La Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege) a décidé en 2022 de lancer l’Observatoire de la recherche en sciences de gestion et du management. A l’issue de cette enquête, Pascale Bueno Merino, directrice de la recherche à l’EMLV Business School (De Vinci Higher Education), et Jean-Luc Herrmann, professeur agrégé des universités à l’Université de Lorraine, ont rédigé un rapport d’analyse des principaux enseignements. Ils nous expliquent le sens de leurs travaux.
Olivier Rollot : Pourquoi avoir créé ce nouvel Observatoire de la recherche ?
Pascale Bueno-Merino : Nous avons démarré nos travaux il y a deux ans environ pour répondre à la demande de la Conférence des directeurs des écoles françaises de management (Cdefm) et d’IAE France, sous l’égide de la Fnege, d’attirer l’attention sur l’utilité et l’impact de la recherche en sciences de gestion. L’idée était de porter un regard sur les activités et le suivi de la recherche au-delà de son impact sur la seule communauté des chercheurs et de valoriser son rôle pour les praticiens, les étudiants, les territoires et la société. Ce travail complète les deux observatoires de la Fnege sur les formations en sciences de gestion et les thèses en gestion.
Jean-Luc Herrmann : Pour ce faire nous avons identifié tous les laboratoires dans les écoles de management et les universités : 66 en tout dont 57 ont répondu, soit 86%, à parité entre écoles et universités. Avec des différences de taille considérables : un quart ont des effectifs en-dessous de 40 personnes et autant au-dessus de 100 personnes. Je rappelle au passage que les formations à dominante « sciences de gestion » concernent un cinquième de l’ensemble des étudiants inscrits dans les écoles et universités.
O. R : Que considérez-vous comme faisant partie de la recherche ?
J-L. H : Tous les produits des activités de recherche, qu’il s’agisse bien sûr d’articles académiques ou de vulgarisation, mais aussi d’ouvrages, de vidéos, de tribunes, etc. en fait tout ce qui alimente les cours dispensés dans les formations, initiales et continues, mais aussi les contributions pour les praticiens agissant dans le tissu économique et social, et dans la société de façon plus générale.
P. B-M : Nous voulions collecter toute la variété des contributions intellectuelles qui permettent d’adosser à la recherche les programmes d’enseignement. Nous avons par exemple pu mettre en lumière sur les cinq dernières années la publication de 10 000 articles de vulgarisation et la production de 3500 vidéos et podcasts, au-delà des seuls articles académiques.
O. R : Jusqu’où un enseignant-chercheur doit-il se consacrer à ses recherches ?
J-L. H : C’est une question essentielle. A partir de quand va-t-on trop loin dans la quête de la performance de la recherche ? Publier dans quinze ou vingt revues académiques majeures en un temps limité, cela donne forcément moins de temps pour enseigner faire cours. Il importe de veiller à encourager la quête d’un équilibre.
P. B-M : Aujourd’hui les accréditeurs nationaux et internationaux interrogent les institutions sur l’utilité et l’accessibilité de la leur activité de recherche pour les praticiens et les étudiants. L’impact sociétal est de plus en plus mis en avant. Le label DD&RS pousse également à montrer comment on est utile à la société. Chaque enseignant-chercheur doit trouver un équilibre entre les publications dans les revues de recherche de haut rang et la dissémination de ses résultats de recherche auprès du grand public, à travers d’autres formes de contribution intellectuelle (articles de presse, vidéos de vulgarisation, tables-rondes, etc.).
J-L. H. : Dans les universités, les laboratoires sont évalués par le Hcéres (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur) qui prend de plus en plus en compte les diverses formes de contribution bien au-delà des seules publications dans les revues classées.
O. R : Quelle est l’évolution de la recherche en sciences de gestion depuis 30 ans ?
J-L. H. : En 1995 j’avais vraiment le sentiment que nous n’étions pas du tout au même niveau qu’aux Etats-Unis. A l’époque, en France, présenter ses travaux régulièrement se rendre dans les conférences francophones constituait encore la norme pour un chercheur débutant. C’est à cette époque que nous avons pris conscience qu’il fallait publier dans les revues les plus lues – essentiellement publiées en anglais ! – pour faire connaître et reconnaître ses travaux être reconnus. Depuis dix ans, on a vu se développer l’importance de toutes les contributions et de toutes les parties prenantes.
P. B-M : Aujourd’hui les laboratoires ont intègrent dans leurs travaux des préoccupations de transition environnementale ou numérique en phase avec des problématiques contemporaines et au-delà de la seule question des rangs des revues. Ils démontrent ainsi leur utilité pour la société. Quand un enseignant-chercheur m’annonce qu’il a publié dans une revue de rang 1 bien sûr je le félicite mais je veux également savoir sur quel sujet.
J-L. H. : Les organismes d’accréditation encouragent d’ailleurs poussent les chercheurs à se spécialiser sur certains domaines de recherche qui sont des axes scientifiques prioritaires pour la société.
O. R : Ces recherches ne restent-elles pas encore trop spécialisées dans un seul domaine ?
P. B-M : Pour publier dans une revue d’excellence il faut contribuer à une discipline en particulier. Mais des équipes inter disciplinaires se constituent de plus en plus rassemblant chercheurs en sciences de gestion et chercheurs issus de sciences dites dures pour résoudre des problématiques complexes de transition environnementale en équipes. L’interdisciplinarité est mise en avant pour résoudre les grands enjeux sociétaux et obtenir des financements. Mais la carrière du chercheur reste évaluée sur la contribution à une discipline en particulier.
O. R : Il faut absolument publier sa recherche en anglais ?
P. B-M : Il faut publier en anglais pour être visible et développer des collaborations à l’international et en français pour disséminer ses résultats de recherche auprès du grand public. Les entretiens avec les médias ont lieu en français. Les publications sur The Conversation se font très souvent en français. Tous les professeurs internationaux que je recrute ont la possibilité de suivre des cours de français pour mieux s’intégrer dans la communauté académique francophone.
O. R : En fait tout le secret est de savoir s’adresser à plusieurs publics avec des approches différentes.
P. B-M : Dans les revues classées la cible ce sont les chercheurs et la communauté académique. Les enseignants-chercheurs doivent ensuite transmettre leur savoir dans des articles de presse, des vidéos de vulgarisation, etc.
J-L. H. : Plus les revues sont exigeantes, plus les articles sont compliqués à lire et doivent contenir des contributions les plus généralisables possible. Il faut parallèlement parvenir à transférer cette contribution aux étudiants, doctorants, et praticiens du tissu socio-économique et de la société. La question de la difficulté de lecture des revues académiques est un faux problème : elles sont avant tout conçues pour et s’adressent aux académiques. Ce qu’il faut, c’est ensuite veiller à trouver un juste milieu entre la valorisation des recherches dans les revues académiques, et leur valorisation dans d’autres supports et sous d’autres formes pour permettre leur transfert vers un plus large public.
Il faut parvenir à mieux faire communiquer les académiques et les praticiens.
P. B-M : Nous entretenons des liens avec les praticiens dans 70% nos laboratoires, grâce à la conclusion de contrats de recherche avec des entreprises ou d’autres organisations privées ou publiques. Les chaires de recherche mécénales sont coconstruites avec les entreprises sur des préoccupations managériales et 56% des laboratoires que nous avons interrogées ont lancé au moins une chaire sur les cinq dernières années.
J-L. H. : La Fnege a toujours veillé à prendre des initiatives pour faciliter les relations entre différents types de publics via les labels et prix du Collège de labellisation des ouvrages de gestion ou Fnege Médias pour les vidéos.
O. R : Les publications sont importantes pour les accréditations mais aussi pour les classements des écoles de management. Quel impact cela peut-il avoir sur la recherche ?
J-L. H. : Le grand danger pour la recherche est de devenir un simple instrument en privilégiant exclusivement les critères des classements.
O. R : Il faut publier mais pas n’importe où ! On se bat pour publier dans les revues de rang non ?
J-L. H. : Sans doute mais chercher à ne publier que dans des revues de rang 1 c’est inévitablement se consacrer moins (voire pas du tout) à l’enseignement. Une expérience réelle des travaux de recherche et des publications est indispensable, mais ne doit pas être une fin en soi. On peut être très performant en termes de publications dans des revues de rang 1, mais sert-on encore pleinement la communauté de l’enseignement supérieur ? C’est une question centrale qui appellent des réponses équilibrées, pas toujours facile à trouver.
P. B-M : Si je peux donner une définition plus systémique de la recherche ce serait de créer une chaîne de valeur qui irait de la publication scientifique à sa vulgarisation dans un article de presse ou dans une vidéo, en passant par l’organisation d’une table-ronde avec des praticiens, pour être utile à la société.
J-L. H. : Les publications dans les revues classées ne doivent pas être la finalité de la recherche, mais le moyen de cultiver une expertise scientifique et de livrer une contribution intellectuelle. Il faut ensuite valoriser tout cela auprès des différents publics potentiellement bénéficiaires, sinon le coût de la recherche est disproportionné par rapport au petit nombre restreint de personnes qui y ont naturellement accès.