Les secteurs les plus impactés par les IA aux Etats-Unis. Source : Labor market impacts of AI: A new measure and early evidence

Dans une enquête publiée le 16 septembre dernier l’ANDRH « alerte sur des entreprises qui préfèrent l’IA à l’emploi des jeunes générations ». C’est l’une des grandes craintes que font naitre les IA : que deviennent les jeunes diplômés dans un univers où les IA s’acquittent parfaitement des tâches qu’on leur confiait traditionnellement à leur entrée dans l’entreprise ? L’enquête qu’a mené l’ANDRH auprès de 220 professionnels des RH révèle en effet que, si 66 % des entreprises maintiennent leurs volumes de juniors et alternants, près d’une sur quatre (23 %) envisage déjà de les réduire ou les a réduits, et autant y réfléchit sans avoir tranché.

Dans une note de conjoncture publiée début 2026 l’Insee estimait quant à elle que « les ajustements liés à l’IA pourraient, à court terme, se concentrer moins sur l’emploi total que sur la structure des embauches, en particulier sur les positions d’entrée dans certains métiers (fonctions support, administratif, conseil, certaines tâches de développement et d’analyse), et pénaliser fortement les jeunes ». Résultat : selon une enquête d’Ipsos menée pour l’Epita début 2026 59% des étudiants estiment que l’IA pourrait menacer l’existence de leur futur métier.

L’évolution des tâches confiées aux jeunes talents

Si deux tiers des entreprises ont déjà déployé l’IA générative auprès de leurs collaborateurs, à peine une sur dix estime que ses équipes la maîtrisent réellement, seulement 12 % ont formalisé un programme de formation dédié aux jeunes collaborateurs selon l’ANDRH.

L’enquête montre un phénomène plus feutré qu’une vague de suppressions de postes, mais potentiellement tout aussi lourd de conséquences : l’évolution discrète des tâches confiées aux jeunes talents, sans qu’un nouveau modèle vienne les remplacer. Un tiers des répondants (34%) observe déjà une évolution du contenu des missions confiées aux stagiaires, alternants et jeunes recrues, dont 9% évoquant même une diminution significative des tâches d’exécution.

Or, face à cette mutation, les entreprises n’ont pour la plupart pas engagé de refonte des parcours : 41% déclarent ne pas avoir encore redéfini ces parcours, et 33 % ne remplacent tout simplement pas les tâches disparues. Les initiatives existantes restent minoritaires : formation à l’usage responsable de l’IA (25 %), renforcement du mentorat (22 %), projets d’analyse critique des outputs (18%).

Le sentiment des jeunes collaborateurs eux-mêmes n’en contredit pas moins l’idée d’un rejet de l’IA : 66 % des répondants rapportent un enthousiasme dominant au sein de leurs équipes juniors. Mais cette adhésion cohabite avec une inquiétude bien réelle : 28 % des répondants notent une crainte pour leur employabilité, et 15 % une pression de performance accrue.

Des secteurs plus ou moins touchés

Dans sa note de conjoncture l’Insee constate une baisse de l’emploi dans les secteurs liés à l’informatique aux États-Unis comme en France. Aux Etats-Unis elle est de -0,2 % en 2025, après +0,3 % en 2024 et +2,5 % en 2023. Sur la fin de la période 2015-2025, l’emploi des jeunes dans les entreprises utilisant l’IA se contracte nettement, tandis que l’emploi des seniors demeure globalement stable ou continue de progresser. Le mécanisme passe principalement par un ralentissement des embauches plutôt que par une hausse des séparations.

Dans une note publiée par Anthropic Labor market impacts of AI: A new measure and early evidence en mars 2026 les dix métiers les plus exposés à l’IA sont les programmeurs informatiques (74,5 %), puis les services à la clientèle (70,1 %) et de analystes dans des domaines variés – santé (66,7 %), marketing (64,8 %), finance (57,2 %) –, ou encore les commerciaux (62,8 %). Là aussi les plus jeunes sont les plus touchés : le taux d’emploi au sein des professions exposées à l’IA des 22-25 ans aurait reculé d’environ 14 % par rapport à l’ère pré-ChatGPT.

Dans sa note de conjoncture l’Insee établit qu’en France l’emploi baisse également depuis 2023 dans les secteurs liés à l’informatique, tandis que la valeur ajoutée conserve une trajectoire sans inflexion marquée. Au quatrième trimestre 2025, l’emploi salarié des 15-29 ans (hors alternants) recule en glissement annuel de 7,4 % dans les activités informatiques, de 5,8 % dans l’édition, et de 3,7 % dans les activités de conseil en gestion, quand l’emploi salarié privé de l’ensemble du secteur marchand non agricole baisse de 0,7 %. Comme aux États-Unis, ces résultats semblent « suggérer que l’ajustement de l’emploi vis-à-vis de l’IA se concrétise d’abord par un ralentissement des entrées et des recrutements sur les positions de début de carrière plutôt que par une contraction généralisé » selon l’Insee qui note également que s’il est « évidemment impossible d’attribuer directement cette évolution à la seule arrivée de l’IA générative car d’une part, l’emploi est globalement en ralentissement en France et d’autre part, ces secteurs peuvent être concernés par un coup de frein conjoncture (…), les indicateurs d’activité continuent d’être correctement orientés dans des secteurs qui connaissaient en outre une croissance régulière de leurs effectifs depuis 20 ans ». Le retournement paraît ainsi « brutal et plutôt concomitant de l’arrivée de cette nouvelle technologie ».

Mais corrélation n’est pas causalité. Dans une conjoncture économique moins porteuse il est aussi facile de faire porter aux IA la responsabilité de choix qui sont plus larges…

Former des JD… expérimentés

« Le consultant junior n’est pas mort. Il quitte la simple fabrique des slides pour l’analyse critique et le discernement. Ce qu’on lui demande aujourd’hui est ce que l’on attendait d’un consultant plus confirmé : contextualiser, expliquer, créer de l’engagement avec les client », établit Axelle Paquer, présidente de la Commission « Stratégie & Management » de Syntec Conseil, et Présidente France, Belgique, Luxembourg et Afrique de BearingPoint en commentant l’étude que vient de publier le syndicat professionnel sur son activité.

Côté recrutement : les attentes à l’embauche évoluent et la sélection devient plus exigeante, car ce qui rend le secteur du conseil singulier tient à une « adoption massive des outils et une transformation rapide de ses modes de travail, comme celles de ses clients. C’est ce qui en fait, aujourd’hui, l’un des terrains d’apprentissage accéléré de l’IA pour un jeune diplômé français : on n’y expérimente pas, on y travaille avec, dès la première mission ! » Un exemple pour l’ensemble des secteurs ? En tout cas un sacré défi pour l’enseignement supérieur : former des jeunes expérimentés capables de maitriser les conclusions des IA comme des… seniors !

Mais les IA font aussi naitre de nouveaux métiers

Si les jeunes diplômés ne sont pas forcément les plus favorisés par l’irruption des IA dans les métiers existants ils sont en revanche les mieux à même de d’emparer des métiers émergents. Cette question des disparitions d’emplois liées aux IA est abordée de façon nuancée par le prix Nobel d’économie et professeur à l’Insead Philippe Aghion : « Certaines tâches routinières, notamment cognitives, sont susceptibles d’être automatisées. Mais l’IA devrait également créer de nouveaux métiers et renforcer la compétitivité des entreprises, ce qui pourrait stimuler la demande et l’emploi ». Pour rendre cette transition socialement soutenable, il souligne « l’importance de modèles institutionnels adaptés, comme la flexisécurité à la danoise, ainsi qu’un système éducatif solide, centré sur les fondamentaux et la capacité à apprendre tout au long de la vie ».

Les jeunes formés en data science, machine learning, cybersécurité ou développement d’IA sont par exemple très demandés. Les offres de postes comme ingénieur en IA, data analyst, spécialiste en éthique de l’IA ou prompt engineer sont en forte croissance. Les IA sont également utilisées pour le diagnostic médical, la recherche pharmaceutique ou la personnalisation des traitements, créant des emplois pour les jeunes diplômés en bio-informatique, santé numérique ou robotique médicale. Les outils d’IA générative (comme Midjourney, DALL·E ou Sora) transforment les métiers du design, du marketing et du journalisme, mais nécessitent une maîtrise des outils et une créativité humaine pour se démarquer. Les chatbots et assistants virtuels automatisent une partie du service client, mais génèrent aussi des besoins en gestion de projets digitaux, formation des équipes ou supervision des outils d’IA. Les exemples sont multiples mais peuvent-ils contre balancer la disparition de bien d’autres tâches ?

« L’inquiétude est légitime car il s’agit d’une transformation profonde des métiers et d’une véritable révolution technologique. L’inconnu fait peur. Mais de nouveaux métiers vont émerger. Et les métiers actuels vont se transformer : les consultants interagiront plus tôt avec les clients, la dimension relationnelle et stratégique va se renforcer, le leadership va intervenir beaucoup plus tôt », souligne Delphine Manceau, directrice générale de Neoma et présidente de la Conférence des Grandes écoles (CGE) qui envoie ce message aux jeunes diplômés : « Ne cherchez pas à concurrencer la machine sur son terrain, occupez le vôtre, celui qui consiste à donner du sens et à prendre des décisions. Les compétences que nous construisons ne se démodent pas au rythme des modèles. Elles gagnent même en importance ».

Related Posts

Laisser un commentaire