La France est passée de la 5ᵉ à la 10ᵉ place mondiale en vingt ans selon l’indicateur d’audience scientifique développé par l’Observatoire des sciences et techniques (OST). L’étude montre que ce recul, devenu particulièrement visible depuis la période post-Covid, trouve son origine dans une dynamique engagée dès le début des années 2010. C’est dans ce contexte que l’Observatoire des sciences et techniques (OST), département du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres), publie une étude analysant l’évolution du positionnement scientifique des principaux pays entre 2005 et 2024 intitulée La France dans la compétition scientifique mondiale : radioscopie d’un décrochage ?
Son diagnostic est sévère : derrière le maintien d’une image d’excellence, nourrie notamment par les prix scientifiques ou les classements internationaux, la France perd du terrain sur presque tous les indicateurs. Production, audience, impact, publications d’excellence et présence dans les revues prestigieuses convergent vers le même constat : le recul français est ancien, profond et particulièrement marqué en sciences physiques et de l’ingénieur.
Une hiérarchie scientifique mondiale profondément rebattue. La recherche mondiale connaît depuis vingt ans une redistribution spectaculaire de ses équilibres. L’étude décrit une « globalisation de la recherche », comparable par certains aspects à celle qu’a connue l’industrie : de nouvelles puissances scientifiques émergent rapidement tandis que les positions des acteurs historiques s’érodent. Pour mesurer cette transformation, l’OST analyse trois grands ensembles disciplinaires – sciences physiques et de l’ingénieur, sciences du vivant, sciences humaines et sociales – à travers plusieurs indicateurs complémentaires : volume de publications, citations, impact, excellence, influence et prestige éditorial.
Au cœur de cette recomposition se trouve la Chine. En matière de production scientifique, elle dépasse les États-Unis dès 2018 et représentait en 2024 le double : 28,3 % des publications mondiales, contre 14 % pour les États-Unis. L’Inde progresse également rapidement, tandis que d’autres puissances émergentes, comme l’Iran ou l’Arabie saoudite, augmentent fortement leur contribution à partir de niveaux initialement modestes.
Cette montée en puissance ne repose pas seulement sur les volumes. La Chine gagne également en impact et en visibilité. Elle dépasse désormais les États-Unis sur plusieurs indicateurs d’excellence et occupe une position particulièrement dominante en sciences physiques et de l’ingénieur. La transformation est telle qu’en 2024 elle représente près de la moitié des publications appartenant au décile mondial le plus cité dans ce domaine.
De la cinquième à la dixième place mondiale en termes d’audience. Pour évaluer la place réellement occupée par les différentes nations dans l’esprit de la communauté scientifique, l’OST développe un indicateur d’« audience scientifique ». Celui-ci mesure la part des citations adressées aux travaux d’un pays et cherche ainsi à approcher la « perception moyenne » de sa puissance scientifique.
Le résultat est particulièrement défavorable à la France. Sa part dans l’audience scientifique mondiale passe de 4,3 % en 2005 à 2,7 % en 2024, soit une baisse de plus de 37%. Cinquième nation scientifique selon cet indicateur au début de la période, elle n’occupe plus que la dixième place vingt ans plus tard. Le Canada la dépasse dès 2015, l’Italie en 2021, puis l’Australie et l’Inde en 2022. L’Espagne et la Corée du Sud se rapprochent également fortement.
Le recul touche les trois grands champs étudiés, mais à des degrés très différents. En sciences physiques et de l’ingénieur, l’audience française tombe de 4,9 % à 2,9%, soit une baisse de 40,8%. En sciences du vivant, elle recule de 4 % à 2,8 %, soit 30%. Les sciences humaines et sociales résistent beaucoup mieux : de 1,7 % à 1,6 %, même si la France y est désormais devancée par l’Espagne et l’Italie.
Cette érosion française s’inscrit dans le recul plus général de plusieurs grandes puissances scientifiques historiques – États-Unis, Japon, Allemagne ou Royaume-Uni –, mais elle est nettement plus prononcée que chez la plupart des pays européens comparables. Parmi ces grandes nations traditionnelles, seul le Japon enregistre une baisse d’audience plus forte que la France.
2,2% DU PIB. En 2024, la France a consacré 61,5 milliards d’euros à la recherche et au développement, soit 2,2 % de son produit intérieur brut. Les entreprises ont assuré 66 % de cet effort, avec 40,6 milliards d’euros de dépenses, contre 20,9 milliards pour les administrations publiques. Le pays reste éloigné de l’objectif fixé par la loi de programmation de la recherche : porter les dépenses de R&D à 3 % du PIB en 2030, dont 1 % de dépenses publiques et 2 % de dépenses privées. La dépense intérieure de recherche et développement des entreprises demeure inférieure à celle des principaux concurrents de la France et « stagne depuis 25 ans ». Cette faiblesse s’explique en partie par la désindustrialisation, mais aussi, selon un rapport de la Cour des Comptes publié en juillet 2026, par l’efficacité insuffisante des politiques destinées à stimuler l’innovation. Le coût des facteurs de production, l’instabilité normative, la faiblesse du capital-investissement et le manque de liens entre les milieux académique et économique pèsent également sur la compétitivité française.
Davantage de publications en valeur absolue, mais une part mondiale divisée par deux. Le paradoxe est central dans le rapport : la France publie davantage qu’il y a vingt ans, mais son poids relatif s’effondre parce que la production scientifique mondiale augmente beaucoup plus rapidement.
En volume nominal, la production française progresse d’environ 20 % entre 2005 et 2024. Cette croissance est cependant très inégale : +136 % en sciences humaines et sociales, +20 % en sciences du vivant et seulement +6 % en sciences physiques et de l’ingénieur. Sur la seule période 2015-2024, la tendance devient même négative dans ces deux derniers champs. En sciences physiques et de l’ingénieur, le volume publié en 2024 revient au niveau de 2006 ; en sciences du vivant, à celui de 2011.
Rapportée à la croissance mondiale, la situation apparaît beaucoup plus préoccupante. La part de la France dans les publications scientifiques mondiales passe de 4,1 % en 2005 à 1,9 % en 2024, soit un recul de 53,7 %. Seul le Japon connaît une contraction plus forte parmi les grandes nations étudiées. Dans l’intervalle, la France est dépassée par l’Inde, l’Italie, la Corée du Sud, l’Espagne, le Canada, le Brésil et l’Australie.
Les sciences physiques et de l’ingénieur concentrent une grande partie du décrochage : la part française y chute de 4,3 % à 1,9 %, soit une baisse de 55,8 %. Dans les sciences du vivant, elle tombe également de 4,1 % à 1,9 %. En sciences humaines et sociales, la baisse est moins forte mais demeure importante, de 2,9 % à 1,8 %.
Pour vérifier que ce phénomène ne résulte pas uniquement du choix d’une base bibliométrique, l’OST confronte les données OST-WoS à celles d’OpenAlex. Malgré des périmètres et des méthodes d’indexation différents, le diagnostic reste similaire : la part mondiale de la France diminue presque continuellement. L’analyse distingue quatre périodes : forte baisse entre 2005 et 2009, ralentissement du recul entre 2010 et 2015, nouvelle accélération entre 2016 et 2019, puis évolutions plus divergentes selon les bases depuis 2020.
Un décrochage qui ne date pas du Covid. La visibilité récente du recul français pourrait laisser penser que la pandémie a constitué un point de rupture. Le rapport écarte cette lecture. Certes, la France est dépassée par plusieurs pays immédiatement après la crise sanitaire, mais le phénomène a commencé bien avant.
La part française dans la production scientifique mondiale recule sur l’ensemble des deux décennies, avec une dégradation particulièrement nette entre 2011 et 2019. En sciences physiques et de l’ingénieur, le tournant intervient autour de 2010-2011. Dans les sciences du vivant, il est encore plus ancien. L’OST souligne ainsi que « la décroissance de la part française est antérieure à cette dernière période post COVID-19 ». La pandémie a donc davantage rendu visible une tendance déjà engagée qu’elle ne l’a créée.
LE NOMBRE DE DOCTORANTS SE STABILISE. Seuls 2 % des étudiants français poursuivent leur formation en doctorat, contre 3,7 % des étudiants européens et 5,2 % des étudiants allemands. En 2025, le nombre de docteurs diplômés augmente de 1 %, après une baisse de 3 % en 2024 selon une note que vient de publier le SIES. Alors que la durée des thèses soutenues est stable entre 2024 et 2025, l’effectif des inscrits en première année de doctorat au cours de l’année universitaire 2025-2026 augmente légèrement de 0,4 % par rapport à celui de l’année précédente. En 2025-2026, le pourcentage de doctorants inscrits en première année de thèse bénéficiant d’un financement diminue de 2 points, s’établissant à 79 %. Par rapport à 2024, le nombre de docteurs diplômés est en baisse dans 6 domaines d’études sur 10. Il diminue nettement dans les Sciences de la terre et de l’univers, espace (-8,7 %), les Sciences et technologies de l’information et de la communication (-7,9 %) ou la Chimie (-5,2 %). A l’opposé, il est en nette hausse dans les Sciences humaines et humanités (+12 ,7 %). Il augmente aussi, dans une moindre mesure, en Physique (+4,4 %) ou en Biologie, médecine, santé (+3,2 %).
L’impact des travaux français s’érode lui aussi. La baisse des volumes relatifs aurait pu être compensée par une augmentation de la qualité ou de l’impact moyen des publications françaises. Les données ne confirment pas cette hypothèse.
L’impact moyen normalisé des travaux français recule d’environ 10 % entre 2005 et 2023, passant d’un niveau légèrement supérieur à la moyenne mondiale à 0,9. La France est alors située au même niveau que l’Espagne et derrière l’Italie ou l’Allemagne. Le contraste est fort avec la Chine, dont l’impact moyen double sur la période et dépasse désormais celui des États-Unis.
Là encore, les disciplines évoluent différemment. En sciences physiques et de l’ingénieur, l’impact français diminue d’environ 25 % à partir de 2011. En sciences du vivant, il progresse sur une grande partie de la période mais s’oriente à la baisse à partir de 2021. Les sciences humaines et sociales affichent une progression importante, même si leur impact moyen reste inférieur à la moyenne mondiale.
L’excellence scientifique française se contracte après 2013. Le rapport examine ensuite la proportion des publications nationales appartenant aux 10 % des travaux les plus cités au monde dans leur domaine. Cet indicateur permet de mesurer la fréquence avec laquelle un pays produit des recherches particulièrement remarquées.
Toutes disciplines confondues, la part des publications françaises appartenant à ce top 10 % diminue de 22,7 %, alors que l’Italie et la Corée du Sud progressent et que l’Espagne se maintient. La France passe de 9,66 % de ses publications dans le top 10 % en 2005 à 7,51 % en 2023.
Le mouvement est surtout spectaculaire en sciences physiques et de l’ingénieur : –39,3 %, avec un infléchissement à partir de 2013. Plusieurs pays auparavant derrière la France – Italie, Turquie, Corée du Sud, Espagne, Inde – la dépassent. Dans les sciences du vivant, la situation se détériore surtout après 2016. Les sciences humaines et sociales font exception : le taux français de publications dans le top 10 % augmente de 47,5 %, mais cette progression ne suffit pas à améliorer nettement son rang relatif, l’Italie et l’Espagne avançant elles aussi rapidement.
Une chute encore plus forte lorsque volume et excellence sont combinés. L’alerte devient plus nette encore lorsque l’OST combine le nombre de publications et leur niveau d’excellence. L’indicateur d’influence mesure ainsi la contribution d’un pays à l’ensemble mondial des publications appartenant aux 10 % les plus citées.
La France représentait 4 % de ce segment en 2005. Elle conserve globalement cette position jusqu’en 2013, avant de décrocher rapidement : sa contribution tombe à 1,6 % en 2023, soit une diminution d’environ 60 %. L’Espagne, la Corée du Sud, le Canada, l’Australie et l’Italie la devancent désormais. Parmi les pays observés, seul le Japon connaît une évolution plus défavorable.
En sciences physiques et de l’ingénieur, la part française dans le top 10 % mondial est divisée par plus de trois, de 4,8 % en 2005 à 1,3 % en fin de période. En sciences du vivant, elle se stabilise autour de 2 %, après avoir dépassé 3,8 % jusqu’en 2012. Les sciences humaines et sociales résistent une nouvelle fois davantage, même si la France reste derrière plusieurs concurrents européens et internationaux.
La France s’efface également des revues les plus prestigieuses. Dernier indicateur examiné : la capacité des chercheurs à publier dans les revues scientifiques les plus prestigieuses. L’OST retient notamment le décile des revues les plus citées de chaque discipline et vérifie la robustesse des résultats avec le premier quartile du SCImago Journal Rank.
Toutes disciplines confondues, la contribution française au top 10 % des revues les plus citées passe de 3,9 % en 2005 à 1,9 % en 2024. L’Espagne la dépasse légèrement, tandis que l’Italie, l’Allemagne et le Royaume-Uni restent nettement devant. Le rapport situe l’essentiel de ce déclassement après 2016. Dans le même temps, la Chine devient dès 2020 le premier contributeur mondial à ces revues et atteint près de 40 % des publications en 2024.
Le recul français atteint 66 % dans les revues les plus citées en sciences physiques et de l’ingénieur, avec une accélération à partir de 2011. La France ne représente plus que 1,6 % des publications de ces supports en 2024. Dans les sciences du vivant, le recul est de 35 % et la contribution française s’établit à 2,6 %. Les sciences humaines et sociales échappent à cette tendance : la présence française y augmente de 30,8 %, même si plusieurs pays européens conservent une position supérieure.
Des signaux préoccupants pour les prochaines années. Au terme de cette radioscopie, les auteurs considèrent que les différentes métriques racontent la même histoire : « un recul de la position scientifique de la France, quels que soient les indicateurs retenus ». Ce recul ne se réduit ni à l’irruption de la Chine ni à un simple effet mécanique de croissance de la science mondiale : la France perd également du terrain face à des pays historiquement comparables !
Le rapport insiste aussi sur le décalage entre cette évolution et l’image que continuent de renvoyer certains marqueurs très visibles – prix Nobel, médailles Fields ou classements universitaires. Ceux-ci participent au rayonnement national, mais donnent selon les auteurs « une vision partielle, souvent décalée dans le temps », face à la réalité d’« une science française en situation de décrochage ».
L’étude ne prétend toutefois pas expliquer les causes profondes de cette évolution. Elle mentionne plusieurs pistes qui devraient être étudiées séparément : niveau et allocation des financements, poids des procédures administratives, complexité institutionnelle, choix scientifiques stratégiques, modalités d’évaluation et de décision, attractivité des carrières et gestion des chercheurs. Pour l’OST, l’enjeu est désormais d’autant plus pressant que, « sans réaction », les tendances identifiées pourraient « s’amplifier, voire se diffuser plus largement dans la recherche française ».