Après une décennie de reconstruction, l’ESC Amiens vient de retrouver le grade de master, une reconnaissance décisive pour une école longtemps restée dans la « zone grise » du visa bac +5. Yann Tournesac, son directeur général, revient avec nous sur le redressement financier, l’investissement dans la recherche et l’ancrage territorial qui ont permis ce retour au premier plan. Il détaille aussi les prochains défis : consolider le grade, développer la formation continue, renforcer les partenariats et atteindre 1 000 étudiants en 2030.
DIX ANS POUR RECONSTRUIRE
Olivier Rollot : Le retour de son grade de master ressemble à une résurrection pour l’ESC Amiens qui, engagée jusqu’en 2015 dans l’« aventure » France Business school, avait perdu son grade. Racontez-nous un peu vos dix années de travail à la tête de l’école et comment vous l’avez ramenée dans la cour des grandes.
Yann Tournesac : J’ai été recruté il y a une dizaine d’années avec un objectif inscrit dans le plan stratégique présenté à la gouvernance de la chambre de commerce : retrouver le grade de master. Les deux premières années ont surtout été consacrées aux urgences. L’école avait perdu son visa et son grade; il fallait la remettre sur pied, rétablir le dialogue avec les familles, les jeunes et la presse locale, mais aussi restaurer une image qui avait été écornée.
La véritable phase de structuration a commencé en 2019, lorsque nous avons récupéré le visa bac +5. À partir de cette étape, nous avons accéléré le recrutement des enseignants-chercheurs, installé une direction scientifique et bâti un projet stratégique beaucoup plus robuste. Le grade de master, que nous avons obtenu pour une durée de trois ans en juillet 2026, constitue l’aboutissement de ce travail, mais surtout le début d’une nouvelle période.
O. R : On imagine que cette reconstruction s’est déroulée dans un contexte financier particulièrement contraint.
Y. T : Depuis le 1er janvier 2019, l’école ne reçoit plus de subvention de fonctionnement de la chambre de commerce. Nous avons donc financé notre projet de manière totalement autonome, grâce à la taxe d’apprentissage, à l’apprentissage lui-même et aux frais de scolarité. L’ESC Amiens fonctionne aujourd’hui sous statut associatif, sans subvention, avec une économie saine. Cet exercice a été passionnant, mais il reste exigeant et tendu.
O. R : Quelles ont été les trois grandes étapes de ce redressement ?
Y. T : La première consistait à sauver l’école. La deuxième visait à retrouver le grade. La troisième commence désormais : nous devons conserver cette reconnaissance et la déployer pleinement. Le grade ne représente pas une fin en soi. Il nous oblige à confirmer la qualité académique, la recherche, les relations avec les entreprises et la solidité du modèle.
O. R : Comment les anciens élèves ont-ils accueilli le retour du grade ?
Y T : L’école compte environ 11 000 alumni, très attachés à leur établissement et à leur diplôme. L’annonce du grade a suscité des réactions inédites sur LinkedIn et sur nos autres canaux. Beaucoup ont exprimé du soulagement et de la fierté, car la marque de leur école est liée à leur propre parcours.
Dès 2017, nous avions organisé un grand événement pour les 75 ans afin de rappeler que l’ESC Amiens existait toujours. Une nouvelle célébration a suivi pour les 80 ans. Ces rendez-vous ont entretenu la ferveur et recréé un lien qui aurait pu disparaître après les années difficiles.
SORTIR DE LA « ZONE GRISE »
O. R : Que change concrètement le grade de master pour l’attractivité de l’école ?
Y. T : Posséder le visa bac +5 nous plaçait dans une situation intermédiaire. Nous étions la seule grande école de commerce historique à rester dans cette « zone grise » du visa : ni membre de la Conférence des grandes écoles, ni présente dans les principaux classements. Certaines familles nous demandaient même si nous délivrions un « vrai master ». La distinction était difficile à expliquer.
L’obtention du grade simplifie désormais considérablement notre discours. Les jeunes et leurs parents identifient immédiatement la reconnaissance académique du diplôme. Cette lisibilité compte d’autant plus dans un marché où les établissements doivent rassurer sur la valeur, la pérennité et l’insertion associées à leur formation.
O. R : Pourquoi avoir choisi de délivrer un programme grande école en deux ans plutôt qu’un cursus postbac en 5 ans ou post prépas en 3 ans?
Y. T : Nous avons retenu une architecture en deux ans, de niveau master 1 et master 2, à la suite d’une licence ou d’un bachelor. Ce choix était le plus logique pour reconstruire l’école de manière efficace et budgétairement réaliste. Nous comptons aujourd’hui près de 300 étudiants en bachelor et un peu moins de 200 en master. Cette base étroite, suivie d’un cycle master, correspond aussi à l’évolution des parcours étudiants.
Il s’est également avéré que ce cursus en deux années était la plus attendue par notre territoire, d’autant plus par les étudiants issus des BUT voisins.
O. R : Le bachelor est le socle historique de l’établissement ?
Y. T : Il existe depuis 1991 et figure parmi les plus anciens bachelors visés de France. Il rassemble aujourd’hui environ 300 étudiants. C’est grâce à ce programme que nous avons maintenu l’école durant la période 2016 – 2019 avant que le visa bac +5 nous soit accordé. Aujourd’hui, nous cherchons à préserver sa vocation professionnelle : entre 20 % et 25 % des diplômés s’insèrent directement dans le monde du travail qui réclame ce type de formation, tandis que les autres poursuivent en master.
LA RECHERCHE, CŒUR DU RÉACTEUR
O. R : Quelle différence majeure sépare un visa bac +5 d’un grade de master ? Le poids de la recherche ?
Y. T : La différence principale tient effectivement à la recherche, mais aussi à la profondeur du projet stratégique et aux relations avec l’écosystème universitaire. Lors du renouvellement du visa en 2023, nous avions obtenu quatre années sur cinq, tandis que le bachelor bénéficiait de cinq années. Pour franchir l’étape suivante, il fallait démontrer que la recherche irriguait réellement les enseignements.
Depuis 2019, nous avons donc installé une véritable direction de la recherche, structuré une faculté et défini trois axes scientifiques. Cet investissement coûte cher, mais il constitue le cœur du réacteur académique. Les publications ne doivent pas rester extérieures aux cours : elles doivent enrichir les contenus, les méthodes et la réflexion des étudiants.
Nos enseignants-chercheurs doivent publier selon les standards académiques, tout en travaillant davantage sur des problématiques utiles au territoire. Notre ambition consiste à développer une recherche plus opérationnelle, en lien avec les entreprises locales. Une grande école territoriale doit produire des connaissances qui nourrissent directement son environnement économique, d’où la création d’un observatoire qui entrera en fonction en septembre 2026.
UNE GRANDE ÉCOLE TERRITORIALE
O. R : Que recouvre précisément ce positionnement de « grande école territoriale » ?
Y. T : Nous avons reconstruit l’ESC Amiens autour d’un recrutement très local et d’une gouvernance fortement liée au territoire. La chambre de commerce reste est majoritaire au conseil d’administration, aux côtés de la CPME, du Medef Somme, de l’association des diplômés et de nombreuses entreprises partenaires. Près de 70 % de nos étudiants viennent des Hauts-de-France et plus de 40 % de nos diplômés restent travailler dans la région.
Cette capacité à former puis à retenir des talents répond à une attente claire des entreprises. Ces dernières recherchent des jeunes disposant des connaissances, des méthodologies, de mindset associés à une Grande Ecole, mais aussi d’une fidélité à un territoire.
O. R : Quelle place occupent la ville et la chambre de commerce dans votre modèle ?
Y. T : L’ESC Amiens jouit d’une réelle autonomie octroyée par ses parties prenantes de toujours : la ville et la chambre de commerce d’Amiens. Ces deux grands partenaires historiques ont compris l’importance d’une Grande Ecole au service des entreprises territoriales.
APPRENTISSAGE ET ENTREPRISES
O. R : L’apport de l’apprentissage a-t-il été indispensable à votre redressement ?
Y. T : Nous avons repensé le projet de la grande école avec l’apprentissage. Les apprentis représentent aujourd’hui 45% de nos étudiants. Ce modèle a notamment rendu le master accessible à davantage de jeunes et renforcé notre relation avec les entreprises.
Je reste moins pessimiste que certains face aux évolutions réglementaires et financières actuelles. Amiens et sa métropole comptent près de 200 000 habitants sans compter les habitants des départements de l’Oise et de l’Aisne, naturellement connectés à leur ancienne « capitale ». A ceci s’ajoute un maillage d’entreprises que nous commençons tout juste à exploiter. Grâce à ce tissu, à nos anciens élèves très présents dans le territoire et à nos partenaires, nous pouvons maintenir un volume significatif d’apprentis, à condition de former des jeunes capables d’apporter une réelle valeur ajoutée aux employeurs.
O. R : Les entreprises locales recherchent-elles systématiquement des diplômés à bac +5 ?
Y. T : Plusieurs PME avec lesquelles nous avons tissé des liens profonds souhaitent majoritairement recruter à bac +3. Elles recherchent des jeunes bien formés, dotés d’un socle solide et prêts à commencer sur des fonctions d’assistant manager ou sur d’autres postes opérationnels de qualité.
Nous avons créé une semaine dédiée à l’insertion professionnelle à bac +3 afin de rendre ces profils et leurs débouchés plus visibles. Sans cet effort, certains étudiants poursuivraient mécaniquement en master, alors qu’une insertion directe pourrait mieux correspondre à leur projet et aux besoins du territoire.
COOPÉRER AVEC L’ÉCOSYSTÈME ACADÉMIQUE
O. R : Quelles relations entretenez-vous avec l’université et l’IAE d’Amiens ?
Y. T : La proximité crée nécessairement une forme de concurrence, puisque l’IAE présente une taille comparable à la nôtre. Nous développons néanmoins des coopérations concrètes. Tous nos chercheurs sont associés à deux laboratoires universitaires existants en section 06 et nous souhaitons redynamiser le projet de partenariat qui devait été présenté en son temps à l’ancienne présidence de l’université.
L’ESC Amiens a déjà bénéficié d’une convention-cadre il y a une vingtaine d’années. Construire une politique de site reste complexe lorsque plusieurs établissements proposent des formations proches, mais cette collaboration fait partie de nos priorités.
O. R : La Conférence régionale des grandes écoles joue-t-elle également un rôle ?
Y. T : Avec quatre autres directeurs généraux de Grandes Ecoles de la région, nous avons relancé il y a cinq ans la CRGE ou Conférence régionale des grandes écoles des Hauts-de-France. Elle réunit désormais 33 écoles et près de 50 000 étudiants. Ses relations avec l’ensemble des parties prenantes de la région comme le Conseil régional, ses actions en faveur des structures membres constituent un outil efficace d’influence, de coopération et d’accès à l’information.
Pour l’ESC Amiens, cette appartenance a été particulièrement importante durant la période de la construction du projet de grade. Lorsqu’un établissement reste dans une situation intermédiaire, il accède plus difficilement aux échanges les plus structurants du secteur.
INTERNATIONALISATION SANS FUITE EN AVANT
O. R : Quelle place accordez-vous aux étudiants internationaux ?
Y. T : Ils représentent actuellement 23 % de nos effectifs présents sur le campus d’Amiens. Amiens peut les attirer grâce à sa proximité avec Paris, située à environ une heure de train, tout en proposant un cadre différent de celui de la capitale. Notre plan stratégique prévoit de poursuivre ce développement, mais sans dépendre exclusivement de cette ressource bien que nous soyons encore loin du taux de certaines Grandes Ecoles de management.
La diversification des revenus d’une Grande Ecole reste nécessaire, mais le « tout international » ne constitue pas une stratégie soutenable à long terme, notamment en matière de développement des relations avec les entreprises d’un territoire.
O. R : L’objectif d’atteindre 1 000 étudiants en 2030 inscrit dans votre plan stratégique 2025-2030 est-il réaliste alors que le recrutement des écoles de commerce semble se gripper ?
Y. T : Nous accueillons aujourd’hui près de 500 étudiants en présentiel et 200 étudiants internationaux 100% en ligne. La route sera longue et difficile mais nous disposons de partenariats locaux et internationaux prometteurs, dans un territoire qui soutient sa Grande Ecole.
FORMATION CONTINUE ET NOUVEAUX RELAIS
O. R : La formation continue peut-elle devenir un axe important ?
Y. T : Le grade de master et le titre RNCP associé nous donnent désormais un cadre solide pour déployer notre stratégie en matière de formation continue. L’équipe commerciale a été recrutée, les projets sont écrits et leur commercialisation doit commencer en septembre. Notre appartenance à un réseau consulaire facilite aussi l’identification et la compréhension fine des attentes des entreprises.
Nous avons constaté une réelle attente des entreprises du territoire d’avancer avec nous sur des formations exigeantes et innovantes dont elles sont orphelines depuis trop longtemps. Les formations intra et interentreprises représentent donc un relais crédible, sans devenir pour autant une ressource incontournable de l’école.
O. R : En sus de l’augmentation des effectifs quels sont désormais les principaux objectifs du plan stratégique 2025-2030 ?
Y. T : Après l’obtention du grade, nous souhaitons candidater à la CGE et changer notre statut à la CDEFM. Nous souhaitons également décrocher un label international dans les deux prochaines années et le label DD&RS dans les trois ans. Nous souhaitons aussi renforcer les liens avec les entreprises, développer la recherche opérationnelle, approfondir les coopérations universitaires et déployer la formation continue.
Le véritable enjeu reste toutefois de consolider tout ce qui a été construit en continuant d’adapter, notamment, l’ensemble de nos parcours académiques à l’IA et à la gestion de la data. Notre priorité consiste à préserver une utile et bienveillante vis-à-vis des jeunes, utile à son territoire immédiat mais n’oubliant pas l’ouverture internationale, dans le respect des enjeux de développement durable, sociétaux et du respect de la personnalité de chacun.