats et d’appels à projets, qu’ils soient avec l’Agence nationale de la recherche (ANR), européens (Horizon Europe) ou issus de France 2030 c’est après avoir également professionnalisé la gestion de ces projets ». « Une cellule dédiée assure désormais le montage, le suivi administratif et financier, libérant les chercheurs de ces tâches pour qu’ils se concentrent sur la science. C’est une condition essentielle de réussite », rappelle Guillaume Ferré.

De plus en plus, il faut « penser la recherche en termes de partenariat avec les entreprises » estime de son côté Serge da Motta Veiga, directeur de la recherche de Neoma pour lequel l’un des axes futurs de la recherche c’est la « co-construction de projets de recherche avec le monde professionnel » : « C’est d’autant plus précieux pour les enseignants-chercheurs que ces collaborations peuvent leur apportent des données fiables ». Pour les amener à travailler avec elle, Neoma organise des petits déjeuners thématiques où des entreprises viennent à la rencontre de quelques enseignants-chercheurs dans un domaine d’expertise commun.

Le poids éminent de la recherche publique. La recherche publique assume aujourd’hui une part essentielle du risque économique et scientifique, notamment dans ses partenariats avec les entreprises rappelle Godefroy Beauvallet : « Contrairement à une idée répandue, ces collaborations ne reposent pas principalement sur un financement privé. Près de 50 % des budgets engagés dans la recherche partenariale proviennent directement des ressources propres des établissements publics. Autrement dit, lorsqu’un laboratoire travaille avec une entreprise, la moitié des fonds investis dans le projet ne vient pas du partenaire industriel, mais de l’institution académique elle-même ».

Dans un contexte budgétaire contraint, maintenir cet effort relève d’un choix stratégique. Plutôt que de réduire l’activité de recherche en période de tension financière, Mines Paris comme les autres écoles de l’université PSL ont fait le choix inverse : intégrer explicitement la prise de risque dans leurs budgets, afin de ne pas interrompre les dynamiques d’innovation ni les partenariats industriels. Une prise de risque est revendiquée comme entrepreneuriale, au sens strict du terme. « Nos établissements se présentent comme des acteurs de premier plan de la coopération avec les entreprises. Le message est clair : soutenir la recherche publique ne signifie pas s’enfermer dans une logique de rupture avec l’industrie, mais au contraire renforcer les conditions d’un partenariat équilibré, fondé sur le partage du risque et de la connaissance », insiste le président de l’université PSL, El Mouhoub Mouhoud

Universités et innovations de rupture. Les chiffres disponibles confirment le rôle central de la recherche publique dans les innovations de rupture. Dans le domaine des technologies dites duales, à usage civil et militaire, environ 70 % des avancées proviennent de laboratoires publics civils. En matière de quantique, près de 80 % des publications scientifiques sont issues des universités. « Ces données, largement documentées dans les rapports internationaux, montrent que la recherche académique demeure le principal moteur des innovations radicales », reprend le directeur de Mines Paris qui analyse encore que « cette situation s’explique notamment par la nature même du risque. Les entreprises privées, soumises à des impératifs de rentabilité et de retour sur investissement à court terme, privilégient souvent des innovations incrémentales. À l’inverse, la recherche publique peut explorer des pistes incertaines, sans garantie immédiate de valorisation économique ». C’est précisément ce rôle que les pouvoirs publics ont cherché à renforcer ces dernières années, en lançant de nombreux programmes dédiés à la recherche à risque.

Dans le champ de l’intelligence artificielle, la visibilité actuelle des grandes entreprises ne doit pas « masquer l’origine académique des avancées fondamentales » rappelle El Mouhoub Mouhoud. Les méthodes à la base de l’apprentissage automatique et des modèles génératifs ont été développées par des chercheurs universitaires sur plusieurs décennies avance le président : « Si les entreprises disposent aujourd’hui de moyens industriels considérables pour déployer ces technologies à grande échelle, ce travail relève davantage de l’ingénierie et de la captation de données que de la recherche fondamentale. Les universités, pour leur part, continuent de produire les concepts et les méthodes qui nourrissent ces évolutions ». Une relation gagnante / gagnante ?

  • Le TRL(Technology Readiness Level) est une échelle de 9 niveaux allant de TRL 1 (découverte des principes de base) à TRL 9 (technologie mature et opérationnelle), utilisée pour évaluer la maturité technologique d’une innovation.

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