« Nous avons réalisé la meilleure rentrée de l’histoire d’Audencia »: Sébastien Tran directeur général d’Audencia BS

by Olivier Rollot

Audencia signe la meilleure rentrée de son histoire dans un contexte de forte incertitude : concurrence exacerbée, alternance sous tension, IA générative qui bouscule les pédagogies… Tout en accélérant à Paris, l’école lance un nouveau plan stratégique et une nouvelle entité, Audencia School of Public and International Affairs (ASPIA), pensée comme un pont entre management, affaires publiques et relations internationales. Entretien avec son directeur général, Sébastien Tran, qui revient sur ces choix tout en s’interrogeant sur la responsabilité citoyenne des écoles de management.

Sébastien Tran

UNE RENTRÉE RECORD DANS UN CONTEXTE TENDU

Olivier Rollot : Comment s’est déroulée la rentrée 2025 d’Audencia ?
Sébastien Tran : La rentrée s’est très bien passée, dans un contexte pourtant très concurrentiel et très incertain, comme pour beaucoup d’écoles. Nous avons réalisé la meilleure rentrée de l’histoire d’Audencia avec environ 3 200 nouveaux étudiants sur l’ensemble de nos programmes, et un très beau succès à Paris.

O. R : Le marché reste pourtant sous pression…
S. T : On observe une intensification très nette de la concurrence. En parallèle, les familles sont beaucoup mieux informées. Le travail mené par les écoles, les salons, les médias, les organisations professionnelles a contribué à clarifier le paysage. Les parents restent très inquiets pour l’avenir de leurs enfants, d’autant qu’on entre dans un cycle plus compliqué sur l’emploi : quand l’économie se resserre, l’attention portée à la qualité de la formation et de l’accompagnement augmente.


PARIS, NOUVEAU PILIER DU PROGRAMME GRANDE ÉCOLE

O. R : Vous parliez de Paris. Vous allez y ouvrir le PGE sur ses trois années.

S. T : Jusqu’ici, nous proposions déjà le M1 et M2 du PGE à Paris. Il nous a semblé naturel d’y ouvrir aussi la première année du PGE, 100 % dédiée aux classes préparatoires. L’idée, c’est un continuum de trois ans cohérent, comme à Nantes, avec 120 places à la rentrée 2026, sans augmenter le nombre de places globales sur la voie prépa EC pour privilégier toujours la sélectivité.

L’Île-de-France concentre de nombreuses classes préparatoires et beaucoup de candidats. Pour certains, rester à Paris est déterminant, tant pour le choix de l’école que pour l’accès aux stages et à l’apprentissage. Et puis 25 % de nos alumni sont en Île-de-France, tout comme de nombreux sièges sociaux avec lesquels nous travaillons via nos chaires de recherche, les bourses ou les projets étudiants. Paris est aussi un atout en visibilité à l’international.

O. R : Où en êtes-vous sur le campus de Saint-Ouen ?
S. T : Notre campus « définitif » est au pied de la ligne 14 et du RER C, fait 7 000 m², avec une grande agora, une salle de sport, un amphithéâtre (non dédié aux cours mais à des événements de rentrée, etc.), des espaces de travail, deux un rooftops avec vue sur Montmartre et un espace jardin. Nous le remettons aux normes ERP et l’agençons pour qu’il réponde parfaitement aux besoins de nos étudiants, et ouvrirons ce site complètement reconfiguré en 2026.

O. R : Combien d’étudiants visez-vous à Paris ?
S. T : Nous avons environ 1 500 étudiants à Paris pour la rentrée 2025. D’ici deux à trois ans, nous visons entre 2 000 et 2 300 étudiants, avec des mobilités entre Paris et Nantes, mais aussi entre nos deux écoles parisiennes : Audencia Business School et notre future école en affaires publiques et internationales. Certains programmes existent à Nantes et Paris, comme notre Bachelor, ou le programme Grande École, d’autres seront plus ancrés dans leur territoire, en lien avec les partenaires locaux.


UNE PREMIÈRE ANNÉE 100 % RESERVEE AUX ELEVES DE PRÉPAS

O. R : Vous basculez la première année de PGE en 100 % prépa. Pourquoi ce continuum est-il si important ?
S. T : Nous voulons nous inscrire pleinement dans la logique LMD et dans la continuité avec les classes préparatoires, qui sont un marqueur très fort. Avoir une cohorte homogène sur le pré-master nous permet d’aligner les contenus avec leurs compétences : fort niveau en mathématiques, en culture générale, en humanités. On peut proposer des cours et des électifs très exigeants sur ces dimensions, difficiles à offrir dans une promotion aux profils très hétérogènes.

O. R : Cela passe aussi par des profils enseignants spécifiques ?
S. T : Oui, par exemple nous travaillons beaucoup avec le professeur de prépas Frédéric Brétécher, en charge des humanités et de la culture générale à Audencia dès la première année. C’est un atout majeur pour nourrir la réflexion et le sens critique, ce qui est essentiel dans un monde complexe.

PLAN STRATEGIQUE STOA 2030 : PLURIDISCIPLINARITÉ ET NOUVELLE ÉCOLE

O. R : Votre nouveau plan stratégique STOA 2030 arrive dans un paysage très chargé en plans stratégiques. Qu’est-ce qui vous distingue ?
S. T : Il y a effectivement une inflation de plans stratégiques, parce que les écoles font face à des transformations géopolitiques, réglementaires et concurrentielles inédites, sur un marché désormais mature démographiquement. Nous avons voulu proposer quelque chose de très structuré, concret, avec des marqueurs lisibles pour les familles et les étudiants. Et au cœur de ce plan, il y a la multidisciplinarité.

O. R : C’est déjà l’ADN d’Audencia, non ?
S. T : Oui. Nous avons été précurseurs dans cette offre multidisciplinaire pour nos étudiants depuis plus de 20 ans, donc nous travaillons depuis longtemps avec d’autres disciplines : l’École de Design Nantes Atlantique, Centrale Nantes, les Beaux-Arts, le droit, SciencesCom, Gaïa… À l’international, nos partenaires ne sont pas uniquement des business schools : New York Film Academy, College of Liberal Arts de CityU, etc. Les étudiants choisissent Audencia aussi pour cette approche multidisciplinaire et internationale.

O. R : La grande nouveauté, c’est la nouvelle école Audencia School of Public and International Affairs. Quel est son positionnement ?
S. T : Audencia School of Public and International Affairs combine trois piliers : management, sciences politiques et géopolitique/relations internationales. Nous ne cherchons pas à « copier » Sciences Po, mais à proposer un cursus avec une forte coloration internationale, des expatriations et stages obligatoires, des doubles diplômes avec des partenaires en dehors du management, et des cas concrets, par exemple sur des partenariats publics-privés en Chine ou en Amérique du Sud.

O. R : L’école sera accessible en formation initiale ?
S. T : Oui. L’ambition est de construire un schéma classique Bachelor + Master (3+2), avec possibilité de doubles diplômes avec les autres écoles d’Audencia, y compris la Grande École ou SciencesCom. À terme, l’école restera de taille maîtrisée, autour de quelques centaines d’étudiants, avec un niveau de sélectivité élevé.


CAMPUS COLLABORATIFS : L’INTERNATIONAL SANS IMMOBILIER

O. R : Vous parlez souvent de « campus collaboratifs » à l’international. De quoi s’agit-il exactement ?
S. T : Un campus collaboratif, c’est d’abord un cursus co-construit avec un partenaire étranger, spécifiquement pour les étudiants d’Audencia, et des espaces dédiés, du staff local, parfois des professeurs permanents. C’est aussi un ancrage territorial fort : visites d’entreprises, immersion culturelle, projets avec des ONG au Brésil sur l’Amazonie, par exemple.

O. R : Pourquoi ne pas avoir vos propres campus à l’étranger ?
S. T : Pour des raisons de risque et d’agilité. Nous ne voulons pas immobiliser du capital dans des bâtiments à l’international. L’exemple de la Russie montre à quel point un environnement peut se fermer du jour au lendemain. Avec des campus collaboratifs, nos étudiants profitent directement du fort ancrage de nos partenaires, de leurs relations entreprises et alumni déjà très établies, et ils évoluent dans un environnement multiculturel, sans être uniquement entre Français. Enfin, il est plus simple de se désengager si nécessaire, tout en restant très présents grâce à de bons partenaires académiques et économiques.

O. R : Cela répond aussi à la question des visas dont on peut se demander s’ils seront toujours autant délivrés en France auprès des étudiants internationaux ?
S. T : Personne ne sait exactement quelle sera la politique française de délivrance de visas en 2027. Développer des parcours Audencia sur d’autres territoires est une manière de diversifier nos risques, mais aussi d’aligner notre stratégie sur celles d’universités étrangères qui, elles, délivrent déjà leurs diplômes via des campus hors de leur pays d’origine.

Une vue du hall du nouveau campus d’Audencia à Saint-Ouen, aux portes de Paris

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : ÉVALUER AUTREMENT, PENSER LES COMPÉTENCES

O. R : Concrètement, l’IA change quoi pour une école comme la vôtre ?
S. T : Trois choses au moins. D’abord, l’évaluation : comment mesurer réellement les compétences, à l’écrit comme à l’oral, quand l’IA peut intervenir en amont ? Ensuite, l’usage : la clé n’est pas seulement d’écrire un bon prompt, mais de savoir quelle IA utiliser, à quel moment et pour quelle tâche, en comprenant ses forces et ses limites. Enfin, l’anticipation : nous formons des étudiants trois ou quatre ans avant leur entrée sur le marché du travail, alors que les entreprises elles-mêmes n’ont pas encore stabilisé leurs référentiels de compétences autour de l’IA.

O. R : Vous ne voyez donc pas l’IA comme une menace pour les écoles ?
S. T : Je ne crois absolument pas à « la fin des écoles » qu’on évoque parfois aujourd’hui à cause de l’IA. Au contraire, elle va valoriser les établissements capables de travailler sérieusement les fondamentaux : esprit critique, capacité d’interprétation, compréhension des modèles. La différence se fera entre ceux qui savent faire dialoguer plusieurs IA, contextualiser les résultats, les confronter au réel… et les autres.


UNE RESPONSABILITÉ CITOYENNE

O. R : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir en ce moment ?
S. T : C’est une question qui dépasse les enjeux strictement « écoles ». Nous formons des collaborateurs pour les organisations, mais aussi des citoyens qui vont voter, s’engager, prendre des responsabilités. Je m’interroge beaucoup sur notre capacité à les aider à décrypter les enjeux de long terme et la complexité du monde.

Des sociologues ont bien montré que la massification du supérieur, avec beaucoup de bac+5, peut générer de fortes déceptions et nourrir des fractures politiques. Quand on a cru à une mobilité sociale ascendante et qu’on ne la retrouve pas, cela crée des frustrations et des pertes de repères. Cette responsabilité-là des écoles est lourde et difficile à adresser : il faut que les étudiants aient envie de se remettre en question, d’accepter la complexité, d’entendre des points de vue différents.

O. R : Les séjours à l’international participent à ce décryptage ?
S. T : Totalement. On peut demander à une IA de nous raconter la Chine, elle produira des rapports très convaincants. Mais passer dix jours sur place, dans plusieurs provinces, à discuter avec des étudiants, des alumni, des entreprises, cela change tout. On découvre qu’il n’existe pas “une” Chine, mais des réalités territoriales et des stratégies très différentes. Ce type d’expérience façonne le regard bien plus qu’un texte, même très bien écrit.


ALTERNANCE : UN CHOIX PÉDAGOGIQUE, PAS SEULEMENT FINANCIER

O. R : Dans ce contexte tendu, comment évolue l’apprentissage à Audencia ?
S. T : Nous avons environ 1 500 apprentis et nous sommes globalement sur une volumétrie stable. Les entreprises ont plus de choix, les négociations sont plus serrées, mais il y a une prime aux écoles qui ont une marque forte et des relations de long terme avec les employeurs. Nous avons aussi beaucoup développé les formats de relation entreprise : observatoires, petits-déjeuners, événements dédiés…

O. R : Vous mettez aussi en garde sur la vision de l’alternance…
S. T : Oui, ce qui me gêne, c’est quand l’alternance est vue uniquement comme un mode de financement. C’est un parcours de professionnalisation exigeant, qui implique des renoncements : moins voire pas de mobilité internationale, moins d’années de césure, des choix de fonction et de secteur très tôt pour des contrats de 12 à 24 mois. Certains diplômés me disent aujourd’hui regretter de ne pas avoir fait de longue expatriation, car leur niveau d’anglais ou leur exposition internationale les freinent dans leur carrière.

O. R : Comment faites-vous pour aider les étudiants à mesurer ces enjeux ?
S. T : Nous insistons sur l’idée que l’alternance est un projet à part entière, qui engage et qui prive aussi d’autres options. Nous multiplions les temps d’information, les webinaires, les échanges individuels pour les aider à réfléchir en amont, non seulement au secteur ou à la spécialisation, mais aussi à la modalité de parcours dont ils ont réellement besoin.

FONDAMENTAUX, DURÉE DES ÉTUDES ET EXIGENCE ACADÉMIQUE

O. R : On entend beaucoup de discours sur la “fin des bac+5”. Vous y croyez ?
S. T : Je suis prudent. On peut débattre de la durée des études, mais il ne faut pas oublier qu’une partie du temps en bac+5 sert à consolider des fondamentaux qui ne sont plus acquis de la même manière qu’il y a trente ans. Les tests internationaux le montrent : le niveau moyen en mathématiques, en français, n’est pas homogène. Nous devons parfois réinstaller des bases que l’on considérait acquises auparavant, tout en développant de nouvelles compétences. C’est pour cela que les parcours se sont allongés et que les classes prépa gardent, à mes yeux, une vraie valeur ajoutée.

O. R : En résumé, votre plan vise à tenir ensemble exigence académique, pluridisciplinarité et enjeux citoyens ?
S. T : Oui, c’est exactement l’ambition. Consolider nos fondamentaux, assumer pleinement la multidisciplinarité – en France comme à l’international –, prendre au sérieux l’impact de l’IA, positionner l’alternance comme un vrai choix pédagogique, et assumer notre part de responsabilité dans la formation de citoyens capables de comprendre un monde complexe. C’est à cette condition que les écoles de management resteront utiles.

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