Comment répondre à une jeunesse angoissée par son avenir ?

by Olivier Rollot

Il y a quinze ans je publiais « La Génération Y » aux PUF. Oh il y avait beaucoup d’interrogations sur la jeunesse comme aujourd’hui mais le sujet était plutôt « Comment l’intégrer sur un marché du travail où elle arrive en force », « Comment gérer une génération qui veut du sens ? », etc. Quinze ans après la question devient « Qu’arrive-t-il à ces Z dont les révoltes éclatent partout dans le monde ? » et même « A quoi vont servir les jeunes dans un monde dominé par les IA ? ». Alors que les revendications des lycéens sont très pragmatiques, l’angoisse pointe chez des générations lasses de s’entendre renvoyer à leur supposée médiocrité jaugée par les tests PISA. Le 1er octobre en présentant le projet de sa conférence pour l’élection présidentielle, la présidente de la Conférence des Grandes écoles, Delphine Manceau, lançait un « signal d’alarme : les questions d’éducation ne sont pas assez au cœur des propositions des candidats à l’élection présidentielle ». Dans un communiqué France Universités établit que « la colère et le mal-être de cette jeunesse viennent de loin. Depuis des années, les crises sanitaires, écologiques et géopolitiques, qui se succèdent et se cumulent, heurtent de plein fouet les nouvelles générations, qui vivent également les inégalités territoriales et sociales en matière de mobilité, d’orientation et de poursuite d’études comme des injustices ». Plongée dans le vide de nos certitudes…

Ce que demandent les lycéens. Oui mais que faire ? Le ministre de l’Education, Edouard Geffray, entend répondre pragmatiquement à des questions réelles : absences de professeurs, locaux dégradés, emplois du temps à rallonge suite à la réforme du lycée, angoisses liées au contrôle continu, les lycéens ont des raisons de s’inquiéter. Le dialogue semble être engagé et sa première conséquence est l’abandon des frais de scolarité que le gouvernement entendait faire payer aux étudiants non boursiers en CPGE et en BTS. Mais cela ne peut pas suffire !

Au premier chef les lycéens – et notamment ceux de banlieue – demandent des conditions de travail optimales. Si beaucoup de lycées ont été réhabilités ou construits ces dernières années il faut bien admettre que nombreux sont ceux qui demandent encore beaucoup de travaux. Sans parler des questions de canicule qui viennent encore aggraver la situation. Des milliards d’euros sont nécessaires où les trouver ?

Ces mêmes lycéens demandent ensuite que leurs professeurs absents soient rapidement remplacés. Si les concours de recrutement semblent avoir connu une certaine embellie cette année, il n’en reste pas moins difficile de recruter de nouveaux professeurs, notamment dans les matières scientifiques, alors qu’un mur de départs à la retraite se profile. Et que dire de la modicité des rémunérations de ces professeurs bien en-deçà de la moyenne de l’Union européenne. Là aussi c’est une question d’argent avec la même question : où le trouver ?

Il serait sans doute plus simple de répondre à cette autre revendication majeure qui est un assouplissement des rythmes scolaires. La réforme du lycée a considérablement modifié l’organisation du lycée et conduit les élèves à y passer des journées entières pour suivre spécialisations et options hors des groupes classes traditionnels. Des journées à rallonge de 8 h à 18 h pour suivre 35 heures de cours puis faire ses devoirs est-ce bien raisonnable ? Il est indispensable de trouver une solution !

Enfin, pour ne parler que des principales revendications, Parcoursup agit comme un profond repoussoir auprès d’élèves qui redoutent de subir leur orientation. Il y a cinquante ans vous étiez admis parce que vous étiez le premier à vous présenter devant l’université de votre choix. Pas terrible ! Puis il y eut le Minitel et RAVEL pour commencer à optimiser les inscriptions, puis Admission Postbac et enfin Parcoursup. Aucun système n’a fait l’unanimité car aucun ne peut répondre à une revendication : la réussite pour tous ! Lisons ce qu’en dit par exemple Ali Rabeh, maire (Génération. s) de Trappe, dans Le Monde : « Le stress qu’ils ressentent dès la 2de est stupéfiant,. Ils savent qu’ils n’ont pas les mêmes armes pour remplir leurs demandes, pas les mêmes réseaux, pas les mêmes moyens s’ils sont envoyés loin de chez eux. Savoir que leur sort dépend d’un algorithme crée une anxiété, non seulement chez eux, mais aussi chez leurs parents, qui la leur transmettent à leur tour. Parcoursup est vécu comme une maltraitance institutionnelle. » Oui mais on ne peut tout simplement pas se passer à un moment d’un système d’orientation si on veut former correctement les jeunes et Parcoursup n’est pas algorithme d’orientation qu’on lui reproche d’être, juste un outil d’aide à la décision pour les établissements. « Demander la suppression de la plateforme d’orientation post-bac Parcoursup est d’une «immense démagogie», a estimé mercredi le ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste, se disant néanmoins prêt à faire «évoluer l’outil».

Génération anxieuse. Ces jeunes que nous voyons manifester sont la « génération Covid ». Ils ont vu leur monde s’écrouler et les mettre à l’arrêt alors même qu’ils étaient beaucoup moins touchés que leur ainés et auraient sans doute pu continuer à vivre quasi normalement. Ils vivent avec la menace d’un réchauffement climatique qui n’est plus une abstraction et obère déjà leur apprentissage dans des classes surchauffées. Avec la montée en puissance des IA, une technologie semble pour la première fois favoriser les experts qualifiés plutôt que des jeunes. Si vous ajoutez à ce sentiment le déclassement apparent des pays européens – et tout particulièrement de la France -, la guerre aux portes de l’Europe, vous avez un cocktail puissant d’anxiété qui submerge aujourd’hui les lycées français avec des questions latentes  : « Comment sommes-nous préparés aux mutations ? », « La société se préoccupe-t-elle vraiment de nous ? » ou tout simplement « Nos ainés savent-ils vraiment ce qu’ils font ? »

Il y a quelques semaines nous interviewons le proviseur de Louis-Le-Grand, Joël Bianco, à l’occasion de sa retraite et nous évoquions avec lui dans un entretien ses élèves et leur anxiété tant de fois documentée. Son analyse : « Nos élèves évoluent dans une société anxiogène, traversée par de nombreuses menaces et incertitudes. Leur fragilité ne doit donc pas être analysée comme une faiblesse individuelle. Beaucoup se mettent une pression considérable, particulièrement dans les établissements très sélectifs. Notre responsabilité consiste à maintenir l’exigence tout en les rassurant ». Et d’appuyer ainsi l’action nécessaire de l’école : « Nous devons leur rappeler qu’à 17 ou 18 ans, aucune décision scolaire ne condamne définitivement un avenir. Une orientation imparfaite, une note décevante ou un résultat Parcoursup ne ferment pas toutes les portes. Les familles ont parfois tendance à transformer chaque échéance en moment vital. Le contrôle continu a renforcé cette sensation d’examen permanent qui est une réelle source de stress ».

Selon que tu seras… Si les lycéens sont aujourd’hui unis dans leurs revendications certains en ont plus que d’autres. Au-delà du rejet global des rythmes scolaires et de Parcoursup quel rapport y a-t-il entre ce lycée délabré de banlieue et ce lycée de centre-ville ? Où est la promesses républicaine quand, au-delà de taux de réussite au bac partout faramineux, les taux de réussite dans l’enseignement supérieur sont vertigineusement différents ? Comment répondre à des jeunes d’origines modeste – et souvent de parents immigrés – qui ont le sentiment de recevoir un enseignement de moins bonne valeur que leurs homologues de centre-ville ?

Les études PISA publiées cette année sont formelles à ce sujet : avec 91 points d’écart de score en compréhension de l’écrit (contre 77 points en moyenne dans l’OCDE), comme en culture mathématique (95 points d’écart, contre 83 points en moyenne dans l’OCDE) la France demeure l’un des pays de l’OCDE où la différence de résultats entre les élèves favorisés et les élèves défavorisés est la plus marquée. On en parle depuis plus de 30 ans mais qu’est-ce qui change vraiment ? Or l’exemple de pays comme l’Irlande ou le Danemark montre qu’il est possible de réduire d’environ 20 points les écarts de résultats liés à l’origine sociale en quinze ans, soit l’écart qui sépare actuellement la France de la moyenne de l’OCDE, établissent les experts du Conseil d’analyse économique dans un document publié en septembre 2026 et intitulé École : un plan d’action pour rattraper le retard français. On peut le faire ! Les exemple sont là. On doit s’en inspirer. On ne peut pas admettre que trente ans d’efforts donnent si peu de résultats.

LES ATTENTES DES FRANÇAIS ET DES ENSEIGNANTS A L’EGARD DE L’ECOLE

L’Ifop a publié cette semaine une enquête sur les Attentes des Français et des enseignants à l’égard des écoles réalisée pour l’association Ecolhuma. Lorsqu’on évoque les attentes concernant les principales promesses que la France devrait faire à ses enfants : une majorité se dégage chez les Français et les enseignants sur la maîtrise d’un socle commun de savoirs fondamentaux. Mais voilà, 53% des Français ne croient pas que la promesse puisse être tenue ! Pourquoi ? Pour 28% d’entre eux faute de moyens humains et financiers suffisants. Un pourcentage qui monte à 51% chez les enseignants.

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