Une progression dans le choix des élèves issus de classes prépéaatoires, un nouveau campus à Reims, une dynamique internationale l’année pourrait être idyllique pour Neoma et sa directrice générale, Delphine Manceau. Mais elle doit aussi compter avec le ralentissement de l’emploi des jeunes, les incertitudes liées au développement de l’IA ou encore une loi de Régulation de l’enseignement supérieur privé qui ne répond pas à toutes les attentes des Grandes écoles. Grandes écoles dont elle préside la conférence alors qu’une année présidentielle débute. L’interview de rentrée de Delphine Manceau.
Olivier Rollot : L’année universitaire 2025-2926 a fini en fanfare pour NEOMA : l’école a dépassé pour la première fois Audencia dans les choix des élèves issus de classes préparatoires EC. C’était un objectif important pour l’école ?
Delphine Manceau : Nous sommes ravis de notre progression dans les duels SIGEM car cela montre que notre projet est de plus en plus attractif auprès des élèves ! Cela conforte nos choix stratégiques et montre que nos orientations sont comprises et valorisées par les candidats particulièrement bien informés que sont les élèves de classes prépas : travail avec de nouveaux partenaires académiques de grand renom à l’international, engagement fort sur l’intelligence artificielle, nouveaux campus, hybridation, accent mis sur l’excellence… Nous le prenons comme un encouragement, pas comme une ligne d’arrivée.
O. R : Comment analysez-vous le fait que de plus en plus de candidats préfèrent finalement ne pas opter pour une école ?
D. M : Plusieurs phénomènes se conjuguent : certains candidats préfèrent cuber pour viser une autre école, d’autres se tournent vers l’université ou vers des études à l’international. Les études en classes prépas sont devenues un système plus ouvert à l’issue duquel les étudiants bifurquent davantage qu’avant.
Il y a aussi, ne l’occultons pas, une dimension économique dans le contexte économique actuel : le coût des études pèse dans la décision, et c’est notre responsabilité d’y répondre par nos politiques de bourses et d’alternance. Nous devons prouver notre proposition de valeur et davantage faire savoir que les grandes écoles sont le meilleur passeport pour l’emploi.
Un jeune qui choisit une grande école de commerce doit comprendre précisément ce qu’il vient y chercher : une vraie ouverture internationale, une réflexion sur le monde qui nous entoure, une formation qui prépare non seulement au premier job mais à tout un parcours professionnel, une forte employabilité…
O. R : Les classes préparatoires EC semblent de nouveau cette année moins attractives dans leur recrutement. Que faut-il faire pour les relancer ?
D. M : À la rentrée 2025, les effectifs globaux des classes préparatoires sont restés stables mais les entrées en prépa EC ont effectivement reculé de 5 % avec 9 500 élèves en 1ère année. Il faut prendre cette évolution au sérieux et nous verrons quelle évolution apporte cette rentrée 2026.
La classe préparatoire reste l’une des voies les plus formatrices. Elle bâtit une capacité de travail, une rigueur, un esprit critique dont nos diplômés ont besoin toute leur vie, et dont ils auront encore davantage besoin à l’ère de l’IA. Il faut mieux expliquer aux jeunes et aux familles les avantages de la classe prépa, qu’ils assimilent trop souvent à deux années sacrificielles. Il faut vraiment travailler l’information et l’orientation : mieux expliquer ce que la prépa construit, les qualités qu’elle développe, et où elle mène concrètement.
Il faut aussi valoriser les classes préparatoires de proximité, qui permettent de rester dans sa région d’origine, voire chez ses parents. Avec Parcoursup, le recrutement des prépas est devenu plus national et certains jeunes renoncent à faire une prépa s’ils ne sont pas pris dans une « grande prépa parisienne ». C’est une vraie erreur, le concours se fait après la prépa, pas au moment du recrutement en prépa ! Nous devons élargir le recrutement géographique et social des prépas, mieux les faire connaître dans les lycées et lutter très tôt contre l’autocensure. C’est un chantier collectif.
O. R : Beaucoup d’autres chantiers sont au menu de NEOMA et notamment celui de son nouveau campus de Reims. Son ouverture est toujours prévue pour début 2027 ?
D. M : Oui, le calendrier est tenu : le nouveau campus de Reims ouvrira en janvier 2027. Cet investissement de 140 millions d’euros est un projet structurant dans l’histoire de l’École. Et il incarne très concrètement notre ambition d’élargir nos territoires d’excellence.
Nous ne voulons pas d’un campus qui soit une simple addition de mètres carrés, mais un lieu conçu comme un environnement d’apprentissage vivant, générant des rencontres et des échanges, pensé pour les nouvelles pédagogies, pour la vie étudiante et pour l’ancrage dans le territoire. C’est un investissement de long terme, cohérent avec toute notre stratégie.
O. R : Pas d’entretien aujourd’hui sans question sur les IA. NEOMA a particulièrement été en pointe ces dernières années sur cette question. Quel premier bilan pouvez-vous en tirer du point de vue académique comme du point de vue de la vie étudiante ?
D. M : Un bilan d’enthousiasme lucide. Nous avons fait très tôt un choix stratégique avec un plan d’investissement ambitieux, un partenariat avec l’entreprise française Mistral AI, une gouvernance portée par une direction générale adjointe dédiée. On n’accompagne pas une transformation de cette ampleur en restant à distance, il faut s’y engager pleinement.
Sur le plan académique, l’IA est aujourd’hui intégrée dans les cursus et dans la pratique de nos enseignants : elle change la manière d’enseigner et de faire de la recherche, d’évaluer les élèves, et aussi bien-sûr les contenus que nous enseignons. Notre objectif n’est pas seulement d’apprendre aux étudiants à utiliser les outils mais aussi de leur faire comprendre comment ils fonctionnent. Nous devons leur apprendre à formuler leurs questions, à vérifier les réponses produites, à en identifier les biais et à décider en connaissance de cause.
Dans la vie étudiante, l’IA permet par ailleurs déjà de faciliter l’accès à l’information et de personnaliser certains accompagnements, notamment vers l’emploi. Certains outils aident les élèves à s’entraîner aux entretiens d’embauche par exemple.

Delphine Manceau en compagnie de Michel-Edouard Leclecc, président de NEOMA
O. R : Et dans l’organisation même de l’école où en êtes-vous ?
D. M : Nous appliquons à nous-mêmes ce que nous enseignons. L’IA irrigue progressivement notre fonctionnement interne afin de libérer du temps pour ce qui a le plus de valeur : la relation humaine, l’accompagnement, la décision. Cette démarche prolonge en interne notre stratégie IA d’ensemble : un plan d’investissement de 15 millions d’euros sur trois ans. Cette transformation suppose toutefois trois exigences : former les collaborateurs, protéger les données et évaluer précisément le bénéfice de chaque usage. Cela suppose de se doter d’un cadre d’usage clair (éthique, protection des données, transparence) pour que l’adoption soit responsable. L’objectif n’est jamais la technologie pour elle-même, mais le service rendu à nos étudiants et à nos équipes.
O. R : Beaucoup sont inquiets quant à l’avenir de jeunes diplômés confrontés à la concurrence des IA. Que leur répondez-vous ?
D. M : Que l’inquiétude est légitime car il s’agit d’une transformation profonde des métiers et d’une véritable révolution technologique. L’inconnu fait peur. Mais de nouveaux métiers vont émerger. Et les métiers actuels vont se transformer : les consultants interagiront plus tôt avec les clients, la dimension relationnelle et stratégique va se renforcer, le leadership va intervenir beaucoup plus tôt. La valeur humaine, c’est la capacité à penser et à entraîner les autres. Alors mon message aux jeunes diplômés est le suivant : ne cherchez pas à concurrencer la machine sur son terrain, occupez le vôtre, celui qui consiste à donner du sens et à prendre des décisions. Les compétences que nous construisons ne se démodent pas au rythme des modèles. Elles gagnent même en importance.
O. R ; Je m’adresse là autant à la directrice générale de NEOMA qu’à la présidente de la Conférence des Grandes écoles. Les statistiques d’intégration sur le marché du travail des diplômés des Grandes écoles sont en baisse cette année. Comment l’expliquez-vous ?
D. M : C’est un recul réel : le taux net d’emploi à six mois s’établit à 76 % pour la promotion 2025, en baisse d’un peu plus de quatre points. Mais il faut lire ce chiffre correctement. L’enquête a été menée entre novembre 2025 et mars 2026 dans un contexte de fortes tensions internationales et de vrai ralentissement économique. Je pense que ce contexte pèse massivement sur ces chiffres, au même titre que lors des crises internationales et économiques précédentes. Il me semble très discutable de mettre ces chiffres sur le compte de l’IA même si pour une entreprise, il est souvent plus facile de dire qu’elle diminue ses recrutements à cause de l’IA que parce que sa situation économique est fragilisée.
Notons également que dès qu’on prend un peu de recul, l’image change : quand on observe les promotions un cran plus anciennes, le taux d’emploi dépasse largement les 90 %. Autrement dit : l’insertion prend un peu plus de temps qu’avant, elle ne s’effondre pas.
Être diplômé de grande école reste l’un des plus sûrs passeports vers l’emploi, il ouvre simplement les portes un peu moins vite dans un marché qui se tend.
O. R : Comment l’internationalisation de Neoma se poursuit-elle ? On sait que vous êtes réticents à ouvrir des campus à l’étranger. Quels grands accords de partenariat avez-vous conclu cette année avec de grandes institutions ?
D. M : Notre modèle d’internationalisation repose sur la construction de partenariats solides avec les meilleures institutions mondiales : mobilités, doubles diplômes, recherche partagée. Cette année, nous avons noué une trentaine de nouveaux partenariats internationaux avec des institutions de tout premier plan telles que Columbia, Cornell, Stanford, Caltech, UCLA ou encore McGill. Notre objectif est ainsi de donner à davantage d’étudiants accès à des expériences internationales réellement intégrées à leur parcours. Dans un monde plus fragmenté, cette compréhension concrète d’autres cultures et d’autres environnements professionnels est plus nécessaire que jamais. Certains accords portent sur les sujets business et finance, d’autres constituent une manière de favoriser l’hybridation et d’étudier d’autres matières autour de la tech, des relations internationales, ou des humanités.
O. R : La recherche occupe une place cruciale dans les grandes business schools. On sait que vous travaillez beaucoup sur son impact. Comment vous organisez-vous pour lui donner plus d’impact ?
D. M : Notre production scientifique a triplé depuis 2020 et nous avons recruté 65 enseignants-chercheurs en trois ans, dont 86 % d’internationaux. Mais en effet, la recherche ne vaut pas seulement par ses publications, elle vaut par l’impact qu’elle produit sur l’enseignement, les entreprises, la régulation, la société. Nous demandons d’ailleurs à nos enseignants-chercheurs de faire une note de synthèse de l’impact que peut avoir chacun de leurs articles auprès des entreprises et de la société pour les pousser à réfléchir dans ce sens.
Cette orientation vers l’impact nous pousse aussi à ancrer nos travaux dans les grands enjeux contemporains, à les relier aux besoins des organisations et à faire en sorte que leurs résultats éclairent les entreprises et contribuent au débat public. C’est aussi le rôle de nos chaires, qui font le pont entre les chercheurs et les acteurs économiques. Nous venons d’ailleurs de lancer une nouvelle chaire sur l’emploi des séniors sujet ô combien actuel, que va animer Gilbert Cette.
O. R : On reproche encore souvent aux Grandes écoles d’être peu ouvertes à la diversité sociale. Quelles grandes mesures avez-vous prises pour rendre Neoma plus ouverte socialement ?
D. M : Nous agissons sur plusieurs fronts complémentaires. Le premier, et sans doute le plus déterminant, c’est le financement : notre politique de bourses et l’accompagnement des étudiants pour qui le coût des études représente un frein. Nous avons franchi une nouvelle étape pour la rentrée 2026 : NEOMA prend désormais en charge 100 % des frais de scolarité de première année du Programme Grande École pour les boursiers du CROUS échelons 5 et 6 admis après une classe préparatoire, et 50 % pour l’échelon 4. Les boursiers échelon 7 ont une scolarité complètement gratuite. En complément, nous aidons les élèves à négocier des prêts étudiants et à trouver des jobs, à l’École ou ailleurs, pour contribuer à financer leurs études.
Le deuxième axe, c’est l’alternance en tant qu’outil de démocratisation, qui permet de financer ses études tout en construisant son expérience professionnelle.
Le troisième, c’est le travail en amont, auprès des lycéens et des préparationnaires issus de milieux qui ne se projettent pas spontanément vers nos écoles. L’autocensure se combat par l’information et par l’accompagnement, très tôt. L’enjeu est à la fois de faire entrer des profils divers et de les faire réussir une fois entrés. C’est un chantier de long terme, et nous le mesurons dans la durée. À NEOMA, plus d’un tiers des étudiants sont aidés financièrement (bourses et alternance) et nous allons continuer !
O; R : Le soutien à l’entrepreneuriat est-il toujours une priorité pour Neoma ?
D. M : Absolument ! D’autant que l’entrepreneuriat est à la fois un projet professionnel et un état d’esprit fait d’initiative, de créativité et de mise en pratique rapide. Nous sommes d’ailleurs le premier établissement affilié à la Landing Zone de STATION F, ce qui offre à nos entrepreneurs un accès direct au plus grand campus de start-ups au monde et à des entrepreneurs au profil différent et complémentaire du leur.
À l’échelle des grandes écoles, une part croissante de diplômés créent ou reprennent une entreprise dans leurs premières années professionnelles. Notre responsabilité, c’est de faire en sorte que l’entrepreneuriat ne soit pas réservé à quelques audacieux, mais devienne une voie crédible et outillée pour tous ceux qui le souhaitent.
O. R : Je m’adresse là essentiellement à la présidente de la Conférence des Grandes écoles. Croyez-vous à l’adoption de la loi sur la Régulation de l’enseignement supérieur privé ? Et quel regard portez-vous sur elle telle qu’elle a été adoptée par le Sénat ?
D. M : Nous sommes dans l’attente de voir si le projet va être inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale pour la session qui démarre.
La CGE partage pleinement l’objectif du texte : mieux réguler le secteur et le réguler par la qualité, mieux informer et protéger les étudiants et leurs familles, rendre l’offre de formation plus lisible et garantir la qualité académique des établissements. Je pense d’ailleurs que le texte pourrait aller encore plus loin dans la manière de distinguer les établissements selon leur niveau de qualité et pour s’assurer que tous les acteurs respectent des exigences claires de qualité, de transparence et de responsabilité. Le Sénat a utilement clarifié plusieurs dispositions, notamment en remplaçant la notion de « partenariat » par celle d’ « agrément d’intérêt général ». Mais certains dispositifs posent problème, notamment le maintien de la capacité à réserver une place en Grande école par un acompte, indispensable pour des établissements qui pratiquent le numerus clausus et qui font face à une concurrence internationale. Il faut aussi veiller à ce que l’accès aux financements de l’apprentissage repose sur des critères de qualité clairs et exigeants.
O. R : Nous entrons dans une période électorale forte. Comment la CGE va-t-elle l’aborder ?
D. M : Nous souhaitons que les sujets liés à la jeunesse, à l’éducation, à l’enseignement supérieur soient au centre du débat électoral. On a tant parlé des retraites ces dernières années, parlons enfin des jeunes et de la manière dont nous voulons les préparer à construire l’avenir de notre pays ! La CGE annoncera ses propositions pour la Présidentielle le 1