L’Insead veut « réinventer le leadership à l’ère de l’IA »

by Olivier Rollot

« Nous devons avoir une stratégie coordonnée de gestion des IA pour préparer une utilisation responsable qui doit maintenir l’humain au cœur des organisations. » Doyen et directeur général de l’Insead, Francisco Veloso présente ainsi la philosophie qui sous-tend le développement de sa stratégie globale IA. Un alumni, qui préfère rester anonyme, vient justement de faire un don de 15 millions d’euros à l’Insead pour développer sa recherche dans les IA.

Former aux IA des entrepreneurs, managers ou dirigeants. Cet axe stratégique majeur est développé notamment par le Prix Nobel d’économie 2025 et professeur à l’Insead depuis 2020, Philippe Aghion, qui confie : « Mon intégration à l’Insead a été déterminante pour le développement d’un laboratoire que j’avais commencé à structurer au Collège de France. Si cette institution bénéficie d’un prestige considérable, elle ne dispose pas des moyens financiers nécessaires pour soutenir de grands centres de recherche. L’Insead a apporté un soutien institutionnel fort, mais aussi un cadre cohérent avec ses thématiques centrales, en particulier l’innovation et l’entrepreneuriat ».

Les cours de l’Insead sont dispensés à des étudiants destinés à devenir entrepreneurs, managers ou dirigeants. « L’objectif est de leur transmettre non seulement des connaissances, mais aussi une compréhension du rôle de l’entreprise dans la croissance économique. Séminaires conjoints, projets de recherche communs et collaborations étroites structurent cette dynamique », détaille Francisco Veloso.

Un leadership responsable à l’ère de l’IA. C’est dans ce cadre, que l’Insead présente une initiative stratégique intégrée visant à former un leadership responsable à l’ère de l’IA. Cette démarche couvre la recherche, l’enseignement, l’engagement avec l’écosystème et la transformation interne de l’école. Des innovations pédagogiques sont déjà mises en œuvre, comme les « cas vivants », qui remplacent l’étude de dossiers écrits par des interactions avec des avatars représentant des dirigeants : « L’objectif n’est plus de trouver la bonne réponse, mais de poser les bonnes questions ! ».

L’école expérimente également l’intégration d’agents artificiels dans les travaux de groupe afin de préparer les étudiants à une réalité où humains et systèmes automatisés travailleront ensemble. « Cette transformation concerne aussi l’organisation interne, par exemple dans les processus de candidature, où les premières interactions sont désormais assurées par des agents, laissant aux équipes humaines le traitement des situations complexes », reprend le directeur.

Enfin, l’INSEAD annonce la création du Human and Machine Intelligence Institute, soutenu par un don de 15 millions d’euros d’un ancien élève. Ce financement devra « garantir un effort de recherche de long terme et maintenir l’école à la frontière de ces transformations ». D’autres financements complètent ce dispositif, notamment des bourses de recherche, mais ce soutien « constitue un levier majeur pour consolider l’ensemble de la stratégie ».

Quel est le véritable potentiel économique des IA ? L’analyse de Philippe Aghion. Prix Nobel d’économie 2025, Philippe Aghion a produit un rapport sur les IA en 2024 :  IA : notre ambition pour la France. Lors de la conférence de presse que l’Insead a consacré à sa vision de l’IA il a développé toute une réflexion sur leur impact économique : « Un réseau de recherche a notamment été créé au sein du CEPR,grand réseau européen d’économie, autour des thèmes de la productivité, de l’innovation et du modèle social. L’ambition affichée est de réfléchir à une croissance inclusive et d’analyser la mise en œuvre des recommandations issues du rapport Draghi, notamment à travers la création d’un observatoire chargé de suivre les avancées concrètes réalisées par les pays européens ».

Un potentiel de croissance considérable. Selon Philippe Aghion l’intelligence artificielle est porteuse d’un « potentiel de croissance considérable. Elle automatise non seulement des tâches dans la production de biens et de services, mais aussi dans la production d’idées. En facilitant la recombinaison de connaissances existantes, elle permet d’explorer plus rapidement de nouvelles pistes, de sélectionner des idées à tester et d’accélérer l’innovation ». Ce potentiel suscite toutefois des débats, y compris entre économistes, certains se montrant plus pessimistes quant à l’ampleur des gains attendus.

L’optimisme technologique est en effet tempéré par une inquiétude institutionnelle. « L’expérience des technologies de l’information a montré que l’émergence de géants dominants pouvait, à terme, freiner l’innovation en décourageant l’entrée de nouveaux acteurs », reprend le Prix Nobel qui rappelle que, dans le cas de l’IA, les « segments amont de la chaîne de valeur sont déjà très concentrés, notamment dans le cloud et les processeurs graphiques ». Pour éviter une trajectoire similaire, il plaide pour une combinaison de politiques publiques : « Une politique de concurrence plus dynamique, favorisant l’open source, une régulation mesurée pour ne pas ériger de barrières à l’entrée, et une vigilance accrue sur les effets des fusions et acquisitions sur l’innovation future ».

Une politique industrielle et d’emploi. Parallèlement, une politique industrielle est jugée indispensable par Philippe Aghion : Le développement de centres de calcul, de capacités de traitement des données et de semi-conducteurs est une condition de souveraineté technologique. Cette politique industrielle ne doit pas s’opposer à la concurrence, mais au contraire la renforcer, à condition d’être conçue de manière intelligente et coordonnée ».

La question des disparitions d’emplois liées aux IA est abordée de façon nuancée par Philippe Aghion : « Certaines tâches routinières, notamment cognitives, sont susceptibles d’être automatisées. Mais l’IA devrait également créer de nouveaux métiers et renforcer la compétitivité des entreprises, ce qui pourrait stimuler la demande et l’emploi ». Pour rendre cette transition socialement soutenable, il souligne « l’importance de modèles institutionnels adaptés, comme la flexisécurité à la danoise, ainsi qu’un système éducatif solide, centré sur les fondamentaux et la capacité à apprendre tout au long de la vie ».

Le message final est clair conclut Philippe Aghion : « L’intelligence artificielle offre un potentiel immense de transformation économique et sociale. Mais ce potentiel ne pourra être pleinement réalisé que si les institutions, les politiques publiques, les entreprises et les systèmes éducatifs évoluent de concert. L’enjeu n’est pas seulement technologique ; il est profondément organisationnel et humain ».

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