L’université de Reims Champagne-Ardenne fêtera ses 60 ans en 2027, elle revendique une signature forte : la bioéconomie et l’environnement, articulés avec la santé, le numérique et les sciences humaines et sociales. Entre pari d’excellence scientifique, pression budgétaire, mutation des études de santé, essor de l’IA et tensions politiques à l’international, son président, Christophe Clément, nous présente un établissement certes fragilisé financièrement mais extrêmement ambitieux pour son territoire et l’Europe.
Olivier Rollot : L’Université de Reims Champagne-Ardenne, qui fêtera ses 60 ans en 2027, reste parfois méconnue. Comment la définiriez-vous aujourd’hui ?
Christophe Clément : C’est une université pluridisciplinaire de taille moyenne, avec ses composantes, ses laboratoires de recherche et une forte activité scientifique. Mais ce qui la caractérise surtout, c’est une volonté politique très claire : travailler sur un domaine particulier, la bioéconomie et l’environnement. C’est notre signature. Nous la portons officiellement depuis une dizaine d’années.
O. R : Comment êtes-vous parvenu à fédérer la communauté autour de cette orientation ?
C. C : Cela a pris du temps. Nous avons structuré un pôle central « bioéconomie et environnement » autour duquel nous avons organisé l’ensemble de nos activités. Ce pôle interagit fortement avec trois autres pôles thématiques : la santé, les sciences et ingénierie, et les sciences humaines et sociales.
Il y a quinze ans, seuls 5 à 10 % des collègues se reconnaissaient dans cette thématique ; aujourd’hui, plus de 40 % y sont mobilisés. Ils comprennent qu’il y a à la fois un champ académique immense et un potentiel considérable en transfert de technologie, valorisation et impact territorial.
ALLIANCE EUROPÉENNE ET RAYONNEMENT INTERNATIONAL
O. R : Vous insistez sur la bioéconomie comme thématique européenne. De quoi parle-t-on exactement ?
C. C : La bioéconomie, ce n’est pas « l’économie du bio ». C’est l’économie de la production durable et de la valorisation des agro-ressources. C’est devenu une thématique majeure à l’échelle européenne. Localement, le Grand Reims et la Région Grand Est en ont fait un levier économique majeur pour les décennies à venir. Nous avons une chance inouïe d’être sur un territoire qui partage cette vision, où tous les acteurs se mobilisent autour de la bioéconomie et de l’environnement.
O. R : Quel rôle joue votre alliance européenne Invest dans cette stratégie ?
C. C : Notre alliance européenne s’ancre pleinement dans la bioéconomie en visant la soutenabilité rurale. L’idée est de contribuer à la réindustrialisation des territoires à l’échelle régionale et européenne, et de ramener activité et population dans des zones qui se dépeuplent et dont l’économie agricole est en difficulté.
Nous avons créé il y a deux ans un institut international de bioéconomie et d’environnement, nommé EXEBIO, ancré sur la recherche d’excellence, avec des journées de mise en avant, des projets de diplômes européens et plusieurs formations internationales déjà en place. Beaucoup d’autres sont en construction.
O. R : Ce positionnement se voit-il à l’international ?
C. C : Oui, très clairement. La structuration et les résultats de notre recherche et nos formations innovantes ne le sont pas seulement à l’échelle locale ou nationale, elles le sont pour tout le monde. Nous exportons cette signature autant que possible. Les échanges avec nos partenaires européens et internationaux nous confortent dans l’idée que nous sommes sur la bonne stratégie. J’étais récemment à Copenhague, puis à Vienne, pour présenter notre institut : nombreux sont ceux qui nous envient cet environnement d’excellence autour de la bioéconomie.
IMPACT TERRITORIAL ET PROFIL SOCIAL DES ÉTUDIANTS
O. R : Quel est aujourd’hui le poids économique de l’université sur son territoire ?
C. C : Nous avons mandaté une étude d’impact économique il y a trois ans. Elle montre que l’Université de Reims Champagne-Ardenne génère chaque année 818 millions d’euros d’impact sur le territoire. Nous sommes le cinquième employeur de Champagne-Ardenne et porteurs de 20 000 emplois directs et indirects, pour moitié sur le territoire, pour moitié en dehors.
O. R : Vous avez aussi une proportion de boursiers supérieure à la moyenne nationale. Comment l’expliquer ?
C. C : Nous sommes à 42 % de boursiers, soit un peu plus de quatre points au-dessus des 37–38 % de moyenne nationale. Cela s’explique en partie par la situation socio-économique de deux de nos quatre départements de rattachement, les Ardennes et la Haute-Marne. Ce sont des territoires qui se dépeuplent, historiquement centrés sur la sidérurgie et l’élevage, deux filières aujourd’hui en souffrance. Cela se traduit par un profil social plus modeste et des besoins d’accompagnement plus importants pour nos étudiants, d’où la mise en place de dispositifs de lutte contre la précarité étudiante sous toutes ses formes.
O. R : Qu’en est-il de la démographie étudiante ?
C. C : Contrairement à ce qui avait été annoncé, nous n’avons pas encore connu la décrue. Le nombre d’étudiants augmente légèrement chaque année. La baisse, liée aux cohortes actuellement en quatrième et cinquième, arrivera chez nous d’ici quatre ou cinq ans.
FINANCES, DÉFICIT ET RESSOURCES PROPRES
O. R : Beaucoup d’universités évoquent des budgets en déficit. Quelle est votre situation ?
C. C : Nous allons voter la semaine prochaine un budget en déficit pour la première fois. En 2025, nous avons réalisé entre 7 et 8 millions d’euros d’économies, soit environ 20 % de notre fonctionnement, objectif fixé à toutes les composantes, directions/services et unités de recherche. Mais dans le même temps, le MESRE nous a imposé 10 millions d’euros de charges supplémentaires. Sur un budget global de 268 millions, la subvention d’État représente 192 millions. Le reste, soit 76 millions, ce sont des ressources propres que nous allons chercher, qui comprennent des ressources sur financement privé et des ressources propres sur financement public.
O. R : Quelles sont les conséquences concrètes de ces décisions nationales ?
C. C : Depuis 2020, nous subissons des mesures non compensées, des décisions unilatérales, des transferts de compétences sans financement. Nous avions signé un contrat d’objectifs, de moyens et de performance en juillet 2025 ; nous venons d’apprendre que la dernière tranche prévue pour 2026 ne serait pas versée. Résultat : pour faire passer le budget, nous réduisons les investissements à presque rien, notamment sur les volets numérique et immobilier. Sur 120 bâtiments, nous repoussons des entretiens indispensables. Quand il faudra enfin les faire, cela coûtera deux à trois fois plus cher !
O. R : Que représentent-elles et quelle est la structure de vos ressources propres ?
C. C : Elles représentent plus de 25 % de notre budget. Elles viennent d’abord des projets et contrats de recherche, nationaux et internationaux, des interactions avec le monde socio-économique, de la taxe d’apprentissage, des contrats directs avec les entreprises. L’alternance contribue aussi, mais la subvention par apprenti est passée de 6 000 à 4 000 euros et risque encore de diminuer. Nous répondons à des appels à projets très compétitifs : pour les obtenir, il faut démontrer l’excellence scientifique, technique et pédagogique. Cette année, nous avons déposé 35 % de projets internationaux de plus.
O. R : Vous avez mis en place une cellule dédiée à l’attribution de ces projets de recherche auprès des instances françaises et européennes ?
C. C : Le diagnostic était simple : nos projets étaient bien évalués sur le plan scientifique, mais moins bien sur les volets administratif et financier, ce qui nous faisait perdre des appels à projet. Nous avons donc créé une cellule qui accompagne le montage et le suivi des projets internationaux. Les enseignants-chercheurs peuvent se concentrer sur la science, le réseau et l’ingénierie pédagogique, pendant qu’une équipe qui « parle le langage de Bruxelles » gère l’écriture et le management de projet. Cela commence à porter ses fruits et devrait accroître notre volume de financements internationaux.
O. R : En 2024 vous avez proposé de revoir le financement du Crédit Impôt Recherche pour en réaffecter une certaine partie aux universités. Avec quel accueil ?
C. C : France Université avait suggéré de prélever une petite part du CIR, qui profite principalement aux grandes entreprises, pour compenser les mesures imposées aux universités. L’impact budgétaire aurait été marginal à l’échelle de l’État. Nous avons essuyé un refus catégorique, sans justification. On comprend la contrainte des 3 400 milliards de dette et la nécessité de fournir des efforts, mais la vraie question est : que veut-on faire de la recherche publique et de l’enseignement supérieur public en France ?
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET STRATÉGIE SCIENTIFIQUE
O. R : L’irruption de l’intelligence artificielle bouscule les pratiques. Avez-vous une doctrine claire sur le sujet ?
C. C : Nous réfléchissons à l’IA sur plusieurs plans. Sur l’évaluation, les enseignants se sont toujours adaptés aux évolutions techniques. Le tournant est majeur, mais nous trouverons des solutions : davantage d’oraux, moins d’ordinateurs dans certaines épreuves, etc. Là où l’enjeu est crucial, c’est la formation : tous nos étudiants doivent être formés à l’IA, car ce sont des compétences déjà demandées par les employeurs. Ceux qui ne le seraient pas seraient défavorisés.
O. R : Au-delà de la formation, quel rôle l’IA joue-t-elle dans votre stratégie ?
C. C : L’IA est un outil de compétitivité pour la recherche. Elle permet d’accélérer des protocoles, de rester dans la course pour l’accès aux financements et le développement de nouvelles technologies. Elle doit aussi nous aider à optimiser et fiabiliser notre administration, réduire certains dysfonctionnements liés aux facteurs humains, aller plus vite et plus juste. Dire « l’IA, on n’en veut pas » est devenu un discours d’arrière-garde : il y aura ceux qui l’utiliseront et resteront compétitifs, et les autres.
O. R : Vous avez même créé un institut dédié à l’IA en santé…
C. C : Oui, en lien avec le CHU. Environ soixante personnes travaillent à l’IIAS. L’objectif est de fiabiliser et rentabiliser les données de santé à l’échelle nationale, pour en tirer le meilleur pour le développement de nouvelles thérapeutiques. Cet institut s’appuie sur notre supercalculateur ROMEO, deuxième au monde en matière de durabilité énergétique. Il nous apporte de nombreuses collaborations et renforce notre positionnement.
RÉFORMES DES ÉTUDES DE SANTÉ ET FORMATION DES ENSEIGNANTS
O. R : Faut-il, selon vous, réformer les études de santé ?
C. C : Les universités n’ont pas vraiment leur mot à dire : tout est piloté au niveau national, comme pour la formation des maîtres. Nous appliquons. Il y a un moment où il faudrait arrêter de réformer en continu. A l’, nous sommes aujourd’hui à 100 % en LAS. Dans certains secteurs, cela fonctionne, dans d’autres beaucoup moins. Par exemple, les étudiants qui choisissent le droit et passent par un parcours santé n’ont pas le même taux de réussite que ceux qui choisissent les sciences par exemple.
O. R : Où se situe, pour vous, le véritable levier ?
C. C : Si l’on veut plus de médecins, il faut surtout augmenter le nombre d’étudiants admis à l’issue de la première année en études de médecine sans baisse de niveau. On sait qu’il y a un effet d’inertie de dix ans pour former un médecin. Les passerelles qui permettraient à n’importe quel étudiant de revenir vers médecine restent, chez nous, une vue de l’esprit : très peu y parviennent au regard des moyens mobilisés. Une réforme qui associerait les universités sera sans doute nécessaire.
O. R : Et la réforme de la formation des enseignants ?
C. C : Elle n’est toujours pas aboutie. Nous recevons progressivement des nouveaux éléments tous les deux ou trois mois. Cela rend délicat la gestion des postes et de la masse salariale, car il reste des incertitudes quant à la charge des collègues qui formeront les enseignants, le rectorat, l’université ou les deux. Après deux ans de mise en œuvre, la réforme est toujours en cours et son horizon reste incertain, ce qui limite nos capacités d’anticipation.
RESSOURCES HUMAINES, IA ET DÉPARTS À LA RETRAITE
O. R : Comme partout, l’Urca attend à un nombre important de départs à la retraite dans ses personnels et en particulier les professeurs de sciences. Comment vous y préparez-vous ?
C. C : Le rectorat mène en ce moment une étude discipline par discipline pour projeter les effectifs d’étudiants en âge d’exercer et calibrer les besoins d’encadrement. Nous savons que de nombreux départs arrivent, certains ont déjà commencé, mais nous ne savons pas encore précisément dans quelles disciplines les besoins seront les plus critiques. Les données restent à fiabiliser.
O. R : L’IA peut-elle jouer un rôle dans cette équation ?
C. C : Probablement, dans certains domaines, notamment administratifs, où elle sera largement utilisée. Si la baisse des effectifs étudiants coïncide avec les départs à la retraite, on peut imaginer un effet combiné qui aiderait à maintenir la masse salariale. Mais je le dis au conditionnel : tout cela reste à affiner. En parallèle, nous sommes confrontés à l’annonce d’une « année blanche » dans le recrutement des personnels : même les postes libérés par les retraites ne seraient pas remplacés. Cela risque de devenir problématique très vite.
IMMOBILIER, ACCESSIBILITÉ ET RISQUE SYSTÉMIQUE
O. R : Vous avez évoqué votre parc immobilier. Dans quel état est-il ?
C. C : Nous avons environ 120 bâtiments, pour quelques 250 000 m² à entretenir. Certains nécessitent des rénovations énergétiques lourdes, avec, entre l’intérieur et l’extérieur, une couche d’amiante à traiter. Nous devons aussi mettre nos bâtiments aux normes d’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite. Or nous n’avons pas « le premier euro » pour financer ces travaux. Je me dois de respecter la loi, mais je n’ai pas les moyens de le faire.
O. R : Cela rend toute planification impossible ?
C. C : Nous n’avons pas de vision à dix ans, ni même à un an. Nous faisons notre possible pour aller chercher de l’argent à l’extérieur, mais ces financements servent d’abord à faire tourner la machine et payer les collègues, ainsi que l’entretien courant. Si rien ne change sur le budget des universités en 2026, un certain nombre d’entre elles finiront par mettre la clé sous la porte. C’est très clair.
ÉTUDIANTS INTERNATIONAUX ET INCERTITUDES POLITIQUES
O. R : Quelle place occupent aujourd’hui les étudiants internationaux à Reims ?
C. C : Ils représentent 11,2 % de nos effectifs, soit plusieurs milliers d’étudiants issus d’environ 120 nationalités. C’est une richesse académique et humaine considérable.
O. R : Craignez-vous un impact des échéances politiques à venir sur cette population ?
C. C : C’est une question qui touche à des enjeux sensibles. On me la pose très souvent. L’inquiétude existe dans beaucoup d’établissements, même si ce n’est pas forcément au cœur du débat public pour l’instant.
MORAL DES ÉQUIPES ET VISION À LONG TERME
O. R : Dans ce contexte, comment maintient-on la motivation des équipes et une politique d’excellence ?
C. C : Les politiques thématiques et les actions de promotion de l’excellence s’inscrivent dans le long terme. Nous avons besoin d’une assise financière stable pour que les collègues puissent se projeter sereinement. La situation actuelle ne nous le permet pas. Au-delà des aspects budgétaires, la manière dont les universités sont évoquées par le ministère décourage certains collègues, notamment les plus jeunes, qui se demandent quel sens donner à leur engagement. Cela crée un climat extrêmement dommageable.
O. R : Quel est, malgré tout, votre cap ?
C. C : Continuer à structurer nos pôles thématiques, à développer nos projets structurants, à faire vivre notre signature bioéconomie et environnement, à défendre une recherche d’excellence et une université qui rayonne, tout en restant profondément ancrée dans son territoire. Mais pour y parvenir durablement, il faudra que le pays clarifie ce qu’il veut réellement faire de son université publique.