«La prochaine grande rupture sera celle de la deuxième révolution quantique »: Emmanuel Métais, directeur général de l’Edhec, trace les nouvelles ambitions de son école

by Olivier Rollot

Au cours des derniers mois, l’Edhec a enchaîné les annonces : nouvelle plateforme de marque, transformation des campus, investissements massifs dans la recherche, lancement d’une agence de notation climatique et d’un institut dans le quantique, montée en puissance du distanciel et réflexion sur l’IA générative… Autant de sujets sur lesquels nous faisons le point avec son directeur général, Emmanuel Métais.

Olivier Rollot : L’Edhec fait évoluer son identité de marque, mais sans rupture apparente…
Emmanuel Métais : Nous tenons à une certaine continuité. Notre ancienne plateforme de marque – avec un slogan très centré sur le mot « impact » et un logo hérité d’un travail mené il y a plus de dix ans – avait vieilli. Le mot « impact » a été repris partout, tandis que la figure de l’« homme en marche » ne représentait plus assez l’énergie collective que nous voulons incarner.

O. R : Comment avez-vous travaillé cette refonte ?
E. M : Nous avons collaboré pendant un an avec l’agence Babel, en impliquant nos professeurs, nos étudiants et diplômés, notre gouvernance et nos salariés. L’idée était de partir de notre raison d’être et de notre mission, pour trouver une signature qui reflète la force du collectif et soit en phase avec ce que l’école veut être dans les dix à vingt prochaines années. Graphiquement aussi, nous évoluons vers quelque chose de plus puissant, plus lisible, y compris pour les usages numériques.

CAMPUS : TRANSFORMATION À LILLE, NOUVEAU SITE A NICE

O. R : L’Edhec va largement investir dans la rénovation et l’extension de ses campus. Qu’est-ce que cela va représenter ?
E. M : C’est massif : 120 millions d’euros d’investissement. La moitié pour Lille, la moitié pour Nice. À Lille, on transforme profondément l’existant. L’organisation très rationnelle des années 2000 – un bâtiment pour les cours, un pour l’administration, un pour la restauration, etc. – semblait logique sur le papier, mais moins en termes de vie de campus. On recrée un véritable cœur de campus, on modernise les espaces et, sans construire beaucoup plus, on gagne 10 à 20 % de salles de cours et autant d’espaces de travail pour les étudiants.

O. R : Il y a aussi un enjeu environnemental fort sur ces travaux…
E. M : À Lille, l’un des bâtiments emblématiques, tout en verre, datait des années 80 : glacial l’hiver, surchauffé l’été, avec un bilan thermique à optimiser. Alors même que nous investissons en recherche sur le climat, il était indispensable d’être exemplaires sur notre propre patrimoine. Une bonne partie des 60 millions engagés sert donc à améliorer très fortement la performance énergétique et le confort.

O. R : Et à Nice ?
E. M : Nous avons acquis ce qui est probablement l’une des dernières parcelles disponibles de la promenade des Anglais, à une vingtaine de mètres de notre bâtiment actuel. Nous allons y construire un nouveau campus, avec des salles de cours et un learning center, soit environ 8 000 m² utiles supplémentaires. À terme, entre Lille, Paris, Nice, Londres et Singapour, nous atteindrons une surface de près de 100 000 m².

DE L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE A LA PHYSIQUE QUANTIQUE

O. R : Vous ouvrez un institut de recherche consacré au quantique. C’est très ambitieux pour une école de management ?
E. M : Nous avons déjà investi dans la recherche en intelligence artificielle, mais nous voulons regarder plus loin. La prochaine grande rupture sera celle de la deuxième révolution quantique, avec l’ordinateur quantique et ses applications. Nous ne faisons bien sûr pas de physique fondamentale, mais nous travaillons sur les conséquences de la physique quantique afin d’élaborer des solutions et des outils pour le business, la finance, l’assurance, les télécoms, la cybersécurité, la santé, l’aérospatial…

O. R : Vous avez déjà atteint la masse critique nécessaire pour cela ?
E. M : Nous nous appuyons sur des profils hybrides, comme celui de l’un de nos professeurs, Lionel Martellini, qui a une double formation en finance et en astrophysique, et qui a contribué à des travaux majeurs sur les ondes gravitationnelles. Aujourd’hui, nous structurons des premières verticales de recherche : quantique et finance/assurance d’un côté, quantique et télécoms-cybersécurité de l’autre, en partenariat avec des acteurs spécialisés.

O. R : Où en êtes-vous dans le déploiement des IAG ?
E. M : Nous possédons un centre de recherche dédié à l’IA, des programmes de spécialisation pour les étudiants et nous réalisons un travail de fond sur l’usage responsable. Nous n’avons pas voulu nous lier à un seul fournisseur technologique : l’écosystème évolue trop vite. En revanche, tous les élèves sont formés au bon usage des IA génératives. Nous expérimentons aussi des assistants pédagogiques : des « robots-tuteurs » nourris par les cours, avec lesquels les étudiants peuvent interagir pour réviser, poser des questions, demander des quiz. C’est très impressionnant et cela libère du temps aux professeurs pour aller plus loin avec les étudiants.


CLIMAT : RECHERCHE, AGENCE DE NOTATION ET MODÉLISATION DES RISQUES

O. R : L’Edhec a beaucoup investi sur les questions de changements climatiques ces dernières années. Où en êtes-vous ?
E. M : Sur la décennie 2020-2030, nous engageons une centaine de millions d’euros sur la recherche, dont une part importante sur le climat. Nous sommes partis de la finance – l’idée que la finance doit devenir un outil au service de la lutte contre le changement climatique –pour progressivement nous positionner sur le climat et recruter davantage de scientifiques dans ce domaine. Aujourd’hui, notre écosystème finance/climat, entre Nice, Paris, Londres et Singapour, réunit une centaine de personnes.

O. R : Cela a débouché sur la création d’une agence de notation climatique…
E. M : Oui, nous avons lancé Scientific Climate Ratings en juin dernier. L’idée est de traduire les scénarios climatiques en scénarios financiers. Si vous possédez, par exemple, un aéroport situé au bord de la mer, nous sommes capables de calculer une valeur actuelle nette en intégrant la montée des eaux, la fréquence des événements extrêmes, mais aussi les investissements d’adaptation possibles. Nous avons conçu des modèles à partir des scénarios du GIEC, et notre premier client est la Banque mondiale. Nous avons aussi noué une alliance avec un grand assureur, très intéressé par ces évaluations.


ADMISSIONS, DÉMOGRAPHIE ET ENJEUX INTERNATIONAUX

O. R : Sur les admissions, vous avez fait évoluer le concours de la grande école. Pourquoi ?
E. M : Nous restons attachés à un modèle très sélectif : tous nos élèves de première année de la grande école sont issus de classes préparatoires. A partir du concours 2027, nous allons introduire une nouvelle épreuve orale pour valoriser l’excellence académique des candidats. C’est un marqueur de sélectivité, assumé comme tel, et qui a été plutôt bien accueilli par les prépas. Cette épreuve se déroulera en complément de la Trilogie, sessions orales comportant notamment une épreuve centrée sur le collectif et la résolution de cas, parce que les grands problèmes de société ne se résoudront que collectivement.

O. R : La démographie française va baisser. Cela vous inquiète-t-il ?
E. M : Nous restons attentifs bien évidemment aux évolutions démographiques à venir. Nous sommes dans le haut du tableau, ce qui nous permet de conserver notre sélectivité. Et contrairement à d’autres, nous n’avons pas pour projet d’augmenter fortement nos effectifs français, car cela impliquerait mécaniquement de dégrader la sélectivité. Le véritable sujet, pour nous, ce sont les politiques migratoires : si la France durcissait drastiquement l’accueil des étudiants internationaux, comme on l’a vu au Royaume-Uni, au Canada ou dans les pays nordiques, cela serait très problématique à la fois financièrement et pédagogiquement.

O. R : Vous y voyez aussi un enjeu de responsabilité géopolitique ?
E. M : Les campus sont parmi les derniers espaces où des étudiants russes et ukrainiens, israéliens et palestiniens, américains et chinois peuvent encore se parler. Même avec des tensions, même sans s’aimer. Fermer ces échanges au nom d’un repli sur soi serait extrêmement dangereux à long terme.


RESPONSABILITÉ, JEUNES GÉNÉRATIONS ET SANTÉ MENTALE

O. R : La liste des responsabilités qui pèse sur les écoles n’a cessé de s’allonger… Cela ne vous effraie pas ?
E. M : C’est à la fois angoissant et exaltant. Nous avons des missions très claires : lutter, à notre échelle, contre le changement climatique, rapprocher les peuples, former les dirigeants de demain, et désormais prendre en compte la santé mentale des étudiants. Cela passe par la prévention, la formation au « prendre soin », des dispositifs d’écoute, des psychologues, des plateformes d’assistance en plusieurs langues. L’enjeu est d’identifier le plus tôt possible les situations fragiles et d’y répondre avec des professionnels.


FORMATION EN LIGNE, ALLIANCES ET HUMANITÉS

O. R : L’Edhec développe aussi fortement l’enseignement à distance. Avec quelles ambitions ?
E. M : Nous avons une branche dédiée à la formation en ligne, qui représente déjà près de 10 % de notre volume d’étudiants, soit environ 800 personnes. On y trouve des programmes diplômants et des formations courtes pour managers et dirigeants. Nous tenions à ce que ces programmes restent de haut niveau : les tarifs sont proches de ceux du présentiel et nous travaillons avec un réseau d’institutions partenaires européennes et nord-américaines spécialisées dans le distanciel.

O. R : Vous insistez en parallèle sur les humanités. N’est-ce pas paradoxal à l’ère de l’IA ?
E. M : Au contraire. Plus la technologie progresse, plus nous avons besoin de gens formés en sciences sociales, philosophie, géopolitique, histoire de l’art… Nous avons lancé un parcours « Humanités » cette année pour proposer aux étudiants d’approfondir leurs connaissances dans ces matières. Il est impératif de réfléchir à la place que doit occuper la machine, à ce qui doit rester le propre de l’humain et à la façon de concevoir des interfaces homme–machine. L’avenir, ce n’est pas l’humain contre l’IA, mais l’humain augmenté par l’IA – à condition d’être formé, lucide et exigeant sur ses usages.

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