Souveraineté, cybersécurité mais aussi géopolitique, les défis auxquels l’enseignement supérieur doit préparer les étudiants se multiplient. Thomas Jeanjean, directeur général adjoint en charge de l’Éducation à la CCI Paris Île-de-France, et Philippe Haïk, directeur de l’ESIEE-IT, école d’ingénieurs d’expertise numérique de la CCI Paris Île-de-France font le point.

« Les entreprises ne peuvent plus se contenter d’experts purement techniques. Elles font face à des enjeux de transformation écologique et solidaire, de souveraineté, de sécurité, d’éthique, de géopolitique… Les ingénieurs sont appelés à occuper une place prépondérante dans ces transformations. » Comme l’explique Philippe Haïk, pour y parvenir, ils doivent « disposer de compétences qui vont au-delà du strict savoir-faire technique. Cela nous oblige à nous interroger sur ce que doivent être les ingénieurs d’aujourd’hui et de demain ».
Une évolution qui vient aussi répondre aux attentes des jeunes rappelle Thomas Jeanjean : « On le voit lors des remises de diplômes : travailler dans une grande entreprise sans éthique ni prise en compte des enjeux sociétaux n’est plus acceptable pour beaucoup de jeunes. Les écoles doivent donc se positionner ». Comme école consulaire, l’ESIEE-IT a en plus la mission d’accompagner tous les talents vers l’insertion professionnelle, quel que soit l’âge, tout en répondant aux besoins des entreprises et au développement durable des territoires.
UN « SOCLE DE COMPETENCES POUR L’IMPACT »
C’est dans cet esprit qu’ESIEE-IT fait évoluer ses formations en commençant par des sensibilisations lors de l’accueil des étudiants : fresque du climat, ateliers autour de la tech, RSE, enjeux sociétaux… « Nous avons voulu aller plus loin en formalisant un référentiel dédié aux compétences de responsabilité sociétale pour les ingénieurs et experts du numérique. C’est notre “socle commun de compétences pour l’impact”, parallèle aux référentiels de formation classiques. On y trouve des compétences comportementales et des qualités attendues d’un ingénieur responsable », détaille Philippe Haïk.
Cette évolution s’est accompagnée de la création d’un “projet engagement étudiant” qui valorise des projets extrascolaires pour l’impact, évalués à l’aune de ce référentiel. « Nous avons aussi renforcé la pédagogie par projet en y adossant systématiquement la dimension “pour l’impact” : sobriété énergétique, sécurité des données, inclusion, acceptabilité sociale, lien avec les 17 ODD de l’ONU… »
L’entrepreneuriat et la sobriété numérique sont également au programme avec le lancement d’une démarche spécifique “entrepreneuriat pour l’impact” : l’idée est de pousser les créateurs à se demander à quel besoin ils répondent, s’il a une résonance sociétale et comment maîtriser les impacts du numérique. « La sobriété numérique est désormais intégrée dans nos enseignements. Tous nos enseignants permanents y sont sensibilisés, et nous allons l’inscrire contractuellement pour nos intervenants externes, afin que l’impact soit pris en compte dès la conception des syllabus, y compris en web, accessibilité et inclusion », stipule Philippe Haïk, qui a présenté ces évolutions à la Commission des titres d’ingénieur (CTI) : « Le fait de les formaliser dans un référentiel de compétences a été bien reçu. Cela s’inscrit dans notre nouveau positionnement d’“école à impact des entreprises du futur” et dans la volonté de sortir de la sur-spécialisation pour élargir les profils ».
HYBRIDATION DES COMPETENCES ET EFFET IA SUR LE MARCHE DE L’EMPLOI
L’intelligence artificielle fait évoluer la demande de compétences côté entreprises. Comme l’explique Thomas Jeanjean « nous sommes sur un marché biface : il faut à la fois attirer les étudiants et satisfaire les entreprises. Du côté des jeunes, la responsabilité et l’hybridation des profils – faire de l’ingénierie, mais pas seulement – prennent de l’importance. On le voit dans le choix des spécialités au lycée : les élèves “mixent” davantage ».
Du côté des entreprises, c’est plus incertain. Certaines études ont montré, après l’arrivée de ChatGPT, une baisse marquée de la demande de développeurs juniors. « Difficile de démêler l’effet IA de la conjoncture économique, mais on sait que l’IA augmente la productivité, notamment en développement. La demande pourrait se déplacer vers des ingénieurs capables de piloter et encadrer ces outils, tout en gérant leurs impacts énergétiques et environnementaux », reprend le directeur général adjoint en charge de l’Éducation qui constate que « la demande future reste incertaine. Nous sommes convaincus qu’un ingénieur qui maîtrise d’autres dimensions que la technique pure aura un avantage compétitif, mais c’est encore un pari. Les entreprises expriment parfois des attentes contradictoires : dans certains domaines comme la cybersécurité, elles réclament à la fois un très haut niveau technique et dix ans d’expérience, ce qu’un bac +5, même en alternance, ne peut pas offrir ».
D’où l’importance de garder un bagage technique solide, mais en « ayant conscience que la durée de vie des compétences techniques est plus courte que celle des compétences transversales » signifie Philippe Haïk pour lequel « l’esprit critique, la capacité à apprendre par soi-même et à se mobiliser vont devenir déterminants ». L’école travaille d’ailleurs ses formations de développeurs pour intégrer l’usage de l’IA, tout en restant « lucides sur ses limites et les risques liés à sa généralisation ».
ÉLARGIR LE VIVIER : PROFILS ATYPIQUES, VAE ET FORMATION TOUT AU LONG DE LA VIE
Mais comment élargir le vivier d’ingénieurs alors que la démographie étudiante baisse ? La réponse de Philippe Haïk : « Se focaliser sur les seuls élèves de prépa de “bons lycées” ou sur quelques spécialités de terminale ne suffira plus. Avec nos trois programmes et environ 1 000 étudiants, notre objectif est d’aller vers tous les talents potentiels, au-delà du prisme “maths–physique au bac”. La Coding Factory accueille par exemple des profils plus atypiques, très appréciés des entreprises et tout à fait au niveau sur les compétences numériques ».
Sur le programme ingénieur, les questions d’ouverture à d’autres profils, de formation continue et de VAE se posent de plus en plus. En cybersécurité, l’école travaille déjà beaucoup avec la gendarmerie, où des experts se sont formés sur le terrain, parfois reconnus au niveau international mais sans diplôme formel. La VAE permet de reconnaître ce type de parcours, même si pour le diplôme d’ingénieur, cela reste encore rare. « Il y a d’abord un enjeu culturel : délivrer un diplôme prestigieux à quelqu’un qui n’a pas “usé ses fonds de culotte” sur les bancs de l’école suscite des réticences. La VAE est pourtant une démarche rigoureuse, fondée sur un référentiel de compétences, un positionnement précis et, le plus souvent, un parcours complémentaire » reconnait Philippe Haïk.
Ensuite, il y a un enjeu économique : accompagner une VAE coûte cher. Il faut aider le candidat à formaliser ses compétences, organiser un jury, proposer un chemin de formation individualisé. « Pour une école, ce n’est pas forcément beaucoup moins coûteux qu’un parcours classique. Cela explique en partie pourquoi les flux restent faibles, même si, à mes yeux, c’est clairement “le sens de l’histoire” pour les talents du numérique à 30, 40 ou 50 ans. »
CONCURRENCE DES « TECH SCHOOLS » ET MODELE ECONOMIQUE DES ECOLES D’INGENIEURS
La création programmés de « tech schools » dans les écoles de management interroge beaucoup les écoles d’ingénieurs. « Les écoles de management investissent depuis longtemps dans les systèmes d’information, la data, les statistiques, parfois la cyber. Les tech schools qui émergent aujourd’hui, ou les bachelors en data et société, sont une prolongation logique de ces investissements. Ce sont des écoles de “tech”, pas des écoles d’ingénieurs, même si elles peuvent viser des débouchés proches sur certains segments. Elles apportent une offre complémentaire, avec une autre logique d’accréditation », explique Thomas Jeanjean, directeur d’écoles d’ingénieurs comme de management quand Philippe Haïk remarque : « Pour les écoles d’ingénieurs, cela crée évidemment un peu plus de concurrence sur le marché, mais ce n’est pas forcément négatif : cela pousse à clarifier sa proposition de valeur et à mieux articuler technique, impact, recherche et insertion ».
Autant de sujets qui challengent les écoles à la recherche de leur propre modèle économique. « Notre école est récente et a connu un repositionnement fort : recentrage sur l’ingénierie, la tech et le coding, sur deux campus, avec de lourds investissements humains. Aujourd’hui, la situation financière s’améliore mais reste fragile ; nous sommes accompagnés par notre actionnaire consulaire, qui nous recapitalise pour soutenir cette trajectoire », répond Philippe Haïk dont les principaux revenus de l’école viennent des frais de scolarité, que ce soit par les étudiants eux-mêmes ou via l’alternance et les OPCO. Historiquement, l’école atteignait 96 % d’alternants et est aujourd’hui autour de 80 % en visant à terme un équilibre proche de 50/50 d’ici 2030.
L’ESIIE-IT en chiffres. L’ESIIE-IT a environ 200 étudiants en programme ingénieur, 600 dans les programmes experts et 200 à la Coding Factory. À Paris, elle ouvre un cycle préparatoire ingénieur pour favoriser les échanges entre ces parcours aux pédagogies différentes. Le socle de compétences pour l’impact doit devenir la signature commune de ses diplômés. À cela s’ajoute une dimension géopolitique, notamment dans les enseignements de cybersécurité, portée par une responsable enseignement-recherche issue des sciences politiques.