Apprentissage : «Le problème est que les ajustements portent sur une baisse globale des prises en charge, sans distinguer suffisamment les formations »

Tristan Gillouard, directeur général de Sup de V

by Olivier Rollot

Après plusieurs années de forte croissance, l’apprentissage entre dans une phase plus tendue. Baisse des financements, raréfaction des offres en entreprise, nécessité de diversifier les ressources : les établissements comme les CFA doivent revoir leur modèle. Directeur général d’une école, Sup de V, dont 90% des élèves sont apprentis et ancien directeur de l’apprentissage au sein de la CCI Paris Ile-de-France, Tristan Gillouard revient avec nous sur ces transformations, l’évolution de l’accompagnement des jeunes et des entreprises, mais aussi les nouvelles exigences pédagogiques liées à l’intelligence artificielle, qui redessinent déjà les compétences attendues et les pratiques de formation.

 UN MODÈLE SOUS PRESSION

Olivier Rollot : Vous avez vécu de près la réforme de l’apprentissage depuis 2018, quel bilan en tirez-vous?

Tristan Gillouard : Le bilan de la réforme est très positif avec une image de l’apprentissage qui s’est nettement améliorée. L’apprentissage a aussi permis à des jeunes d’intégrer des formations auxquelles ils n’auraient jamais cru pouvoir accéder faute de moyens suffisants. Des PME/TPE ont ainsi pu avoir accès à des profils qu’elles ne pouvaient pas avoir auparavant.

Les difficultés de financement étaient identifiées très tôt avec un objectif assumé de monter à un million d’apprentis. Pour nous CFA de CCI cela a été un bouleversement total de passer à un financement par contrat qui ne nous permettait plus de soutenir certaines formations. D’autant que nous n’avions pas les mêmes coûts en Ile-de-France qu’ailleurs. Du jour au lendemain il a fallu produire 40 000 factures chaque année et apprendre à dialoguer avec les OPCO.

Et la réforme a ouvert la porte à beaucoup de nouveaux entrants dont certains de qualité douteuse. On a essayé de mettre de l’ordre avec le processus Qualiopi mais très peu d’établissements ont été retoqués. Financer des coûts contrat pour financer des fonds d’investissement ce n’est pas vraiment l’esprit de la loi !

O. R : La conjoncture change-t-elle aujourd’hui la donne ?

T. G : Très clairement. Le problème est que les ajustements portent sur une baisse globale des prises en charge, sans toujours distinguer suffisamment les formations selon leur qualité ou leurs résultats.

Par ailleurs nous recevons moins d’offres de contrats, spontanées comme issues de notre prospection, alors que l’apprentissage reste attractif pour les jeunes. Cette année, nous savons que certains candidats ne trouveront pas d’entreprise malgré notre accompagnement.

O. R : Quel est aujourd’hui le niveau moyen de financement de vos formations?

T. G : Nous sommes autour de 7 800 euros par apprenti en moyenne, avec des écarts selon les niveaux et les formations. Le dernier référentiel nous est défavorable, avec une baisse d’environ 2%, après de précédentes diminutions.

Nos formations sont particulièrement exposées parce que nous formons aux fonctions transverses de l’entreprise : commerce, marketing, ressources humaines, gestion ou comptabilité. Nos diplômés travaillent dans de nombreux secteurs, mais nos formations ne constituent pas toujours le cœur de métier d’une branche. Cela peut peser dans les arbitrages de financement.

O. R : À ce niveau de prise en charge, pouvez-vous encore équilibrer les formations ?

T. G : C’est difficile, notamment en région parisienne. Nous devons parfois demander un reste à charge aux entreprises. Il varie selon les formations et leur capacité à l’accepter. Sur certains BTS, les volumes d’heures sont importants mais les entreprises sont moins disposées à financer davantage.

Certaines petites entreprises ne peuvent rien verser et nous pouvons accepter le contrat car elles proposent des missions intéressantes pour nos apprentis. D’autres, qui recrutent des profils bac +5 plus experts, considèrent davantage la formation comme un investissement et acceptent plus facilement de contribuer.

L’ORGANISATION DE L’APPRENTISSAGE

O. R : Comment s’organise la relation entre Sup de V et le CFA porteur qui est celui de l’ensemble des écoles de la CCI Paris Ile-de-France?

T. G : L’école reste l’opérateur de formation : nous recrutons, organisons les cursus, accompagnons les jeunes et gérons la relation avec les entreprises. Le CFA porteur mutualise surtout la gestion financière avec les Opco et nous reverse les financements correspondant aux charges engagées.

La réforme du financement a rendu la relation avec les Opco plus complexe. Il était plus efficace d’industrialiser la facturation et les paiements au niveau du CFA plutôt que de maintenir le même service dans chaque école.

O. R : Comment avez-vous fait évoluer votre action ?

T. G : Nous avons renforcé notre force commerciale pour trouver des contrats, placer les jeunes et développer la formation continue. Le marché est devenu plus concurrentiel et nous devons fonctionner avec une véritable logique de développement.

De même nous accompagnons davantage les jeunes dans leur recherche d’entreprise : techniques de candidature, suivi individuel, jobboards, mise en relation et job datings. L’objectif est de leur donner les meilleures chances d’entrer en apprentissage.

O. R : Quelle part des ressources de Sup de V dépend de l’apprentissage ?

T. G : Environ 90% aujourd’hui, contre 10% pour les autres ressources. C’est un enjeu stratégique majeur. Nous voulons développer le temps plein, la formation continue et la collecte de taxe d’apprentissage, tout en maîtrisant davantage nos coûts.

UNE ALTERNANCE À CONSTRUIRE AVEC L’ENTREPRISE

O. R : Vous formez les maîtres d’apprentissage et pas seulement ceux de vos propres formations.

T. G : Une alternance réussie dépend de l’école, de l’entreprise et surtout de leur interaction. Encadrer un jeune ne s’improvise pas. Nous proposons donc des formations aux maîtres d’apprentissage pour les aider à exercer pleinement leur rôle de tuteur.

Cette formation n’est pas obligatoire mais nous la recommandons fortement. Certaines, branches comme l’hôtellerie-restauration, imposent toutefois des dispositifs spécifiques tels que le permis de former.

O. R : Quel rythme d’alternance privilégiez-vous ?

T. G : Il n’existe pas de rythme universel. Certaines entreprises préfèrent voir le jeune chaque semaine, d’autres veulent des périodes plus longues pour préserver la continuité des projets. Nous travaillons surtout sur des rythmes à la semaine ou à la quinzaine.

Nous adaptons le calendrier aux métiers lorsque l’activité l’exige. Pour une formation en commerce et distribution, nous libérons par exemple les apprentis plusieurs semaines entre décembre et janvier, lorsque les magasins ont le plus besoin d’eux. L’organisation pédagogique doit tenir compte des réalités de l’activité.

PRÉPARER LES JEUNES À L’ENTREPRISE

O. R : Question très large : qu’est-ce qui fait, selon vous, une bonne pédagogie de l’alternance ?

T. G : D’abord en amont, vérifier que les missions confiées en entreprise correspondent réellement aux compétences visées par la formation. Cette cohérence limite les frustrations et les ruptures. Ensuite, il faut maintenir un dialogue régulier entre le jeune, l’école et l’entreprise. Et nous travaillons également la réflexivité : le jeune revient sur ce qu’il a vécu en entreprise, le confronte au contenu des cours et partage son expérience avec sa promotion. Cela permet de créer du lien et, parfois, de corriger certains écarts.

O. R : Que faut-il apprendre à un jeune avant son premier contrat ?

T. G : Les bases comptent énormément : ponctualité, posture, codes professionnels, présentation. Pour les post-bac qui découvrent à la fois l’enseignement supérieur et l’entreprise, cet apprentissage comportemental est indispensable.

Nous travaillons avec eux leur CV, la réponse aux offres, l’entretien et la personnalisation des candidatures. Envoyer des centaines de courriers standards ne suffit plus. Nous utilisons aussi l’intelligence artificielle pour analyser les CV, comparer une candidature à une offre et simuler des entretiens.

Et lorsque le jeune enchaîne les refus nous l’aidons à comprendre ce qui n’a pas fonctionné, à progresser et surtout à ne pas se décourager. Décrocher un contrat dès les premiers entretiens reste rare. L’apprentissage suppose un engagement réel dans la recherche d’entreprise.

O. R : Vous intervenez également auprès des entreprises ?

T. G : Nous cherchons à comprendre précisément le besoin derrière une annonce. Une entreprise peut demander un bac +5 alors qu’un bac +3 correspondrait parfaitement aux missions. Nous pouvons alors l’aider à ajuster le profil ou la description du poste.

O. R : Certains jeunes ne sont-ils tout simplement pas prêts à être apprentis?

T. G : Cela arrive. Nous pouvons leur conseiller de commencer en temps plein puis de basculer vers l’apprentissage en deuxième ou troisième année. Cette progressivité est particulièrement utile pour certains profils de BTS ou de Bachelor qui ont encore besoin de gagner en maturité.

O. R : Que se passe-t-il après une rupture de contrat ?

T. G : Le jeune peut être maintenu en formation pendant six mois. Certains cherchent immédiatement une nouvelle entreprise, d’autres reviennent sous statut étudiant, et quelques-uns interrompent leur parcours. Nous les accompagnons en fonction de leur projet et de leur situation.

FAIRE CONTRIBUER L’APPRENTI ? UNE QUESTION À NUANCER

O. R : Êtes-vous favorable à une participation financière des apprentis ?

T. G : Je serais très prudent. Le talent ne doit jamais être bridé par la capacité à payer ses études. Il faut préserver des solutions pour les jeunes motivés qui n’en ont pas les moyens. Mais, selon le niveau de diplôme et les perspectives de rémunération, une réflexion différenciée peut exister.

Nous ne pouvons pas le traiter de manière uniforme. Un apprenti d’une grande école, rémunéré pendant sa formation et promis à une insertion favorable, n’est pas dans la même situation qu’un jeune beaucoup plus fragile financièrement. Toute éventuelle contribution devrait tenir compte de ces écarts.

DES CFA FRAGILISÉS

O. R : Mais les ruptures de contrat fragilisent directement les CFA ?

T. G : Les CFA doivent équilibrer leurs comptes et restent très dépendants des niveaux de prise en charge. Lorsque les financements baissent et que les contrats se rompent, les marges se réduisent. Les structures peu diversifiées sont particulièrement vulnérables.

Nous voyons progresser la part des CFA en difficulté financière : Selon une enquête de la FNADIR, 41% des CFA répondants seraient déficitaires en 2025 et cette proportion pourrait atteindre 56% en 2026. Si certains doivent fermer, ce n’est pas seulement un problème de gestion : c’est une partie de l’appareil de formation qui disparaît.

O. R : Vous contestez aussi les écarts de financement entre voies de formation ?

T. G : Nous nous interrogeons sur leur cohérence. Former un jeune en lycée professionnel ou un étudiant en master à l’université peut coûter nettement plus que les niveaux de financement accordés à certains CFA, alors que l’alternance ajoute des charges de suivi et de relation avec l’entreprise.

O. R : Faudrait-il davantage financer les formations en fonction de leurs résultats, cade essentiellement de l’insertion de leurs apprentis?

T. G : J’y suis favorable. Des critères de qualité et d’efficacité permettraient de regarder si les formations conduisent réellement à l’insertion professionnelle. Il serait logique que les financements tiennent davantage compte de cette capacité de transformation.

L’IA, NOUVEAU TERRAIN PÉDAGOGIQUE

O. R : Comment l’intelligence artificielle transforme-t-elle vos formations ?

T. G : Comme nous sommes certificateurs de nombreux diplômes, nous disposons d’une certaine souplesse pour faire évoluer les contenus. Nous intégrons progressivement l’IA dans les enseignements, tout en insistant fortement sur les conditions d’utilisation de l’IA ( confidentialité des données, intégrité académique, réflexion et travail personnel précédant le recours à l’IA, …).

Nous avons par exemple testé un outil qui simule une négociation commerciale. L’enseignant définit le profil de l’interlocuteur, son rôle, sa sensibilité ou son niveau d’agressivité. L’IA conduit l’échange, produit un compte rendu détaillé et permet au jeune de recommencer pour progresser.

O. R : L’IA menace-t-elle les premiers emplois des diplômés ?

T. G : Elle va surtout déplacer la valeur ajoutée humaine. Certaines tâches de base, notamment en comptabilité, seront davantage automatisées. En revanche, nous aurons encore plus besoin d’analyse, d’esprit critique et de créativité. C’est précisément ce que notre pédagogie doit désormais renforcer.

O. R : Un mot de conclusion ?

T. G : L’objectif n’est pas nécessairement d’essayer de retrouver une forte croissance des effectifs formés en apprentissage. Il s’agit plutôt de garantir que chaque contrat d’apprentissage soit une rencontre entre les projets des entreprises et ceux des étudiants, et débouche sur une véritable acquisition de compétences et une insertion professionnelle durable dans un environnement réglementaire et financier stabilisé qui donne confiance aux acteurs.

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