Comment le Hcéres va évaluer l’enseignement supérieur privé

Entretien avec Jérôme Méric, directeur du département Enseignement supérieur privé du Hcéres

by Olivier Rollot

Avec l’intégration des activités de la Cefdg, le Hcéres rassemble désormais l’ensemble de l’évaluation de l’enseignement supérieur privé sous la houlette de Jérôme Méric. Alors qu’il a pris cette semaine ses fonctions de directeur du département Enseignement supérieur privé du Hcéres, ce dernier nous explique comment cette évolution doit simplifier les démarches des établissements tout en renforçant la cohérence des évaluations. Elle intervient dans un contexte mouvementé : fragilité économique de certaines écoles, évolution des critères de qualité et surtout interrogations sur l’avenir législatif de la loi sur la régulation de l’enseignement supérieur privé lucratif.

UNE ÉVALUATION DAVANTAGE INTÉGRÉE

Olivier Rollot : Qu’est-ce que l’intégration des activités de la Cefdg (Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion) au sein du Hcéres va changer pour les établissements privés ?

Jérôme Méric : Elle permet de réunir dans un même lieu l’essentiel de l’évaluation de l’enseignement supérieur privé. Jusqu’à présent, les formations en management étaient évaluées par la Cefdg, les établissements par le Hcéres et certaines formations spécialisées directement par le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace (MESRE). Un mouvement progressif a conduit à rapprocher ces évaluations. L’objectif est double : assurer davantage de cohérence entre les démarches et simplifier le travail demandé aux établissements, tout en inscrivant ces évaluations dans une autorité publique indépendante.

O. R : Comment cette simplification va-t-elle impacter les écoles ?

J. M : Un établissement déjà évalué par le Hcéres pourra faire examiner ses formations dans une temporalité proche, avec des comités pouvant partager certains membres. Nous voulons inscrire les évaluations dans un cycle lisible, en principe tous les six ans. Lorsqu’un établissement ou une formation n’obtient pas la durée maximale, nous pourrons privilégier des évaluations intermédiaires sous forme de rapports de progrès, plutôt que de reprendre systématiquement l’intégralité de la procédure avec une nouvelle visite et un nouveau dossier complet.

O. R : L’évaluation devient-elle pour autant obligatoire pour tous les établissements privés ?

J. M : Le cadre reste différencié. L’évaluation d’un établissement est obligatoire dans certaines situations, notamment pour le renouvellement de la qualification établissement d’enseignement supérieur privé d’intérêt général (EESPIG), tandis que d’autres établissements sollicitent le Hcéres volontairement parce qu’ils considèrent l’évaluation comme un outil d’amélioration continue. Pour les formations, les établissements souhaitant obtenir un visa ou un grade doivent également passer par une évaluation. La démarche reste donc liée aux reconnaissances recherchées.

O. R : Quelle place occupera ce qui vient le Cefdg – le « C » pour « conseil » et plus pour « commission » – dans cette nouvelle organisation ?

J. M : Elle devient un conseil d’orientation consacré aux établissements, formations et diplômes de gestion. Sa fonction sera davantage centrée sur les normes et les méthodes : quels critères retenir, quels niveaux d’exigence attendre d’une école de management, quelles évolutions apporter aux référentiels ? Le Hcéres assurera pour sa part l’évaluation à proprement parler à travers ses comités d’experts.

DES RÉFÉRENTIELS ADAPTÉS À CHAQUE TYPE D’ÉCOLE

O. R : Pouvez-vous préciser l’organisation ?

J. M : Il y a maintenant un pôle pour évaluer les écoles de management et leur formation, un pôle pour les écoles d’ingénieurs. où on évalue principalement les établissements et plus à la marge des formations puisque la Commission des titres d’ingénieur (CTI) évalue tout ce qui a trait au titre d’ingénieur. Et enfin un pôle consacré aux instituts et établissements spécialisés qui lui s’intéressera aux instituts catholiques et à toutes les écoles de spécialité. Et au-dessus de chaque pôle, des conseils d’orientation.

O. R : Mais comment évaluer dans un même dispositif des écoles de management, de journalisme, de design ou de communication ?

J. M : Il serait absurde d’appliquer exactement les mêmes normes à tous les établissements. Nous cherchons donc à construire un socle commun d’évaluation, accompagné d’interprétations adaptées aux différentes spécialités. Nous ne demanderons pas, par exemple, à une école comme GOBELINS de présenter le même taux de professeurs permanents qu’une école de management. Dans certaines formations, la présence de grands professionnels extérieurs constitue précisément une partie de leur valeur.

Les conseils d’orientation doivent nous aider à déterminer quelles pratiques sont pertinentes dans chaque secteur. Les comités d’experts seront eux-mêmes spécialisés. Une pratique tout à fait normale dans une école de design peut être beaucoup moins adaptée dans une autre catégorie d’établissement. Il en va de même pour l’insertion professionnelle, dont l’interprétation varie selon les métiers préparés.

O. R : Combien de temps faudra-t-il pour stabiliser ces nouvelles normes ?

J. M : Nous avons déjà construit le socle commun nécessaire pour lancer les évaluations. Les différents conseils vont ensuite travailler sur les adaptations sectorielles. C’est un chantier important, qui devrait se déployer progressivement. Le Hcéres possède néanmoins déjà une expérience de l’évaluation différenciée : nous ne partons donc pas de zéro.

O. R : Qui siègera dans ces conseils d’orientation ?

J. M : Nous avons souhaité une représentation plurielle et paritaire. Chaque conseil comptera 28 membres, avec des représentants du monde socio-économique, des organisations patronales et syndicales, des enseignants-chercheurs issus à parité du public et du privé, un représentant étudiant et des personnalités qualifiées. L’objectif est de faire dialoguer des regards différents pour travailler collectivement sur les normes.

Les conseils pourront constituer quelques groupes de travail sur des sujets précis. Ces groupes travailleront pendant plusieurs mois avant de présenter leurs conclusions en séance plénière. C’est une méthode déjà éprouvée à la Cefdg : les travaux réalisés entre deux campagnes d’évaluation venaient ensuite nourrir les méthodes de la période suivante.

UNE MONTÉE EN CHARGE CONSIDÉRABLE

O. R : Le Hcéres dispose-t-il des moyens nécessaires pour absorber ce nouveau périmètre ?

J. M : Le département démarre avec une équipe de dix personnes : chargés de projet, conseillers scientifiques, responsable administrative, chef de département et direction. Dans le cadre juridique actuel, nous pensons pouvoir absorber l’activité prévue. Mais nous devons être capables de renforcer rapidement les équipes si les volumes augmentent.

Entre janvier et décembre 2027, nous prévoyons notamment l’évaluation de 24 établissements EESPIG, auxquels pourront s’ajouter des établissements sollicitant spontanément une évaluation. Pour les formations, les volumes sont déjà beaucoup plus élevés : environ 120 formations portées par une cinquantaine d’établissements doivent être évaluées.

O. R : Une partie de ces évaluations concerne désormais des formations très éloignées du management.

J. M : Nous devons notamment évaluer 76 formations post-bac afin que les rapports puissent être transmis à la DGESIP dès octobre 2026 pour être intégrées dans la prochaine campagne Parcoursup. Cela comprend des diplômes de management, mais également des formations en journalisme, art, design ou communication. D’où la nécessité de disposer de comités d’experts et de référentiels adaptés à ces univers professionnels.

O. R : Mais si le projet de réforme de l’enseignement supérieur privé est voté votre volume d’activité va exploser ! Comment allez-vous répondre à la demande ?

J. M : Potentiellement le volume augmenterait en effet de manière considérable. Selon le cadre qui sera finalement adopté, le nombre d’établissements concernés par une procédure d’agrément pourrait fortement progresser. Certains établissements consulaires pourraient être intéressés par l’agrément d’intérêt général. Pour d’autres catégories, les volumes pourraient devenir beaucoup plus importants encore, notamment si certaines obligations s’étendaient aux CFA préparant aux BTS en apprentissage. Nous réfléchissons donc déjà aux méthodes permettant de traiter des volumes très supérieurs à ceux d’aujourd’hui.

« NOUS N’ÉVALUONS JAMAIS UNE FORMATION HORS SOL »

O. R : Lorsque le Hcéres évalue une formation sans évaluer l’établissement qui la porte, jusqu’où peut-il examiner la situation de l’école ?

J. M : Nous n’évaluons jamais une formation hors sol. Même lorsque notre mandat porte d’abord sur un diplôme, il faut comprendre l’établissement qui le porte, sa stratégie, son modèle économique et sa capacité à sécuriser le parcours des étudiants. La Cefdg procédait déjà ainsi.

Depuis plusieurs années, certaines politiques de croissance ou certains modèles très dépendants de l’apprentissage nous interrogent. Nous avions alerté dès 2023 sur le fait qu’une dépendance excessive à ce mode de financement pouvait devenir une fragilité. Ces éléments doivent pouvoir apparaître dans une évaluation lorsque leur incidence sur la qualité et la pérennité de la formation est significative.

O. R : La santé financière d’une école est donc un critère de qualité ?

J. M : Elle participe au moins à la question de la sécurisation des parcours. Les familles doivent pouvoir savoir si elles inscrivent leurs enfants dans une formation suffisamment solide pour aller au terme de leurs études. Il ne s’agit pas de transformer le Hcéres en analyste financier, mais nous ne pouvons pas ignorer une situation économique susceptible de compromettre directement la continuité d’une formation.

O. R : Vous aviez déjà alerté en 2025 sur les difficultés financières de certaines écoles de management. Votre inquiétude demeure-t-elle ?

J. M : Elle demeure. Les écoles connaissent une période complexe. Certaines ont développé des structures de coûts importantes au fil de leur croissance et doivent aujourd’hui composer avec un environnement moins favorable. Nous observons également davantage de critiques à l’égard des grandes écoles sur les réseaux sociaux et une interrogation croissante sur le rapport entre le prix des études et leur valeur.

Le phénomène mérite d’être suivi attentivement, d’autant que les difficultés ne concernent pas uniquement les écoles de management. Certaines écoles d’ingénieurs s’interrogent elles aussi sur leur attractivité. Nous devrons regarder les données des prochaines rentrées avant d’en tirer des conclusions définitives.

VERS UNE ÉVALUATION MOINS MÉCANIQUE DE LA RECHERCHE

O. R : Vous souhaitez également faire évoluer certains indicateurs historiques de la Cefdg, notamment celui des enseignants « publiant ». Pourquoi ?

J. M : Cet indicateur a joué un rôle extrêmement positif. Dans les années 2000 et au début des années 2010, il a contribué à transformer en profondeur les écoles de management françaises. Certaines sont passées d’un enseignement essentiellement assuré par d’anciens professionnels à de véritables facultés composées d’enseignants-chercheurs. Cette académisation leur a permis d’entrer dans la compétition internationale et, pour plusieurs d’entre elles, d’acquérir une renommée internationale.

Mais cette logique quantitative a aussi produit des effets pervers. Pour financer des facultés toujours plus importantes, certaines écoles sont entrées dans des spirales de croissance : augmentation des effectifs, des frais de scolarité, du nombre de formations ou des implantations. Or chaque nouvelle formation exige ensuite davantage d’enseignants permanents pour respecter les ratios. Le système peut finir par s’autoalimenter et devenir très coûteux.

Et plus grave encore certaines écoles se sont mises à tricher. Par exemple, en faisant assurer les trois premières heures de cours par un enseignant-chercheur et ensuite en faisant faire le reste par un doctorant ou un intervenant professionnel.

O. R : Vous souhaitez donc supprimer toute exigence liée à la recherche ?

J. M : Certainement pas. Nous voulons conserver une exigence forte en matière de production intellectuelle. Un enseignant-chercheur doit continuer à développer une activité scientifique et éviter qu’un enseignement ne se transforme progressivement en simple répétition de contenus.

En revanche, nous souhaitons davantage examiner la manière dont la production scientifique des enseignants-chercheurs nourrit réellement la pédagogie et les programmes. Cette approche qualitative me paraît plus intéressante qu’une accumulation mécanique de ratios. La question centrale devient : en quoi la recherche produite par la faculté contribue-t-elle effectivement à la qualité de la formation ?

LA POLITIQUE SOCIALE DES ÉCOLES DAVANTAGE SCRUTÉE

O. R : Vous envisagez aussi de revoir la manière dont la politique sociale des écoles est évaluée.

J. M : Nous souhaitons surtout mieux mesurer la réalité sociale derrière l’apprentissage. Certaines écoles expliquent qu’elles accueillent peu de boursiers CROUS parce qu’une part très importante de leurs étudiants est en apprentissage. Cet argument mérite d’être objectivé.

Le taux classique de boursiers doit être conservé. Mais nous voulons pouvoir lui associer un deuxième indicateur intégrant, parmi les apprentis, ceux qui auraient été éligibles à une bourse CROUS s’ils avaient suivi leur formation sous statut étudiant. Le dénominateur intégrerait alors également les apprentis. Nous pourrions ainsi déterminer si l’apprentissage constitue réellement un levier d’ouverture sociale.

O. R : Les écoles semblent assez sensibles à cette question.

J. M : Le débat est effectivement plus tendu que sur beaucoup d’autres sujets. Certaines écoles expliquent notamment qu’un effet de plafond de verre existe : des étudiants issus de milieux modestes ne candidatent même pas parce qu’ils considèrent d’emblée l’école comme trop chère. Cette réalité mérite d’être entendue. Mais, parallèlement, si un établissement affirme que l’apprentissage constitue sa politique sociale, il doit pouvoir le démontrer par les données.

« NOUS SOMMES DANS UNE PÉRIODE DE TURBULENCES »

O. R : Au-delà de la régulation, percevez-vous un changement plus profond dans le rapport des jeunes aux grandes écoles et aux diplômes ?

J. M : Nous devons nous poser la question. Les critiques sur le coût des écoles sont aujourd’hui très visibles et peuvent peser sur leur image. Parallèlement, certains jeunes semblent davantage attirés par l’entrepreneuriat ou par la perspective de créer rapidement leur propre activité. Cela peut être perçu positivement : un esprit entrepreneurial se développe. Mais cette évolution interroge également la place accordée au diplôme et aux études longues.

Il faut rester prudent avant d’établir un lien de causalité. Nous constatons cependant que les comportements évoluent. Dans certains segments, notamment au niveau master, des établissements observent des difficultés de recrutement alors que d’autres formations universitaires restent extrêmement demandées.

O. R : Faut-il parler de désaffection ?

J. M : Il est encore trop tôt pour généraliser. Les situations sont très différentes selon les établissements et les niveaux de formation. Les prochaines données de rentrée seront particulièrement importantes pour mesurer l’ampleur et la durée du phénomène.

Ce qui est certain, c’est que l’enseignement supérieur traverse une période de turbulences. Les modèles économiques évoluent, les attentes des étudiants changent, l’apprentissage connaît un nouveau contexte et le regard porté sur la valeur des diplômes devient plus exigeant. Dans cette période, l’évaluation doit précisément permettre de mieux distinguer les établissements capables de garantir durablement la qualité de leurs formations et la sécurisation des parcours

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