« Chimie ParisTech est à la fois une petite école en taille et une école dont l’intensité de la recherche a longtemps été parmi les plus fortes en France »: Christian Lerminiaux, directeur de Chimie ParisTech – PSL

by Olivier Rollot

Après plus d’une décennie aux commandes de Chimie ParisTech, Christian Lerminiaux va passer le relais à un nouveau directeur dans quelques semaines. Il dresse avec nous le bilan d’une direction marquée par la montée en puissance de la recherche, l’intégration à l’Université PSL, des réformes du recrutement et de la formation, et une bataille constante pour l’attractivité de son écoles, des talents aux financements, jusqu’aux locaux. Il évoque aussi les tensions sur l’international, la Chine, et l’avenir du diplôme d’ingénieur

UNE « PETITE » ÉCOLE DANS UN PAYSAGE TRÈS CONCURRENTIEL

Olivier Rollot : Chimie ParisTech a une réputation forte en recherche, mais une notoriété plus discrète auprès des jeunes alors qu’elle se place dans le top 10 des classements des école d’ingénieurs. Pourquoi ?
Christian Lerminiaux : Chimie ParisTech est à la fois une petite école en taille et une école dont l’intensité de la recherche a longtemps été parmi les plus fortes en France. Une école avec des noms d’anciens et de professeurs particulièrement prestigieux et de très bons chercheurs. Mais comme elle est spécialisée en chimie, elle n’a pas toujours la notoriété qu’elle devrait avoir auprès de ceux qui visent une carrière de manager ou de cadre, par comparaison avec Mines Paris ou CentraleSupélec par exemple.

Il lui colle une image d’« école de spécialité » qui formerait surtout pour la recherche un peu à l’image de nos voisins de l’ESPCI-PSL. Mais l’ESPCI-PSL est très généraliste, avec la physique, sciences de la vie et chimie. Ici nous sommes plus concentrés sur la chimie, avec ses matériaux et ses applications — qui se rapprochent parfois de la physique ou des sciences de la vie — mais ce n’est pas la même structure.

O. R : Aujourd’hui, vos diplômés se concentrent dans quels secteurs sur le marché du travail ?
C. L : Le pourcentage de doctorants est assez stable : 30 à 40 % de nos diplômés poursuivent en doctorat. Environ 30 % partent dans l’industrie, et 30 % poursuivent d’autres études : mastère spécialisé, business school, ou des domaines très ciblés, comme le parfum.

O. R : Et la parité hommes / femmes, où en est-elle ?
C. L : Nous nous situons autour de 50/50. Il y a eu des fluctuations : il y a deux ans, nous avons reçu 56 % de filles. Mais globalement, l’équilibre est bon, et nous avons réussi à la garder en passant dans le concours commun Mines Ponts, ce qui n’était pas gagné.


RÉFORME DU CONCOURS ET “SORTIR” DE L’IMAGE TROP SPÉCIALISÉE

O. R : Pourquoi avoir changé de mode de recrutement en passant dans le concours commun Mines Ponts en 2019 ?
C. L : Je voulais que nous sortions de l’image d’école uniquement centrée sur la chimie or le concours Mines Ponts impose un bagage en maths et en physique plus conséquent. Et cela évite aussi de recruter des profils qui voulaient nous rejoindre, mais sans accepter la part des mathématiques et de la physique. Or aujourd’hui, avec la transition écologique, il faut comprendre les conséquences systémiques.

O. R : Systémique, c’est-à-dire ?
C. L : Travailler sur une batterie, ce n’est pas seulement de la chimie : c’est aussi son environnement, l’énergie, le stockage, les arbitrages. Et la chimie évolue : la chimie en flux, par exemple, demande une logique de procédés, une gestion fine des intrants, du continu, des phénomènes dans des micro-canaux, parfois avec la lumière ou le plasma. Cette compréhension globale n’était pas aussi centrale avant et nécessite des compétences importantes en mathématiques et en physique.

Nous avons par exemple une équipe dédiées aux matériaux pour les technologies quantiques. Pendant longtemps, c’était dissocié de notre formation d’ingénieur. Aujourd’hui, on a monté un master en technologies quantiques avec PSL, et l’école s’y implique davantage. Les étudiants peuvent s’y consacrer en dernière année ou en spécialité, et se retrouvent au contact de profils très « physique ». Ils ont donc parfois de gros efforts à produire pour se remettre à niveau, ayant fait moins de physique dans leur formation, mais ils possèdent le socle.


ATTRACTIVITÉ : POURQUOI RESTER À PARIS COMPTE

O. R : Vous écartez définitivement l’idée d’un déménagement en dehors de Paris comme l’ont fait d’autres écoles d’ingénieurs?
C. L : Nous n’avons aucun intérêt à quitter le centre de Paris. Nous y perdrions en qualité de recrutement étudiant et surtout en qualité de staff académique. Aujourd’hui, attirer des enseignants-chercheurs internationaux est difficile sur le seul salaire : ce qu’on nous leur apportons, c’est l’environnement scientifique, l’écosystème autour. Paris !

O. R : Pourtant être à Paris n’est pas forcément simple pour une école d’ingénieurs, surtout en chimie
C. L : Au centre de Paris, faire de la chimie implique en effet des contraintes de sécurité, et nos locaux ne sont pas adéquats. Beaucoup diraient « déménageons » mais nous perdrions en attractivité. Nous avons certes rénové nos locaux – isolation, réseau électrique, un amphi, l’entrée, la salle de conseil, et là 1 250 m² – mais certains bâtiments sont des constructions des années 60 sur dalle, avec des ferraillages qui rouillent : il y a des urgences. Or, si nous avons obtenu des financements de la DGESIP, nous n’avons pas de financement du CPER (contrat de plan État-région) depuis  plus de 20 ans   car la région Ile-de-France estime que  la mairie de Paris doit prioritairement participer .

UN CORPS PROFESSORAL DE PLUS EN PLUS INTERNATIONAL

O. R : Vous dites souvent que diriger Chimie ParisTech, c’est diriger une institution où l’on ne gère pas la majorité des salariés.
C. L : Nous avons beaucoup de personnels CNRS. C’est courant dans PSL, mais pas dans les écoles d’ingénieurs. Heureusement, le CNRS est très impliqué et ses personnels occupent des postes de direction dans l’école : unités de  recherche, direction  scientifique et bien sûr de chercheurs…

O. R : Vous parvenez à attirer beaucoup de profils internationaux ? Voire même des professeurs aujourd’hui en poste aux Etats-Unis qui veulent quitter leur universités ?

C. L : Les Américains avec un poste permanent ne bougent pas. Ceux qui viennent sont souvent en recherche d’opportunité ou de poste stable. Dans ce contexte, les chaires de professeur junior (CPJ) ont été une fenêtre.

Les CPJ, ce sont des postes contractuels avec titularisation au bout de quatre ans. Nous avons joué le jeu dès le premier appel, alors que d’autres établissements ne le voulaient pas. Aujourd’hui, nous recevons trois CPJ.

O. R : Sans tensions internes ?
C. L : Il peut y avoir un sentiment d’injustice chez certains maîtres de conférences, parce que les CPJ « arrivent de nulle part » et passent devant. Mais ma réponse est pragmatique : ce sont des postes nouveaux. S’il n’y a pas de poste de professeur, on ne peut pas “transformer” magiquement la situation. Et à l’école, il n’y a pas eu de contestation sur le niveau des candidats : nous avons ainsi pu recruter des profils internationaux.


UNE ECOLE AU CŒUR DE L’UNIVERSITE PSL

O. R : Qu’est-ce que l’intégration de Chimie Paris dans l’Université PSL a changé concrètement pour Chimie Paris?
C. L : D’abord la légitimité : aujourd’hui, l’école est un membre à part entière de PSL et fait donc partie des meilleurs institutions d’enseignement supérieur mondiale dans les classements. Ensuite, l’argent de la recherche : PSL a remplacé certains mécanismes par de grands programmes de recherche. Sur 14 programmes financés, nous sommes présents dans huit. Cela nous apporte des moyens que nous n’aurions sans doute pas obtenus seuls.

O. R : Et côté diplômes ?
C. L : A côté du diplôme d’ingénieur , il a fallu développer tout une offre de formation , notamment de master . Ces masters sont vitaux  pour le lien formation-recherche. En Chimie nous sommes ainsi passés d’un master surtout porté par Sorbonne Université mais auquel nous étions co acrédités à un master de chimie PSL géré par l’école. Les effectifs montent : 25 en première année, 60-70 en deuxième.
Et pour le doctorat aussi : avant, l’école ne “portait” pas le doctorat. Maintenant, la gestion est faite à l’école, PSL délivre, et le président de PSL signe, mais c’est nous qui autorisons la soutenance et approuvons la composition du jury .Il en est de même de l’Habilitation à Diriger des Recherches


BUDGET : DE 12 À 20 MILLIONS

O. R : Comment ont évolué vos finances ces dernières années ?
C. L : Quand je suis arrivé, la subvention du ministère était autour de 9 millions, le budget total 11-12 millions. Aujourd’hui, le budget est autour de 19-20 millions, la subvention est passée à environ 10 millions. Le reste, c’est la montée des ressources propres : contrats, frais de scolarité, financements, etc. J’ai martelé qu’il ne fallait pas passer son temps à pleurer : il faut aller chercher l’argent.

O. R : Vous avez par exemple développé des contrats de professionnalisation.
C. L : Oui, nous sommes proches de 11 000 euros par an par contrat, avec 25 à 30 contrats : cela fait nous amène environ 300 000 euros.

O. R : Vous avez également augmenté les frais de scolarité de vos étudiants ?
C. L : Nous sommes passés pour 2026-2027 à 1 200 euros, surtout pour marquer le coup : montrer qu’on est capables de prendre la décision, sans enfermer mon successeur.

O. R : Et les frais différenciés pour les étudiants hors Union européenne, y êtes-vous favorable ?
C. L : Je n’ai jamais transigé à ce sujet. La logique, c’est : une exonération peut exister, mais pas par principe. Elle doit être demandée par les étudiants, étudiée par une commission, et le conseil d’administration doit se prononcer sur chaque exonération. À partir du moment où on fait de la bonne science et qu’on forme bien, cela a un coût. Et les candidats étrangers le savet :  si le prix est faible , c’est qu’on ne forme pas bien !


PHILANTHROPIE : « L’ARGENT EXISTE EN FRANCE »

O. R : Vous voulez créer une fondation. Pourquoi maintenant ?
C. L : Parce que tout est prêt, et je veux y arriver avant de partir. Mais dans PSL, il y a la fondation PSL et les fondations d’établissements : il faut articuler. Et une fondation marche beaucoup avec les alumni.

O. R : Vous croyez peu aux dons des entreprises ?
C. L : Les entreprises donnent surtout pour la visibilité. Elles donneront à l’Opéra, à des causes visibles. Pour une école comme la nôtre, le moteur, ce sont les anciens. Et je pense qu’on doit faire évoluer la culture du don en France. Les particuliers n’ont jamais eu autant d’argent en France .


RECHERCHE : JUSTE COUT ET PLACE DE LA CHINE

O. R : Autre ressource majeurs : les contrats de recherche. Mais n’y a-t-il pas parfois une sous-évaluation de leurs coûts réels pour l’école ?
C. L : Trop souvent, c’est le chercheur qui négocie, avec la peur que l’entreprise dise non. Donc il brade. Il faut que le devis vienne d’un service de valorisation ou de transfert. Cela demande une organisation : juristes, relations industrielles structurées. Quand je suis arrivé, il n’y avait pas de vraie fonction relations industrielles, pas de juriste dédiée. Nous avons désormais une juriste à temps plein, et il en faudra sans doute une deuxième.

O. R : La Chine est devenue un sujet sensible. Comment faites-vous pour avoir toujours des relations avec elle ?
C. L : Nous ne pouvons pas faire abstraction de la première puissance industrielle, surtout en chimie. En même temps, il faut être lucide : la Chine sait ce qu’elle fait quand elle envoie des doctorants à l’étranger. Il faut  obtenir une vraie réciprocité, avec des étudiants français qui iraient aussi en Chine sur des sujets qui nous intéressent, dans des labos adéquats.

O. R : Vous dépendez de ces doctorants chinois ?
C. L : Aujourd’hui quasiment un quart de nos doctorants sont des doctorants chinois financés par la Chine : 25 à 30 doctorants. C’est une capacité de recherche incontournable . La question, c’est : est-ce qu’on peut continuer, et comment ? Nous essayons de privilégier des sujets non critiques, sans transfert de technologie pendant la thèse.


INTERNATIONALISER LE DIPLÔME D’INGÉNIEUR

O. R : Comment doivent évoluer selon vous les diplômes d’ingénieur ?

C. L : La formation d’ingénieur à la française doit changer d’échelle pour être vraiment internationale. Nous ne pouvons pas ne recevoir qu’environ 20 % d’étudiants internationaux. Il faut aller vers 50 % à terme. Mais cela suppose d’aligner le diplôme d’ingénieur sur des standards de masters de technologie internationaux, et c’est compliqué.

O. R : L’Europe peut-elle nous aider ?
C. L : Nous travaillons dans le cadre d’universités européennes sur des diplômes conjoints. Certains pays avancent plus vite : l’Espagne a déjà inscrit dans la loi des mécanismes de reconnaissance. Mais le marché du travail européen reste fragmenté, et l’enseignement supérieur n’est pas une compétence européenne.


PARCOURS ET FIN DE MANDAT

O. R : Vous êtes au-delà de la fin de mandat. Ça représente combien de temps, au total ?
C. L : La fin de mandat était fin octobre. En réalité, c’est plus de dix ans, parce que c’est mon troisième mandat d’administrateur provisoire. Je suis arrivé en décembre 2014, nommé en juillet 2015, puis de nouveau administrateur provisoire de juillet 2020 à octobre 2020. On peut dire onze ans.

O. R : Comment cela va-il se passer pour votre succession ? Que ferez-vous ensuite ?
C. L : Il y a aujourd’hui neuf candidats, le conseil d’administration a fait une proposition au Ministre  fin janvier et la nomination devrait se faire dans les prochaines semaines . J’espère une prise de fonction de mon successeur au 1er avril. Je prendrai sans doute ma retraite car s’est un peu obligatoire en France  mais je ne dis pas que je m’arrête : j’ai 68 ans, 69 en juin et il y a des dossiers — PSL, université européenne , implantations à l’étranger (Brésil notamment – je viens d’être nommé directeur Français de l’institut universitaire PSL-USP (Université de Sao Paulo) — sur lesquels je peux encore être utile.

Nicolas Sennequier, directeur adjoint en charge de la recherche à Géodata Paris, a été proposé, le 29 janvier 2026, par le conseil d’administration de Chimie ParisTech-PSL, pour succéder à Christian Lerminiaux, selon les informations recueillies par AEF info. 

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