NEOMA Business School revendique une stratégie multi-campus et une accélération de son développement tant sur les programmes comme sur l’international. Dans cet entretien, Alexandre Pourchet, directeur général adjoint Programmes & International, détaille ses priorités : intégration des humanités dans le PGE, partenariat IA avec Mistral, consolidation des bachelors, montée des doubles diplômes, et réponses aux tensions géopolitiques et de visas. Mais aussi cap sur l’hybridation des compétences, la soutenance orale face à l’IA et le repositionnement du programme TEMA.
Olivier Rollot : Il y a maintenant six mois que vous avez pris la direction des programmes de Neoma. Comment définissez-vous votre rôle ?
Alexandre Pourchet : Je me vois comme facilitateur et accélérateur sur les dossiers programmes et international, avec un accent sur l’excellence académique du programme Grande École et du Global BBA (GBBA, bachelor en 4 ans). Dans un contexte d’inflation des frais, je suis convaincu que l’excellence académique reste le premier critère de choix des étudiants.
O. R : Quel objectif vous fixez-vous cette année sur les programmes et l’international ?
A. P : Donner un overview de l’ensemble des programmes et développer fortement l’international, avec l’objectif de conclure de nouveaux doubles diplômes en France et à l’international. L’hybridation des compétences est un axe prioritaire.
O. R : Où en est le plan stratégique 2023-2027 de Neoma ?
A. P : Un bilan a été mené fin septembre. Nous sommes à mi-parcours avec une échéance 2027. Beaucoup de chantiers ont avancé en deux ans ; l’exercice consiste désormais à vérifier leur pertinence et à prioriser.
UNE RENTREE REUSSIE
O. R : Comment s’est déroulée la rentrée 2025 pour vos programmes, alors que le marché est tendu pour certains ?
A. P : Nous avons eu une très bonne rentrée pour le programme Grande École, le Global BBA et les MSc part-time en apprentissage, avec plus de 800 étudiants. Le reste à charge est maîtrisé, l’effet de marque joue, et les entreprises partenaires, y compris du CAC 40, nous soutiennent.
O. R : Vous investissez beaucoup sur les humanités avec un nouveau cours en première année de PGE.
A. P : Nous déployons des cours d’humanités — littérature, culture — sur l’ensemble du PGE, en L3 et M1. Depuis la rentrée, tous les étudiants de première année suivent un nouveau cours obligatoire de littérature intitulé « Leçons des grands textes littéraires : management, entreprise et leadership »donné par la professeure Agathe Mezzadri-Guedj. Les profils issus de prépas, notamment les littéraires y sont très réceptifs avec des extraits et leçons de vies de grands auteurs appliqués au leadership/management.
O. R : Comment évoluent vos bachelors ?
A. P : Nous avons opéré cette année la fusion du Cesem et du Global BBA et le Cesem est devenu une track de spécialisation au sein du GBBA. Le modèle pédagogique reste inchangé : 2 ans chez NEOMA et 2 ans chez un partenaire. Les mobilités se passent bien, certes avec des tensions de visas pour le Canada et la Corée du Sud, mais les étudiants sont bien partis.
O. R : Quelle est votre vision pour votre école TEMA ?
A. P : Créée en 1999, TEMA combine tech et management. C’est une pépite sous-exploitée par rapport au PGE, GBBA, MSc. Nous voulons le repositionner, accentuer la dimension tech en cohérence avec l’IA et la data. Les carrières à 5 ans sont excellentes, et la double formation facilite le management d’équipes d’ingénieurs.
L’IMPACT MESURE DES IA
O. R : C’est la question de l’année. Que change l’IA pour vous dès maintenant ?
A. P : Notre partenariat avec Mistral permet une acculturation solide dès la première année de nos programmes, autant dans le PGE qu’en GBBA ou encore dans notre programme TEMA. Un amphi d’introduction d’1 h 30 animé par Alain Goudey et une formation online couvrent aussi bien les concepts que les outils, l’éthique, les risques, les usages en cours, le prompting et le recul critique. Les étudiants sont sensibilisés à déclarer l’usage qu’ils font de l’IA et à préciser les parties concernées. Et en interne, nous automatisons des tâches non créatrices de valeur.
O. R : Et quel est l’impact sur les métiers, notamment en finance ?
A. P : Des banques d’affaires nord-américaines testeraient avec OPEN AI des modèles automatiques de valorisation financière (Project Mercury). Cela peut diminuer le recrutement dans certains postes juniors via des licences bien moins coûteuses qu’un banquier junior. Les compétences vont évoluer : il faut développer des savoir-faire difficilement automatisables et maintenir et consolider des compétences dans la vérification des modèles et la cohérence des données.
O. R : Face aux mémoires potentiellement écrits avec l’IA, que faites-vous ?
A. P : Nous allons généraliser la soutenance orale des mémoires sur tous les programmes pour vérifier l’appropriation et challenger l’étudiant. Cela représente presque 3 000 soutenances par an, dont environ 800 en MSc part-time, pour lesquelles il faut calibrer nos ressources académiques. Les outils anti-plagiat détectent le plagiat d’articles mais pas un pourcentage d’IA. L’exercice intellectuel du mémoire reste formateur : problématisation, revue de littérature, collecte et analyse de données, recommandations managériales. Il faut le conserver mais faire évoluer sa réalisation et sa soutenance.
O. R : Un format podcast pourrait-il remplacer la soutenance ?
A. P : Nous voulons tester sur le GBBA un podcast de recherche en lieu et place de soutenance orale/écrit. Nous pourrions ainsi tester des compétences de montage, de vulgarisation, transfert de connaissances, écoute asynchrone.
UN RESEAU DE 400 ETABLISSEMENTS PARTENAIRES DANS LE MONDE
O. R : Rappelez-nous quel est le modèle de développement international de Neoma.
A. P : Nous n’avons pas de campus à l’étranger. Notre stratégie internationale s’appuie sur un réseau de 400 partenaires dans lesquels nous envoyons chaque année 2 200 à 2 500 étudiants. Notre proposition de valeur c’est l’expérience immersive et ce réseau permet d’envoyer nos étudiants en petit groupe. C’est également plus agile pour rééquilibrer les flux en contexte géopolitique mouvant avec par exemple le conflit Inde/Pakistan ou les restrictions de visas au Canada. Dans le cadre de cette stratégie, sous voulons monter en gamme dans les partenariats et hybrider au-delà du management : ingénierie, sciences politiques, humanités peuvent compléter les programmes classiques des écoles de management.
O. R : Que se passe-t-il du côté du Canada vis-à-vis des étudiants internationaux ?
A. P : Nous constatons un gros coup de frein sur l’accueil des étudiants internationaux: les partenaires temporisent pour de nouveaux projets (semestres, doubles diplômes) et privilégient des formats courts (Summer sessions de 2–3 semaines ou 1 semaine). Par exemple, l’UQAM propose une semaine d’immersion pour apprentis, financée par un OPCO français qui règle les frais de déplacements et de vie.
O. R : Les États-Unis attirent-ils toujours autant ?
A. P : La demande de nos étudiants reste forte, notamment pour partir étudier en Californie. Des institutions américaines, rencontrées récemment souhaitent signer des partenariats réciproques en échanges et doubles diplômes, malgré leurs propres contraintes de visas et de contexte économique parfois tendu. Nos thématiques de transition et de diversité les intéressent.
O. R : Quelles tendances sur les étudiants internationaux en France, notamment venus de Chine ou d’Inde ?
A. P : La situation est effectivement contrastée. En Chine, le ralentissement économique et le taux de chômage élevé chez les jeunes encouragent des mobilités plus régionales, vers Hong Kong, le Japon ou la Corée notamment. À l’inverse, l’Inde connaît une dynamique très forte, en particulier sur le Master in Management (MIM) et les MSc. Nous observons même un intérêt croissant d’ingénieurs qui souhaitent se spécialiser en data et en IA, des domaines sur lesquels nous sommes particulièrement bien positionnés.
UN ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR EN MUTATIONS
O. R : On semble assister à un retournement progressif du marché et de l’économie. L’éducation est-elle contracyclique ?
A. P : En situation de crise, l’investissement dans l’éducation se maintient souvent, mais la tension économique est un vrai risque. En France, les frais de scolarité restent inférieurs à d’autres pays. Aux États-Unis par exemple, un master d’un an peut s’afficher à 70-80 000 $ et certains MBA montent à 200 000 $. Dans certains pays l’endettement des étudiants est massif et le marché de l’emploi pas partout porteur. Je suis convaincu que cela peut créer des opportunités de recrutements d’étudiants internationaux avec une proposition de valeur particulièrement compétitive en France.
O. R : Dans ces conditions anticipez-vous une consolidation du secteur ?
A. P : Il est probable qu’il y ait moins de business schools en France dans 5-10 ans. Des écoles très dépendantes du financement de l’apprentissage et des financements publics pourraient se retrouver dans des situations financières précaires. Mais au-delà du resserrement des finances publics, les écoles doivent répondre à des enjeux permettant d’obtenir une taille critique sur le marché national et international et cela va s’opérer dans un contexte démographie qui va challenger le recrutement des étudiants nationaux et aussi international
O. R : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?
A. P : Professionnellement, rien : une belle rentrée, des indicateurs au vert, pas de warning et des projets de développement solides, notamment avec le nouveau campus de Reims.