Engagée dans une démarche de transformations responsables initiée dans sa stratégie 2023-2030, Centrale Méditerranée affirme aujourd’hui sa stratégie « Cap 2030 » : devenir un territoire source de l’ingénierie responsable. L’école vient justement de publier son Schéma Directeur Développement Durable & Responsabilité Sociétale et Environnementale (DD&RSE) afin d’accélérer la mise-en-action nous explique Carole Deumié, directrice de Centrale Méditerranée.
Olivier Rollot : Votre action s’inscrit dans la continuité du plan stratégique présenté en 2023. Comment ce cadre évolue-t-il aujourd’hui ?
Carole Deumié : Depuis deux ans, nous menons notre plan stratégique en intégrant pleinement un schéma directeur dédié au développement durable et à la responsabilité sociétale. Cette démarche nous conduit à revisiter l’ensemble de nos orientations à l’aune du sens des responsabilités.
Nous avons trois axes de développement assortis d’objectifs chiffrés, mais surtout une transformation responsable et transversale qui irrigue tout : formation, recherche, innovation, qualité de vie au travail, inclusion, égalité.
Dans un monde en mutation, où notre souveraineté n’est plus un acquis, notre ambition est de former des ingénieurs impliqués dans la Cité, capables d’agir pour répondre aux défis environnementaux et sociétaux. La mise en œuvre opérationnelle de cette démarche globale s’appuie sur une boussole, un pilotage et une animation, à travers 100 actions pour accélérer nos transformations.
O. R : Concrètement, comment cette vision se traduit-elle ?
C. D : Nous avons choisi une approche scientifique et systémique. L’école s’est engagée dans la Convention des entreprises pour le climat en 2024, ce qui nous a poussés à penser nos propres limites, nos impacts et nos leviers. Nous nous sommes donc dotés d’une « boussole » : le modèle du donut. Cela signifie travailler à l’intérieur des limites planétaires en considérant le carbone, l’eau, la biodiversité, l’imperméabilisation des sols… Nous nous fixons nos propres indicateurs et les suivons. L’originalité est là : décliner le modèle du donut au niveau d’un établissement et en faire un cadre d’action scientifique.
UNE VISION SYSTÉMIQUE INTÉGRÉE AUX FORMATIONS
O. R : Vos élèves sont-ils toujours autant motivés par ces enjeux de responsabilité sociale et environnementale (RSE) ?
C. D : Tout à fait. Environ 50 % de nos diplômés s’orientent vers des métiers liés aux enjeux planétaires. Nous ne constatons pas de déception massive chez nos diplômés une fois dans l’entreprise. Notre rôle n’est pas de « promettre qu’ils changeront le monde », mais de les confronter au réel et de leur donner des outils scientifiques, une culture des limites et un esprit critique. Certains diplômés très engagés reviennent d’ailleurs accompagner les promotions.
O. R : Comment les enseignants-chercheurs s’approprient-ils cette mutation ?
C. D : Ils sont convaincus de l’importance d’évoluer mais doivent relever trois défis : adapter leurs enseignements à des enjeux parfois éloignés de leur discipline d’origine ; faire évoluer leurs thèmes de recherche ; et adopter des pratiques responsables dans les laboratoires (déplacements, consommables, numérique). Cela demande du temps et de l’accompagnement.
O. R : Comment articulez-vous ce cadre avec l’axe de formation, notamment l’objectif de former davantage de professionnels ?
C. D : Former plus d’élèves tout en gardant une vision systémique suppose d’intégrer un socle scientifique sur les transitions dans tous les cursus. Nous développons aussi des semestres thématiques, comme celui sur « l’eau et les territoires », ou des programmes cohérents, du Bachelor au Mastère spécialisé. L’école coordonne par exemple un grand projet régional sur l’éolien flottant dans le cadre de France 2030 : un seul thème décliné sur toute l’offre de formation.
O. R : Et sur l’inclusion ?
C. D : Nous tenons à rester une école ouverte : 30 % de filles, 30 % de boursiers.
Nous tenons à rester une école ouverte. 30 % de nos élèves sont des filles, et 30 % des boursiers, jusqu’à 50 % dans certaines formations. Nous développons l’inclusivité de nos cursus en élargissant le vivier des candidats et en recrutant davantage de femmes, afin de favoriser l’équité des chances et de former des promotions plus représentatives de la diversité de la société.
C’est un pilier de notre responsabilité.
RECHERCHE : RELIER SCIENCE ET ENJEUX DE SOCIÉTÉ
O. R : L’innovation scientifique est un autre axe majeur. Comment évolue-t-il ?
C. D : Nous avons notamment un programme en intelligence artificielle, lié à la modélisation du vivant. Un pôle d’expertise adossé à la chaire UNESCO « Innovation pour le développement durable » sera lancé, tandis qu’une réflexion sur de nouveaux indicateurs d’évaluation de la recherche est engagée, au-delà des métriques traditionnelles. Aujourd’hui, elle se concentre sur la redirection écologique, l’eau, l’agriculture, l’irrigation. Là encore, nous choisissons des objets concrets pour aligner recherche, formation et responsabilité.
O. R : Votre stratégie repose aussi sur des partenariats. Comment les choisissez-vous ?
C. D : Nous travaillons avec des entreprises engagées dans leur propre transformation. Certaines proposent des cas d’usage pour nos élèves, comme des projets sur la décarbonation territoriale avec un consortium issu de la Convention des entreprises pour le climat. Nous menons également de grands programmes partenariaux, par exemple sur la sécurité des transports. Cette logique renforce l’apprentissage par projet et l’ancrage territorial.
O. R : Et en interne ?
C. D : Nous lançons en 2026 une assemblée citoyenne consacrée au campus, pour intégrer la qualité de vie et la transformation des métiers. Le campus devient un levier de changement.
UN MODÈLE ÉCONOMIQUE SOUS TENSION, MAIS MAÎTRISÉ
O. R : La situation financière demeure-t-elle sous contrôle dans un environnement qu’on sait difficile pour l’enseignement supérieur public ?
C. D : Oui, même si nous sommes en déficit, il est contrôlé et largement au-dessus des seuils prudentiels. Les charges exogènes pèsent, mais nous poursuivons notre développement, notamment l’ouverture du second campus. Nous mobilisons tous les leviers possibles : France 2030, grands projets partenariaux, ERC (European Research Program), etc.
O. R : Vous venez d’instaurer la modulation des droits d’inscription. Pourquoi ?
C. D : Nous voulions sortir d’un effet de seuil : les boursiers sont exonérés, mais les non-boursiers paient 2 500 €. Nous mettons donc en place une modulation entre 0 € et environ 4 600 €, selon les revenus par part. L’objectif est l’équité sociale. C’est la première application du dispositif ; nous ajusterons au besoin.
DÉMOGRAPHIE ET ATTRACTIVITÉ : DIVERSIFIER LES VIVIERS
O. R : Les écoles d’ingénieurs s’inquiètent d’une baisse de la démographie. Comment l’anticiper ?
C. D : Aujourd’hui, nous ne constatons pas de baisse du vivier sur le cycle ingénieur. Mais nous anticipons l’avenir, d’où la création de notre Bachelor : il permet d’aller chercher des élèves dès le bac, ainsi que des profils universitaires d’excellent niveau. Diversifier les viviers est indispensable.
O. R : Vous accueillez 25 % d’étudiants internationaux. Cela peut-il progresser ?
C. D : Nous souhaitons progresser, malgré un contexte de partenariats internationaux qui se resserrent. Nous visons des accords ciblés, comme au Caire, ou en Europe. L’enjeu est aussi de concilier interculturalité et réduction des impacts carbone des mobilités.
O. R : La formation continue peut-elle devenir un moteur financier ?
C. D : À court terme, non. Elle équilibre ses coûts mais ne dégage pas de marge significative. Cela reste un axe à développer, en particulier en travaillant des projets sur mesure avec certains partenaires pour accompagner les enjeux d’évolution des métiers, en valorisant nos expertises scientifiques. Pour nous, les ressources les plus structurantes restent à ce stade les grands projets partenariaux et les chaires.
O. R : Quelle place occupe l’apprentissage à Centrale Méditerranée ?
C. D : Nous comptons environ une centaine d’apprentis. C’est un axe important de développement, soutenu par une refonte des rythmes pédagogiques pour que tous les élèves bénéficient de la même cohérence de parcours. Le démarrage 2025 est un peu plus tardif, comme partout, mais sans impact structurel. Et nous continuerons à porter haut ce dispositif vertueux pour les élèves, l’école et les entreprises.