« Le SIGEM est-il adapté aux nouveaux comportements des jeunes ? »

Alain Joyeux, président de l’Aphec

by Olivier Rollot

Alors que les classes préparatoires économiques semblent s’orienter vers une rentrée stable ou légèrement en baisse, plusieurs signaux inquiètent : recul des effectifs du parcours mathématiques approfondies, hausse du cubage, stratégies de contournement par l’université et interrogation croissante sur le coût des écoles. Pour le président de l’Aphec, Alain Joyeux, les écoles de management doivent mieux démontrer leur valeur, se différencier et répondre aux inquiétudes suscitées par l’intelligence artificielle.

UNE RENTRÉE SANS DYNAMIQUE DE CROISSANCE

Olivier Rollot : Quel premier bilan tirez-vous des inscriptions en classes préparatoires cette année ?

Alain Joyeux : Il est encore trop tôt pour disposer de chiffres stabilisés. Les remontées que nous avons sont assez contrastées, mais une chose paraît claire : nous ne serons probablement pas dans une dynamique de progression. Nous nous orientons plutôt vers une stabilité ou une légère baisse.

O. R : Certains parcours souffrent-ils davantage ?

A. J : Les mathématiques approfondies rencontrent davantage de difficultés, même si la situation dépend fortement des établissements. Les prépas de centre-ville continuent globalement de fonctionner correctement sur ce parcours. Mais lorsqu’un lycée propose à la fois mathématiques appliquées et approfondies, les secondes ont souvent plus de mal à recruter.

O. R : Comment l’expliquez-vous ?

A. J : La réforme du lycée a réduit le nombre d’élèves ayant suivi les mathématiques à un niveau élevé jusqu’en terminale. Cela fragilise mécaniquement le vivier. À cela s’ajoute une interrogation très pragmatique des jeunes : quel est le retour sur investissement d’un choix plus exigeant en mathématiques ? De plus les écoles ne valorisent pas assez ce choix. Certains doubles diplômes avec des écoles d’ingénieurs ou certaines spécialisations sont plus accessibles aux étudiants issus de mathématiques approfondies. Pourtant, les écoles communiquent très peu sur cet avantage.

O. R : Les coefficients des concours jouent-ils également ?

A. J : Beaucoup. Pour rendre les mathématiques approfondies attractives, il faudrait une différence significative de coefficient. Elle existe dans les écoles du haut du tableau, mais ailleurs l’écart est souvent minime, voire inexistant. Un très bon élève en mathématiques peut donc légitimement s’interroger sur l’intérêt de choisir la voie la plus exigeante. Les jurys des écoles conceptrices veillent pourtant à valoriser les mathématiques approfondies mais cela n’est pas encore perçu par de nombreux professeurs et élèves.

Or les écoles nous expliquent qu’elles ont besoin d’étudiants possédant un haut niveau en mathématiques et les entreprises recherchent également ces profils. Il faut alors traduire cette attente dans les concours et dans la communication adressée aux lycéens.

LE CUBAGE PROGRESSE ET LES STRATÉGIES SE DIVERSIFIENT

O. R : Vous observez également davantage d’élèves qui cubent plutôt que d’accepter le choix d’école qu’on leur propose ?

A. J : La progression n’est pas spectaculaire sur une année, mais elle est régulière. Nous voyons désormais des étudiants admis dans le Top 10, parfois même dans le Top 6, qui choisissent de refaire une année pour tenter d’obtenir une école mieux classée. Certains préfèrent également rejoindre une L3 à l’université. Les universités ont compris qu’il s’agissait de bons étudiants et plusieurs les accueillent volontiers. Ils pourront ensuite candidater en admission sur titre, parfois dès le master. Enfin certains jeunes se disent qu’ils ne veulent ni cuber ni s’engager dans un investissement de 50 000 ou 60 000 euros. Ils passent par une L3 puis rejoignent une école en admission parallèle en Master 1. Cela leur permet de réduire d’une année le coût de leur scolarité en école.

O. R : Ces stratégies pénalisent-elles les classes préparatoires ?

A. J : Elles pénalisent les prépas puisque nos statistiques d’intégration diminuent. Mais elles pénalisent également les écoles. Chaque année, davantage d’établissements rencontrent des difficultés à remplir, et certaines démissions très tardives laissent encore plusieurs dizaines de places vacantes à la rentrée y compris dans des écoles du top 10 au SIGEM.

Certaines écoles passent une partie de l’été à rappeler leurs admis pour savoir s’ils viendront réellement. Puis elles découvrent à la rentrée 30 ou 40 places vacantes. C’est évidemment problématique financièrement et cela prive aussi d’autres candidats de places qu’ils auraient volontiers occupées. Cela rend nécessaire une réflexion sur le SIGEM. Certes, c’est un système qui fonctionne techniquement très bien mais est-il adapté dans sa forme actuelle aux nouveaux comportements des jeunes ? Nous n’avons pas de réponse mais cela mérite d’être questionné.

LE COÛT DES ÉCOLES DEVIENT UN ENJEU CENTRAL

O. R : La baisse du financement de l’apprentissage, et son pendant du nombre de contrats, inquiète-t-elle les préparationnaires ?

A. J : Elle envoie un mauvais signal. Certains étudiants comptaient réellement sur l’apprentissage pour réduire leurs frais de scolarité. Lorsque cette possibilité devient moins certaine, cela entre nécessairement dans leur réflexion au moment de choisir une école.

O. R : Les montants des frais de scolarité sont-ils un frein majeur ?

A. J : Nous ne contestons pas le niveau des frais de scolarité. Les écoles ont des investissements considérables et souhaitent rester compétitives à l’échelle internationale. De plus, la majorité des écoles est à but non lucratif ce qui est parfois oublié dans les commentaires. De gros efforts ont été consentis par les écoles en faveur des boursiers. Mais le véritable problème se situe aujourd’hui davantage du côté des classes moyennes.

Certaines familles dépassent de quelques centaines d’euros les seuils permettant d’obtenir une bourse, mais ne disposent absolument pas des moyens nécessaires pour financer 50 000 ou 60 000 euros de scolarité. C’est cette catégorie qui se retrouve aujourd’hui dans la situation la plus difficile.

Comme le propose la Conférence des directeurs des écoles françaises de management (Cdefm) il faut réfléchir à des prêts garantis ou proposés par l’État, à des mécanismes fiscaux ou à d’autres dispositifs. Mais un angle mort demeure pour les familles qui ne sont pas considérées comme modestes sans pour autant pouvoir financer ces montants.

O. R : Cette hausse des coûts renforce-t-elle également la concentration vers les écoles les mieux classées ?

A. J : C’est un risque. Certaines familles se disent : puisque nous devons payer autant, autant financer une école située le plus haut possible dans les classements. Cela renforce encore la polarisation du marché.

O. R : Les bachelors des écoles post-bac constituent-ils une menace pour les prépas ?

A. J : Nous avons pu le penser, mais les profils ne sont finalement pas exactement les mêmes. La concurrence me semble davantage venir des admissions sur titre, des cursus à l’étranger ou encore des doubles licences sélectives proposées par les universités.

Certaines écoles ne remplissent pas davantage leurs bachelors, leur PGE en 5 ans ou leurs admissions sur titre. Notons aussi qu’en 2026, le concours post‑bac Accès, commun à trois écoles de management, a enregistré une baisse de 13 % des candidatures et de 16 % des intégrés par rapport à 2025. Réduire les difficultés actuelles d’attractivité des écoles à un problème spécifique au public des classes préparatoires serait donc se voiler la face. L’interrogation porte plus largement sur l’attractivité des formations en management.

DES ÉCOLES ENCORE TROP DIFFICILES À DIFFÉRENCIER

O. R : Les écoles ont-elles également un problème de différenciation ?

A. J : C’est probablement l’un des sujets essentiels. Une école vient présenter dans une classe préparatoire son ouverture internationale, ses cursus en anglais, ses associations ou son ambiance. Mais toutes les autres disent pratiquement la même chose. Les préparationnaires ont donc beaucoup de mal à identifier ce qui distingue réellement les établissements.

Résultat : les élèves font leur choix essentiellement avec le classement Sigem qui devient le principal critère de différenciation, alors que nous savons parfaitement qu’il ne résume ni la qualité d’une école ni les trajectoires possibles après le diplôme.

O. R : Cette obsession du classement est-elle devenue excessive ?

A. J : Certains étudiants ont sincèrement l’impression qu’intégrer la huitième école plutôt que la cinquième déterminera totalement leur vie professionnelle et leur salaire. Nous passons parfois beaucoup de temps avec eux et avec leurs familles pour leur expliquer que les écarts sont loin d’être aussi déterminants.

O. R : Comment peut-on combattre cette perception ?

A. J : Nous voulons notamment montrer davantage de parcours de diplômés issus d’écoles qui ne figurent pas tout en haut des classements et qui ont pourtant construit de très belles carrières. Il faut remettre de la réalité derrière les représentations.

O. R : Les professeurs de prépa ne poussent-ils eux-mêmes les étudiants à cuber pour gagner quelques places ?

A. J : Contrairement à certaines idées reçues, ce n’est généralement pas notre logique, notamment dans les établissements publics. Les proviseurs nous demandent plutôt de limiter le cubage, qui représente aussi une troisième année financée par la collectivité. Il reste que certaines prépas privées hors contrat font une partie de leur business avec un public de cubes.

O. R : Dans quels cas le cubage vous paraît-il pertinent ?

A. J : Il peut être très utile pour un étudiant qui a connu une maladie, un événement familial difficile ou qui vient d’un milieu très éloigné des codes des grandes écoles. Mais voir une classe compter davantage de cubes que de carrés dans quelques prépas dites de proximité interroge forcément sur le fonctionnement du système.

O. R : Mais quel conseil donneriez-vous aujourd’hui aux écoles qui recrutent en prépa ?

A. J : Les écoles qui ne figurent pas dans le tout premier groupe doivent davantage assumer leur différenciation. C’est un pari, mais continuer à présenter toutes les mêmes arguments revient à abandonner le choix au classement. Une école très différenciée ne recrutera peut-être pas 300 préparationnaires supplémentaires. Mais elle peut convaincre davantage ceux auxquels son projet correspond vraiment. Sans ce travail, la hiérarchie des classements continuera mécaniquement de structurer les choix.

L’IA FAIT NAÎTRE UNE NOUVELLE INQUIÉTUDE

O. R : L’intelligence artificielle commence-t-elle à peser sur les choix d’orientation ?

A. J : C’est désormais un vrai sujet de conversation. Des jeunes et des familles se demandent si l’IA ne va pas supprimer une partie des métiers du management. Lorsque cette interrogation s’ajoute à des frais de scolarité élevés, elle peut naturellement modifier la perception du retour sur investissement dans une école.

O. R : Les bons taux d’insertion ne suffisent-ils pas à les rassurer ?

A. J : Nous pouvons rappeler que l’employabilité des diplômés reste élevée, mais cela ne suffit plus. Les jeunes veulent comprendre ce que deviendront les métiers. Ils attendent une démonstration : quels emplois seront transformés, lesquels disparaîtront peut-être et quelles compétences permettront de conserver une forte valeur sur le marché du travail ? Les écoles doivent davantage communiquer sur cette transformation. Dire simplement que l’IA créera des opportunités ne suffit pas. Les candidats et leurs familles veulent savoir pourquoi il restera pertinent, dans cinq ou dix ans, d’investir dans une école de management.

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