Les écoles d’ingénieurs s’interrogent sur leur modèle

by Olivier Rollot

Concurrence accrue entre établissements, évolution des attentes des jeunes générations, arrivée de nouveaux acteurs revendiquant une formation «technologique» sans relever du périmètre classique des écoles d’ingénieurs autant de sujets largement traités dans le cadre du colloque 2026 de la Commission des titres d’ingénieur (CTI) qui se tenait le 9 et le 10 février à La Rochelle. Notamment lors de deux tables rondes consacrées à la thématique «Attractivité et stratégies des établissements» et « Diversité des profils étudiants, modèles économiques et taille critiques des EES : quel panorama en ingénierie? ». Quand les école d’ingénieurs s’interrogent sur leur modèle.

Un modèle en mutation. La conférence «Diversité des profils étudiants, modèles économiques et taille critiques des EES: quel panorama en ingénierie?» réunissait Claire Peyratout, présidente de la CTI ; Emmanuel Duflos, président de la Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs) ; Jean-Marc Ogier, directeur général, du CESI et Jean-Michel Nicolle, directeur général de l’EIGSI qui rappelait en amont que « la massification et l’internationalisation ont profondément transformé le système. La diversification des publics (étudiants internationaux, publics en situation de handicap, profils atypiques) a accru la complexité organisationnelle : gestion individualisée des parcours, adaptation des rythmes, accompagnement social renforcé ». La taille moyenne d’une école d’ingénieur est en effet passée de 284 élèves en 1988 à 422 en 2008 à 1000 en 2025.

Claire Peyratout, présidente de la CTI ; Emmanuel Duflos, président de la Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs) ; Jean-Michel Nicolle, directeur général de l’EIGSI et Jean-Marc Ogier, directeur général du CESI

Parallèlement, la compétition entre établissements pousse à rechercher des formes de reconnaissance nationale et internationale, à investir dans le marketing, la cybersécurité, les infrastructures numériques et la personnalisation des services. « Or, avec des coûts de personnel représentant souvent plus de 60 % des budgets, seules les structures de taille critique peuvent absorber ces charges. D’où une tendance à des stratégies de volume, visant à atteindre une masse suffisante pour sécuriser le modèle économique », définit le directeur de l’Eigsi.

Le caractère « vital » du recrutement international. Dans ce contexte, l’internationalisation apparaît comme une nécessité stratégique plus qu’un choix. Elle répond à plusieurs objectifs : compenser la baisse démographique française, diversifier les profils, former des citoyens du monde, soutenir la compétitivité économique et accompagner l’internationalisation des entreprises françaises. « Elle participe aussi à la souveraineté scientifique et industrielle. Mais elle suppose un changement de paradigme : gestion des risques géopolitiques, sécurisation des partenariats, protection des données et adaptation à des environnements instables », insiste Emmanuel Duflos.

Les intervenants s’accordent sur le caractère vital du recrutement international, compte tenu du déficit structurel d’ingénieurs estimé à plusieurs dizaines de milliers. Toutefois, ils soulignent une forte inégalité entre établissements dans leur capacité à recruter à l’étranger. « Les mobilités de type Erasmus ou double diplôme sont bien maîtrisées, mais le recrutement direct en postbac ou en cours de cursus reste difficile. Les écoles d’ingénieurs sont souvent moins outillées que les écoles de management pour opérer sur ces marchés », remarque Jean-Marc Ogier. Cela suppose une présence physique dans les pays cibles, le recours à des agents, une participation coordonnée aux salons et une taille critique suffisante pour être crédible face aux grandes universités internationales.

Un obstacle majeur réside dans la faible lisibilité du diplôme d’ingénieur français à l’étranger. « De nombreux partenaires ne comprennent pas spontanément sa spécificité (accréditation, formation généraliste, adossement scientifique). Les établissements passent un temps important à l’expliquer », ne peut que constater Emmanuel Duflos tout en établissant par ailleurs que « le modèle français d’ingénieur reste fortement reconnu à l’international, notamment en Chine, où de nombreuses universités cherchent à reproduire ce format transversal ». Cette demande « confirme la pertinence du modèle, à condition de continuer à en défendre l’exigence académique et l’adaptabilité », valide Claire Peyratout.

Plusieurs participants de la conférence plaident pour une stratégie collective de communication, mutualisée au niveau national, afin de mieux valoriser ce modèle. Les alliances européennes sont présentées comme un levier prometteur : « Elles renforcent la visibilité internationale, facilitent les parcours multi-pays et contribuent à la formation de citoyens européens », rappelle Jean-Marc Ogier.

Le bâtiment parisien des Mines Paris PSL (Photo: Mines Paris PSL)

Diversification des profils et féminisation. Les participants soulignent que le principal problème n’est pas seulement le recrutement en école, mais la « faible attractivité globale des filières scientifiques en France ». Comparée à l’Allemagne, la France forme proportionnellement moins d’ingénieurs et d’étudiants en sciences et technologies. La sous-représentation des femmes est donc en partie un symptôme d’un problème plus large.

Plusieurs données sociologiques sont rappelées : plus de la moitié des élèves ingénieurs ont des parents cadres, professions libérales ou enseignants, tandis que les enfants d’ouvriers, d’agriculteurs ou d’employés restent minoritaires. Les écarts territoriaux sont également marqués : les élèves des petites communes ou des zones rurales formulent beaucoup moins de vœux pour les écoles d’ingénieurs que ceux des grandes agglomérations. Ces inégalités sont cumulatives : sociales, géographiques et genrées.

Souvent stigmatisée pour ses effets délétères sur le niveau en mathématiques des élèves français « la réforme du baccalauréat n’a pas modifié significativement ces équilibres. Il y a exactement le même nombre d’étudiants qui entrent en école d’ingénieurs qu’auparavant », souligne Emmanuel Duflos qui insiste : « Les taux de féminisation sont restés globalement stables. Les obstacles sont plus profonds et relèvent de représentations sociales, d’autocensure, de contraintes financières et de manque d’information ».

La question des profils « mixtes » ou non strictement scientifiques est également discutée. Certains estiment que les écoles devront à l’avenir élargir davantage leur vivier, en intégrant des étudiants issus de formations universitaires ou de parcours hybrides, puis en renforçant leurs compétences techniques. Cette ouverture a un coût important en accompagnement pédagogique, mais elle est jugée nécessaire pour répondre aux besoins futurs.

Plusieurs participants plaident pour des campagnes nationales de valorisation du métier d’ingénieur, à l’image de celles menées pour certains corps publics. Ces campagnes devraient mobiliser médias, réseaux sociaux et témoignages, afin de toucher les publics éloignés de l’enseignement supérieur scientifique.

Des dispositifs locaux sont évoqués : programmes d’ambassadeurs étudiants dans les collèges, immersions précoces, partenariats avec les établissements scolaires, interventions d’ingénieurs en activité. Ces actions sont jugées « efficaces, mais insuffisantes sans un soutien politique fort et durable ».

La question des moyens revient de manière récurrente dans les réflexions du panel : « La diversification des publics, l’internationalisation, la féminisation et l’ouverture sociale exigent des ressources humaines et financières importantes. Les écoles, les associations et les collectivités peuvent agir, mais ne peuvent compenser seules les limites des politiques publiques ». Les intervenants soulignent notamment les « difficultés liées au financement des études, au logement, aux transports et aux bourses, qui pèsent lourdement sur les familles modestes ».

De profondes mutations chez les étudiants selon le Groupe Insa. L’étude du Groupe INSA S’inventer ingénieur·e, un statut en mutation présentée lors du débat «Attractivité et stratégies des établissements» met en lumière les profondes mutations à l’œuvre dans l’identité professionnelle des ingénieurs, leur rapport au travail et l’expérience spécifique vécue par les femmes dans la filière.

Premier enseignement : l’identité d’ingénieur n’est plus homogène. La massification des formations, passées en quelques décennies à près de 50 000 diplômés par an, a contribué à banaliser le statut. L’étude met en évidence une fragmentation du métier, structurée autour de six figures types, traduisant une grande diversité de parcours, de missions et de niveaux de responsabilité. « Cette pluralisation s’accompagne parfois d’un décalage entre les attentes des étudiants et la réalité des premières expériences professionnelles. Certains évoquent un sentiment d’ennui en stage ou des missions jugées peu ambitieuses. Le récit de l’ingénieur « acteur du changement » reste mobilisateur pendant les études, mais se heurte en entreprise à des contraintes organisationnelles et managériales, génératrices de désillusions », commente Cécile Prevost, directrice Partenariats et Société de l’INSA Centre Val de Loire.

Source :  S’inventer ingénieur·e, un statut en mutation, Groupe Insa 2025

Deuxième axe : le rapport au travail. « Contrairement à un discours dominant sur une jeunesse désengagée, l’étude montre que le travail demeure une valeur centrale. Il est perçu comme un élément structurant du projet de vie, en interaction avec les sphères personnelle et sociale », reprend la directrice. Les jeunes ne rejettent pas l’entreprise, mais leur relation évolue : ils passent d’une logique d’appartenance à une logique d’usage. L’entreprise est un espace d’apprentissage et de construction de l’employabilité. Les trajectoires sont pensées comme des accumulations d’expériences. Les mobilités professionnelles ne traduisent pas une infidélité, mais la fin d’un cycle d’apprentissage. « Les jeunes expriment également une forte attente de participation aux décisions et à la stratégie, nourrie par les pratiques

Troisième axe : la situation des femmes ingénieures. L’étude confirme une recherche permanente de légitimité dans des environnements encore largement masculins. Pour beaucoup, le statut d’ingénieure revêt une forte dimension identitaire et symbolique, notamment sur le plan familial et social. « En entreprise, l’expérience est souvent vécue comme une « épreuve de genre », marquée par des stéréotypes persistants et des attentes contradictoires. Les stratégies d’adaptation dominent, au détriment de l’affrontement. » Les femmes privilégient davantage l’innovation que le statut social et manifestent un fort intérêt pour la mobilité internationale, perçue comme accélérateur de carrière, sans que ces aspirations se traduisent toujours dans les parcours effectifs. « Elles rejettent en revanche les discours de façade sur la diversité, assimilés à du « gender washing », et attendent des preuves concrètes. »

Quatrième axe : les représentations de l’industrie. Celle-ci reste attractive, associée à l’innovation, à la stabilité et à la reconnaissance technique. Les jeunes portent un regard critique sur certaines pratiques, sans remettre en cause la légitimité du secteur. Leurs représentations reposent sur des expériences concrètes de stage et d’alternance, plutôt que sur des visions idéalisées.

En synthèse, l’étude décrit un processus d’« invention de soi » : les jeunes ingénieurs « construisent leur identité professionnelle à l’intersection des injonctions sociales et de leur aspiration à la singularité. Ils cherchent moins à appartenir durablement à une organisation qu’à y contribuer, dans un cadre compatible avec leur projet de vie ».

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