Face à des entreprises prises entre impératifs de transformation, contraintes budgétaires et accélération technologique, les écoles de commerce sont poussées à repenser leur rôle. À Kedge BS, la formation continue est désormais pensée comme une « solution entreprise » globale, articulant rigueur académique, sur-mesure et anticipation des compétences. Un repositionnement stratégique qui éclaire les mutations en cours dans l’écosystème RH nous explique son directeur général, Alexandre de Navailles.
- Propos recueillis par Vanessa Calvao et Olivier Rollot
En termes de formation continue, avez-vous un catalogue de formations et quel est votre périmètre exact chez Kedge ?
L’offre de formation continue de Kedge est structurée autour de deux grands volets. Environ 40 % de l’activité relève de formations diplômantes ou certifiantes, et 60 % de formations conçues sur mesure pour les entreprises. Le portefeuille diplômant comprend des équivalents du Bachelor et du Programme Grande École, quatre Executive Masters – en achats, supply chain, management de la qualité et santé –, ainsi qu’un Executive MBA à dimension internationale, déployé en France, à Shanghai et en Afrique. Nous proposons également des préparations au DCG et au DSCG, ainsi que des certificats digitaux.
Chaque année, cela représente entre 5 000 et 6 000 apprenants formés. L’ensemble de cette activité est regroupé sous une bannière unique, Kedge Solutions Entreprise, avec un objectif clair : dépasser le seuil actuel d’un peu moins de 10 % de l’activité globale de l’école.
Vous avez retravaillé votre positionnement vis-à-vis des entreprises. Comment ce repositionnement se traduit-il concrètement ?
L’activité est pilotée par la Direction Relations Entreprises et Executive Education, qui regroupe environ 100 collaborateurs, dont une cinquantaine spécifiquement dédiés aux solutions entreprises. Il ne s’agit pas d’une filiale autonome, mais d’une entité pleinement intégrée à l’école, avec son propre budget et des équipes dédiées : ingénierie pédagogique, équipes académiques, fonctions commerciales.
Nous fonctionnons en mode projet. Chaque demande d’entreprise fait l’objet d’une construction spécifique, ce qui explique que nous développions environ 150 programmes sur mesure par an. Les équipes sont réparties entre Marseille, Paris et Bordeaux, ce qui permet un ancrage territorial tout en servant des clients nationaux et internationaux.
Arrivez-vous à mobiliser les enseignants-chercheurs « classiques » sur ces dispositifs de formation continue ?
Oui. Un noyau de six à sept professeurs est plus directement impliqué, mais l’ensemble de la faculté peut être sollicité. Beaucoup de ces enseignants-chercheurs ont exercé pendant quinze à vingt ans en entreprise avant de rejoindre le monde académique.
Cette double expérience leur permet d’articuler rigueur scientifique et compréhension concrète des réalités économiques, ce qui est particulièrement précieux dans le cadre de formations à destination de cadres et de dirigeants.
Ce profil représente-t-il la majorité de vos intervenants ?
Ce n’est pas la majorité, mais il s’agit d’un volume significatif d’intervenants. Cette diversité de profils est un atout pour conjuguer exigences académiques et ancrage opérationnel.
Qu’est-ce qui vous a conduit à structurer cette offre de « solution entreprise » ?
Il ne s’agit pas d’un signal d’alerte, mais d’un choix stratégique. Le marché est très concurrentiel, et dans un contexte économique tendu, les entreprises ralentissent parfois leurs investissements en formation, alors même qu’elles doivent se transformer en profondeur.
Pour nous différencier, nous avons choisi de regrouper nos offres sous une logique claire et lisible, tout en intégrant systématiquement les grands enjeux actuels : la responsabilité sociétale des entreprises, l’intelligence artificielle et les évolutions géopolitiques.
Certains métiers sont directement impactés par ces trois dimensions. La supply chain, par exemple, est aujourd’hui traversée par des enjeux de durabilité, d’optimisation par l’IA et de souveraineté ou d’indépendance stratégique.
Observez-vous un basculement des demandes de formations en faveur de l’IA, au détriment du développement durable ?
Il existe effectivement une crainte que l’IA prenne le pas sur la RSE. Le sujet fondamental reste l’environnement et la diversité ; l’intelligence artificielle n’est qu’un outil.
Nous constatons un effet de mode IA, avec des entreprises qui se précipitent pour former leurs cadres, parfois sans stratégie clairement définie, par crainte de prendre du retard. L’enjeu est de replacer l’IA à sa juste place, au service de transformations plus profondes.
L’implantation parisienne est-elle indispensable pour développer la formation continue ?
Oui, c’est un élément vital. La majorité des grands groupes est basée à Paris. D’ailleurs, le campus parisien de Kedge s’est historiquement structuré autour de la formation continue, bien avant l’ouverture de programmes de formation initiale. Cette implantation est donc pleinement cohérente avec notre stratégie entreprise.
Jusqu’où peut-on aller dans la personnalisation sans dénaturer la cohérence académique ?
La ligne est claire : le cadre et la rigueur académiques ne sont pas négociables. En tant qu’école, nous produisons de la connaissance, et ce socle nourrit nos formations.
La personnalisation porte sur la forme – présentiel, distanciel, formats hybrides – et sur le rythme, plus ou moins intensif. Nous parlons de “sur-mesure encadré”, qui peut d’ailleurs déboucher sur une certification. Cette approche nous a valu la 8ᵉ place en France dans le classement custom du Financial Times.
Avez-vous des exemples récents de solutions coconstruites avec des entreprises ?
Nous avons par exemple conçu une académie des ventes pour Metro, qui a permis de former 800 managers, ainsi qu’une académie achats pour Orange. Ces dispositifs illustrent notre capacité à conjuguer cadre académique et adaptation aux besoins spécifiques des entreprises.
Qu’est-ce qui distingue Kedge et quel rôle souhaitez-vous jouer dans l’écosystème RH ?
Notre singularité tient d’abord à notre statut d’école. Nous proposons une approche à 360 degrés, qui articule recrutement – via les stages et l’alternance –, formation continue et diplômante, et accompagnement sur la marque employeur.
Nous nous appuyons sur un réseau d’environ 300 entreprises partenaires, un fort ancrage territorial et des expertises reconnues, notamment en achats et en supply chain. Notre objectif est d’alimenter un cercle vertueux : partir des besoins exprimés par les entreprises pour faire évoluer nos formations, tout en garantissant un impact concret de notre recherche. Nous assumons également un rôle de vigie, pour anticiper les transformations futures du marché du travail, en nous appuyant sur notre dimension internationale.
Mettez-vous réellement en miroir la recherche et la formation ?
Oui, pleinement. Nos 250 professeurs sont des enseignants-chercheurs. Les échanges avec nos partenaires portent à la fois sur la formation et sur des projets de recherche, ainsi que sur l’anticipation des besoins en compétences à long terme.
Un étudiant qui entre aujourd’hui sur le marché de la formation n’intégrera réellement le marché du travail que dans cinq ou six ans. Il est donc indispensable de co-construire, dès maintenant, les compétences de demain avec les entreprises.

Cet entretien est issu du deuxième numéro de l’Essentiel du Sup – Compétences, newsletter éditée par HEADway Advisory à destination des DRH sur les questions de formation de leurs salariés dans l’enseignement supérieur. Au sommaire de ce deuxième numéro : Dossier : Formation continue : Le virage des compétences / Débat : Opco Atlas : la reconversion des femmes dans le numérique. Un levier d’inclusion et d’innovation / Entretien : Jean Roch Houllier – Head of Operations, Learning and Digital – SAFRAN. Lire le magazine en ligne : https://www.yumpu.com/s/uf3OrJ4tYAwcM7DX