«La continuité de l’action est essentielle pour permettre aux établissements de s’inscrire dans le long terme »: Claire Peyratout, présidente de la Commission des titres d’ingénieur

by Olivier Rollot

À l’occasion de son colloque annuel organisé à La Rochelle, la présidente de la Commission des titres d’ingénieur (CTI), Claire Peyratout, dresse avec nous un premier bilan de son mandat. Gouvernance, simplification, attractivité, féminisation, internationalisation, formation continue : elle revient sur les défis actuels et les leviers d’action pour l’avenir

Claire Peyratout présente les grandes orientations de la CTI qu’elle préside lors du colloque annuel de la CTI les 9 et 10 février à La Rochelle

Olivier Rollot : Cela fait deux ans que vous êtes présidente de la Commission des titres d’ingénieur. Quel premier bilan pouvez-vous dresser alors que vous allez bientôt passer la main ?

Claire Peyratout : Deux ans à la présidence mais huit ans à la commission. Il est encore un peu tôt pour parler d’un bilan définitif. Néanmoins, si nous devions résumer ces deux années, nous pouvons identifier plusieurs avancées structurantes.

Nous avons d’abord mis en place un comité d’orientation stratégique. Il s’agit d’un comité consultatif réunissant des représentants de l’Académie des technologies, des personnalités étrangères, notamment du Canada sur les questions numériques, des représentants des ministères de tutelle de nos écoles du monde de l’entreprise. Ce comité permet de réfléchir collectivement aux orientations futures du métier d’ingénieur.

Nous avons organisé deux réunions à ce jour, une environ tous les six mois. La première, en juin 2025, portait sur le vivier, la diversification, la féminisation et l’attractivité des formations. La seconde était consacrée à la place de la recherche dans les formations d’ingénieurs. Elle a permis de réaffirmer le rôle fondamental de la formation à et par la recherche.

Ce comité est aujourd’hui une force de proposition importante, au même titre que les retours d’expérience que nous recueillons auprès de nos partenaires.


SIMPLIFIER SANS RENONCER À L’EXIGENCE

O. R : Vous avez engagé un vaste chantier de simplification des procédures de la CTI.  Avec quels objectifs ?

C. P : Dès l’automne 2024, nous avons lancé plusieurs chantiers de simplification. L’objectif est clair : dans la mesure où les écoles apportent des garanties solides en matière de qualité, nous souhaitons limiter les visites d’évaluation par la Commission aux accréditations périodiques.

Nous observons une accumulation d’exigences : référentiels, labels, évaluations, réseaux, certifications. Cette inflation génère une charge administrative considérable pour les établissements. Nous voulons préserver un haut niveau d’exigence tout en rendant les procédures plus lisibles, plus rapides et plus efficaces.

Nous cherchons donc à cibler les simplifications qui ont le plus d’impact et qui correspondent réellement aux attentes des écoles.

O. R : La réforme de 2022 de votre référentiel a marqué un tournant. Comment s’inscrit-elle dans votre action actuelle ?

C. P : Nous ne faisons pas des réformes pour le principe. La continuité de l’action est essentielle pour permettre aux établissements de s’inscrire dans une perspective de long terme. En 2022, une réforme systémique a permis de condenser et de structurer le référentiel. Aujourd’hui, nous procédons à des ajustements, en réponse aux attentes de nos parties prenantes.

La Commission est une agence d’assurance qualité, instance paritaire, unique en Europe dans sa forme. Nous travaillons par consensus. Les membres proposent des évolutions, qui sont débattues collectivement. Elles ne sont adoptées que si un accord majoritaire se dégage.

Nous sommes dans une logique d’amélioration continue, pas dans une logique de rupture permanente.

O. R : Les écoles demandaient plus de souplesse dans vos procédures. Comment y avez-vous répondu ?

C. P : Nous avons introduit davantage d’agilité. En contrepartie, nous demandons aux écoles de présenter une vision à moyen terme de leur développement. Elles doivent réfléchir à leur position actuelle, à leurs perspectives, à leurs opportunités. Cela permet une meilleure rationalisation des efforts.

Nous sommes dans une période de transformations majeures, liées au numérique, aux enjeux sociétaux et environnementaux. Nous ne pouvons pas modifier sans cesse le cadre de référence, au risque de désorienter les établissements. Il faut maintenir des repères stables.

O. R : L’intelligence artificielle prend une place croissante dans votre référentiel. Pourquoi ?

C. P : Nous avons commencé à intégrer l’IA l’an dernier. Cette année, nous avons souhaité formaliser davantage. Les écoles doivent définir des règles claires concernant l’utilisation de l’IA, le plagiat, les usages pédagogiques, les droits et devoirs des enseignants et des étudiants. Il ne s’agit pas seulement d’introduire un outil, mais de réfléchir à son usage dans les formations.

O. R : La question des mobilités douces a suscité des débats quand vous l’avez présentée. Pourquoi l’avoir intégrée?

C. P : Nous avons introduit la possibilité pour les écoles de choisir de comptabiliser le temps de mobilité douce dans la durée de la mobilité internationale. Cette mesure s’inscrit dans les dispositifs européens, notamment Erasmus. Elle laisse aux écoles la liberté de définir leur cadre.

Il peut s’agir du train, du covoiturage, du vélo dans certains contextes. Les élèves étaient demandeurs, car leurs calendriers sont souvent très contraints. Cette évolution peut s’intégrer aussi dans les stratégies de développement durable des établissements.

O. R : Certaines écoles estiment que la Commission est trop exigeante. Que leur répondez-vous ?

C. P : Effectivement, mais d’autres écoles considèrent que la Commission pourrait être plus exigeante. L’exigence du référentiel est un gage de qualité, en France comme à l’international. Elle participe à la reconnaissance des écoles d’ingénieurs.

Nous observons néanmoins quelques signaux faibles : difficultés de recrutement dans certains secteurs, tensions sur certains publics. Les écoles restent dynamiques, ouvrent de nouvelles formations, explorent de nouveaux champs, notamment dans le numérique et les jeux vidéo où nous avons pour la première fois cette année reconnu le diplôme d’ingénieur d’une école spécialisée.

Lorsque des projets sont solides, validés, dotés de moyens suffisants, et portés par des établissements responsables, nous pouvons accélérer et simplifier leur examen.

ANTICIPER LA BAISSE DÉMOGRAPHIQUE

O. R : Un faible nombre de nouvelles demandes de reconnaissance ont été émises par les écoles en formation continue dans la dernière campagne. Pourquoi ?

C. P : L’apprentissage a pris une place centrale. Les écoles ouvrent prioritairement des formations par apprentissage en réponse aux besoins des entreprises.

Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de formation continue. La majorité des écoles disposent d’un dispositif structuré. Ce que nous évaluons, c’est l’existence d’une organisation claire, de tarifs, de procédures, et la capacité à délivrer le diplôme d’ingénieur par cette voie.

Nous évaluons uniquement des formations diplômantes. Or, lors de la dernière campagne d’accréditation, nous notons qu’il n’y a pas d’ouverture de nouvelles formations continues, contrairement à l’apprentissage.

O. R : Une baisse du nombre d’étudiants est annoncée. Comment l’anticiper ?

C. P : Nous incitons les écoles à diversifier leurs recrutements. Le référentiel prévoit plusieurs voies d’accès, notamment via les bachelors en sciences et ingénierie. Une partie minoritaire des cohortes de bachelors peut intégrer le cycle ingénieur dans la même école. Cela permet d’élargir le vivier, tout en préservant l’objectif de professionnalisation.

La question des mises à niveau est centrale. Nous observons des initiatives, mais il n’existe pas encore de consensus national.

O. R : La part des femmes dans les écoles d’ingénieurs stagne autour de 27 %. Comment l’expliquez-vous ?

C. P : Nous observons ce phénomène dans la plupart des pays industrialisés. Il semble exister une asymptote autour de 30 à 35 %. Les causes sont multiples : stéréotypes, orientation précoce, représentation des métiers. Les biais interviennent très tôt dans la scolarité. Des expérimentations, comme celles menées par certaines écoles, sont indispensables. Mais il s’agit d’un combat de longue haleine.

O. R : Quelle est votre vision de l’internationalisation ?

C. P : Nous promouvons fortement la mobilité sortante. Dans un contexte de fermeture des frontières et de crispations identitaires, il est essentiel de défendre l’ouverture et les valeurs européennes.

Concernant la mobilité entrante, une stratégie nationale est nécessaire. Une école, même prestigieuse, ne pèse pas seule à l’international. Une approche collective serait plus efficace. Le label « Bienvenue en France » va dans le bon sens mais il est indispensable d’aller plus loin. L’État semble prendre conscience de cet enjeu.

La CTI est également fortement impliquée dans les processus européens, Bologne et UE. A titre d’exemple, nous sommes co-chair du groupe dédié à l’Assurance qualité et particulièrement impliqués sur le European Degree / European Degree Label. Il est essentiel d’accompagner nos établissements dans ces processus.

O. R : Vous citez souvent le Canada comme modèle. Pourquoi ?

C. P : Le Québec a mis en place une stratégie claire, lisible, fondée sur l’identification de nationalités et de compétences prioritaires. Cela facilite l’attractivité et la mobilité. En France, l’international repose encore trop sur des relations individuelles ou scientifiques. Une stratégie collective renforcerait notre position.

APPRENTISSAGE : UN MODÈLE À RÉGULER

O. R : Certaines écoles très engagées dans l’apprentissage rencontrent aujourd’hui des difficultés. Est-ce préoccupant ?

C. P : Nous observons effectivement des signaux faibles. Les établissements exclusivement tournés vers l’apprentissage sont plus vulnérables lorsque les contrats se raréfient. Nous avons donc fait évoluer le référentiel pour rappeler les écoles à leurs responsabilités : elles doivent prévoir des voies alternatives pour garantir l’obtention du diplôme si l’étudiant n’obtient pas de contrat.

Le marché s’autorégule en partie. Les entreprises qui ont réellement besoin d’apprentis continuent à recruter. Mais les écoles doivent anticiper et sécuriser les parcours.

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