Après cinq années de transformation, l’UFR sciences économiques, sociales et de gestion de l’Université Reims Champagne-Ardenne est devenue l’IAE Reims-Troyes. Pour Jean-Francis Ory, qui en assure le direction et portait ce projet depuis son élection comme doyen en 2021, cette évolution doit d’abord renforcer la reconnaissance des diplômes et offrir aux étudiants une alternative publique aux grandes écoles. Offre de formation, internationalisation, apprentissage, formation continue : il revient sur les ambitions du nouvel IAE.
UN PROJET CONSTRUIT SUR CINQ ANNÉES
Olivier Rollot : Vous avez porté la création de l’IAE Reims dès votre élection en 2021 à la tête de l’UFR. Aujourd’hui tout l’UFR est dans l’IAE ?
Jean-Francis Ory : Après quarante ans d’existence, notre UFR sciences économiques, sociales et de gestion était devenue très majoritairement orientée vers le management et la gestion : environ trois quarts de nos étudiants de master relevaient de ces disciplines, avec quatorze parcours de master en management et gestion, contre trois en économie et un en sciences sociales. Il nous semblait donc légitime de rejoindre IAE France avec l’ensemble de l’UFR. C’était un choix fondamental. Nous aurions pu isoler nos formations de gestion et créer un IAE à côté d’une faculté d’économie. Nous avons préféré préserver la cohérence de l’existant.
Cette transformation répondait aussi à une anomalie territoriale : il n’existait aucun IAE en Champagne-Ardenne. Nous étions déjà très reconnus localement, notamment par les recruteurs, mais cette reconnaissance devenait moins lisible dès que nos diplômés quittaient le territoire. Le label IAE leur apporte cette visibilité nationale.
O. R : Quelles disciplines enseigne l’IAE ?
J-F. O : L’IAE est composé aujourd’hui d’environ 60% d’enseignants-chercheurs en gestion, les autres relevant notamment de l’économie, de la sociologie, des langues ou des mathématiques. Cette pluridisciplinarité représente une vraie richesse. Elle nous permet par exemple de proposer un master en sciences de la durabilité associant management, économie, sociologie et droit. Nous voulions également offrir aux étudiants une lecture très simple : pour étudier le management et la gestion dans l’université, il existe un unique lieu clairement identifié.
Certains étudiants quittaient Reims pour rejoindre un IAE ailleurs parce qu’ils recherchaient cette reconnaissance. Ceux qui disposaient des moyens financiers nécessaires pouvaient partir ; d’autres restaient pour des raisons économiques. Nous leur apportons désormais cette reconnaissance sans les obliger à quitter leur territoire. C’est avant tout un projet pour les étudiants. Nous étions déjà capables de leur proposer des formations de qualité ; leur diplôme bénéficie désormais de la visibilité du réseau IAE.
CINQ ANS POUR TRANSFORMER L’OFFRE
O. R : Que représentent concrètement ces cinq années de préparation pour transformer une UFR en IAE ?
J-F. O : Il a fallu profondément revoir l’offre de formation. Nous avons fermé certaines formations devenues moins attractives ou répondant moins bien aux besoins, puis créé de nouveaux cursus. La licence AES a par exemple été supprimée au profit d’une licence économie et d’une licence gestion, avec deux premières années communes avant une spécialisation.
Aujourd’hui, environ 260 étudiants poursuivent en L3 gestion à l’IAE pour une trentaine en économie. Nous avons également rationalisé les masters, développé l’apprentissage et renforcé l’internationalisation. Le changement de septembre est institutionnel — un nouveau nom et un nouveau logo — mais la transformation réelle a été menée durant les cinq années précédentes.
J’utilise souvent une comparaison liée à notre territoire : lorsqu’une vigne obtient un label biologique, elle est identique la semaine suivant la labellisation à ce qu’elle était la semaine précédente. En revanche, plusieurs années de travail ont été nécessaires pour atteindre ce niveau d’exigence.
O. R : Le processus a-t-il rencontré des résistances ?
J-F. O : Comme tout projet structurant, la création de l’IAE a suscité des interrogations, notamment à Troyes, sur son articulation avec l’offre d’enseignement supérieur déjà présente sur le territoire. Les échanges ont permis de clarifier notre démarche et de mettre en évidence la complémentarité des différents acteurs.
Le projet a alors bénéficié d’un soutien fort de Troyes Champagne Métropole, qui a pleinement reconnu l’intérêt de renforcer l’offre universitaire publique à Troyes. Le temps consacré à ces échanges nous a aussi permis de consolider le dossier.
Le réseau IAE France l’a approuvé très largement en juillet. Ce vote était important pour nous, car il sanctionnait cinq années de transformation et un niveau de qualité reconnu par nos pairs.
UNE ATTRACTIVITÉ DÉJÀ RENFORCÉE
O. R : Le passage en IAE a-t-il déjà produit un effet sur les candidatures ?
J-F. O : Nous n’avons pas communiqué officiellement comme étant un IAE pendant la campagne de recrutement, puisque la décision n’était pas encore acquise. Une certaine information circulait néanmoins.
En licence, l’effet est difficile à mesurer puisque nous atteignions déjà nos capacités d’accueil sur Parcoursup. Depuis qu’on sait que nous sommes devenus IAE, nous recevons des mails de candidatures tous les jours mais nous sommes complets.
En master, où il restait parfois des places, l’effet est beaucoup plus visible : nos groupes sont aujourd’hui complets et les effectifs de M1 progressent d’environ 12%. Depuis l’annonce de notre intégration au réseau, nous recevons également beaucoup de demandes supplémentaires auxquelles nous ne pouvons plus répondre faute de places.
O. R : D’où viennent vos étudiants de M1 ?
J-F. O : Environ 40% viennent de nos propres L3. Cela signifie que 60% arrivent d’autres parcours. Les BUT représentent environ 17% des entrants, avec des différences importantes selon les masters.
Nous travaillons étroitement avec les IUT de l’université, car tous les enseignants-chercheurs en gestion et économie sont rattachés au même laboratoire. Les meilleurs diplômés de BUT peuvent donc poursuivre chez nous lorsque leur profil correspond aux exigences du master. Dans certaines formations très quantitatives ou très internationalisées, ce recrutement est plus limité.
L’INTERNATIONAL COMME AXE DE DÉVELOPPEMENT
O. R : Vous avez beaucoup renforcé l’internationalisation. Jusqu’où souhaitez-vous aller ?
J-F. O : Nous avons désormais une L3 économie-gestion internationale intégralement enseignée en anglais, avec une trentaine d’étudiants sélectionnés sur leur niveau académique et linguistique. Notre objectif est d’étendre progressivement ce parcours à la L2, puis éventuellement à la L1, afin de constituer un cursus international complet.
Pat ailleurs nous accordons une bourse sur nos ressources propres à tous nos étudiants qui partent étudier un semestre en mobilité à l’étranger, de 300 à 650 € selon les modalités. Pour la L3 internationale, ceux qui restent toute l’année en France doivent effectuer un stage en anglais dans un environnement international.
O. R : Existe-t-il des doubles diplômes avec des universités étrangères ?
J-F. O : Depuis cette rentrée, nous avons un double diplôme en contrôle de gestion avec l’Institut supérieur de comptabilité et d’administration des entreprises de l’Université de La Manouba, en Tunisie. D’autres discussions existent, notamment avec le Kazakhstan. Nous travaillons parallèlement à un double diplôme avec un partenaire slovaque dans le cadre de l’alliance universitaire européenne INVEST. Nous développons également un partenariat au Bénin.
Et nous allons également proposer un master Erasmus Mundus. C’est l’un des projets dont nous sommes particulièrement fiers. À partir de notre master consacré à l’environnement et à la transition écologique, nous sommes associés notamment à des partenaires au Canada, en Italie et en Finlande. Le projet est déjà financé par l’Union européenne dans sa phase préparatoire. Une ouverture est prévue en 2028. Il illustre parfaitement l’intérêt d’avoir conservé une composante pluridisciplinaire : ce cursus croise management, économie et sciences sociales autour des enjeux de bioéconomie et de transition écologique.
L’APPRENTISSAGE RESTE UN PILIER
O. R : Les évolutions du financement de l’apprentissage vous inquiètent-elles ?
J-F. O : Nous restons attentifs, mais nous ne constatons pas à ce stade de rupture. Nous comptons actuellement environ 240 apprentis, contre 262 l’année précédente, alors que les signatures de contrats se poursuivent encore en septembre, octobre et parfois novembre. Nous devrions donc retrouver un niveau comparable.
Notre avantage tient à des relations très anciennes avec les entreprises de Champagne-Ardenne. Tous nos masters susceptibles de l’être sont désormais ouverts à l’apprentissage. Cette évolution a été progressive : certains collègues étaient initialement réticents, puis les résultats, la demande des entreprises et l’insertion des étudiants ont convaincu l’ensemble des équipes.
O. R : Vous souhaitez diversifier les ressources de l’IAE ?
J-F. O : C’est indispensable. Les évolutions nationales de l’apprentissage peuvent avoir des conséquences sur nos ressources propres. Nous souhaitons donc développer davantage l’executive education et les formations courtes.
Nous accueillons déjà un peu plus d’une centaine de personnes en formation continue, notamment dans deux masters construits avec le CHU pour les cadres de santé. L’étape suivante consiste à proposer des blocs de compétences et des formations de quelques jours répondant directement aux besoins des entreprises.
O. R : Sur quels sujets, par exemple ?
J-F. O : Nous travaillons par exemple avec nos collègues en comptabilité sur des formations liées à la comptabilité écologique. Beaucoup d’experts-comptables du territoire ont été formés chez nous ou chez nos voisins de Neoma avant que ces sujets prennent l’importance qu’ils ont aujourd’hui.
Nos enseignants-chercheurs disposent désormais de ces compétences. Nous pouvons donc proposer deux ou trois jours de formation pour actualiser les connaissances de professionnels déjà en activité. Le principal enjeu consiste maintenant à disposer d’une organisation administrative suffisamment souple pour répondre rapidement à ces demandes.
UN IAE AU CŒUR DE L’UNIVERSITÉ
O. R : Quelle place le nouvel IAE occupe-t-il dans l’Université de Reims Champagne-Ardenne ?
J-F. O : Il est au cœur de l’université. Nous travaillons avec les STAPS, les sciences exactes et naturelles, la santé et le CHU. Nous préparons également avec la faculté de médecine une possibilité pour des étudiants en médecine de suivre notre master de chargé d’études en économie de la santé et protection sociale.
Nous sommes aussi fortement impliqués dans la bioéconomie, qui constitue l’une des signatures scientifiques de l’université. L’IAE et son laboratoire apportent à ces projets les dimensions managériales, économiques et sociologiques nécessaires aux côtés des sciences expérimentales.
Le soutien de la présidence a été déterminant. Le président a personnellement défendu le projet de l’IAE devant les différentes instances, et la transformation de l’UFR en IAE a obtenu des votes unanimes au sein de l’université. Cette adhésion institutionnelle a également été remarquée par IAE France où il s’est également rendu pour présenter le projet.
O. R : Que change l’appartenance au réseau IAE France ?
J-F. O : Nous ne rejoignons pas le réseau uniquement pour obtenir un label. Cette appartenance nous oblige aussi à contribuer à un collectif, à partager nos pratiques et à participer à ses projets.
Notre licence gestion peut par exemple nourrir les réflexions nationales sur une future «licence IAE»: nous avons construit son programme pour que chaque étudiant ait découvert, avant la fin de sa L3, au moins une discipline correspondant à chacun de nos grands débouchés en master. L’objectif est qu’il puisse choisir sa spécialisation en connaissance de cause.
Nous avons beaucoup à apprendre des autres IAE, mais nous avons également des expériences à partager, notamment sur la pluridisciplinarité, les relations avec le territoire ou la construction de parcours internationaux.
NEOMA : DAVANTAGE UN PARTENAIRE QU’UN ADVERSAIRE
O. R : À Reims, la comparaison avec Neoma est inévitable. Vous considérez-vous comme concurrents ?
J-F. O : Nous nous situons clairement au même niveau d’exigence en matière de qualité des formations, même si nos modèles sont différents. Sur le territoire, les recruteurs connaissent depuis longtemps la qualité de nos diplômés. L’entrée dans le réseau IAE doit désormais renforcer cette reconnaissance à l’échelle nationale.
Dans les salons, nous constatons d’ailleurs que nous proposons beaucoup de possibilités comparables : mobilité internationale, apprentissage, césure, relations avec les entreprises. Notre différence tient notamment au fait que nous constituons l’offre publique de management et de gestion sur l’ensemble de la Champagne-Ardenne.
Cela ne nous empêche absolument pas de travailler avec Neoma. Par exemple nous organisons ensemble, avec la Banque de France, la CCI, l’Insee ou encore la DGFiP, les Rencontres économiques de la Marne. Nous sommes concurrents sur certains recrutements, mais aussi partenaires au service du territoire.
O. R : Après ces cinq années de transformation, quelle est désormais votre priorité ?
J-F. O : Faire vivre l’IAE. L’entrée dans le Réseau IAE n’est pas l’aboutissement d’un projet mais la naissance de l’IAE Reims-Troyes. Nous voulons poursuivre l’internationalisation, développer les doubles diplômes et l’Erasmus Mundus, structurer davantage la formation continue et l’executive education, renforcer encore nos relations avec les entreprises et participer activement au réseau IAE France.
Notre ligne directrice reste très simple : utiliser cette nouvelle reconnaissance pour offrir aux étudiants de Champagne-Ardenne une formation publique de haut niveau, accessible et reconnue bien au-delà de notre territoire.