« Nous avons atteint nos objectifs de recrutement, et même dépassé certains » : Christophe Lerouge, directeur d’IMT Atlantique

by Olivier Rollot

IMT Atlantique a réussi sa rentrée 2026 dans un contexte pourtant marqué par les incertitudes sur l’apprentissage, les tensions budgétaires et l’irruption de l’intelligence artificielle. Recrutements, international, recherche, finances, son directeur, Christophe Lerouge, revient sur les priorités de l’école, se félicite de son attractivité, mais alerte sur le risque de décrochage de la recherche française face aux investissements massifs engagés ailleurs dans le monde.

UNE RENTRÉE 2026 REUSSIE

Olivier Rollot : Quel bilan tirez-vous de cette rentrée 2026 ?

Christophe Lerouge : Le bilan est positif. Nous avons atteint nos objectifs de recrutement, et même dépassé certains. L’organisation logistique s’est bien déroulée, sans difficulté particulière, notamment pour le logement de nos étudiants grâce aux bâtiments livrés l’an dernier. Les journées de cohésion et les week-ends d’intégration se sont également bien passés.

O. R : Comment évoluent les recrutements de votre formation d’ingénieur sous format étudiant ?

C. L : Dans la formation d’ingénieur sous statut étudiant nous avons stabilisé nos effectifs et sommes satisfaits du niveau de recrutement. Sur le concours Commun Mines-Ponts, nous avons accueilli 292 étudiants pour un objectif d’environ 290, auxquels s’ajoutent 52 admis sur titre en première année.

Nous regardons où se situent nos premiers et derniers admis, mais quelques places de différence ne disent pas tout de la qualité des étudiants. Ce classement relatif n’est pas l’alpha et l’oméga de notre politique.

L’APPRENTISSAGE RÉSISTE AUX INCERTITUDES

O. R : Vous aviez des interrogations sur le niveau de recrutement des étudiants qui suivent leur cursus en apprentissage, sous format FISA ?

C. L : Nous étions vigilants compte tenu de l’évolution des règles de soutien à l’apprentissage et de la conjoncture économique. Finalement, nous avons une trentaine d’étudiants supplémentaires et environ 90 % avaient déjà trouvé leur entreprise au moment de la rentrée. Nous sommes dans des proportions comparables aux années précédentes.

Nous visions une vingtaine d’étudiants pour notre nouvelle formation consacrée à l’écologie industrielle et à la décarbonation et nous en avons accueilli 19. La majorité avait également trouvé son terrain d’apprentissage dès la rentrée.

O. R : Quels profils rejoignent principalement vos formations par apprentissage ?

C. L : La très grande majorité est titulaires d’un BUT. Nous accueillons également quelques étudiants issus de licences scientifiques, en mathématiques, informatique ou physique, et quelques élèves passés par une classe préparatoire.

O. R : L’apprentissage constitue-t-il pour vous un levier d’ouverture sociale comme on l’entend souvent ?

C. L : C’est difficile à mesurer. Le taux de boursiers ne suffit pas puisque les apprentis sont rémunérés et ne sont plus nécessairement boursiers. Certains étaient déjà apprentis en IUT. Nous ne pouvons donc pas identifier facilement ceux qui auraient bénéficié d’une bourse au regard de leur situation familiale.

L’IA : PLUS DE VIGILANCE QUE D’INQUIÉTUDE

O. R : Sentez-vous vos étudiants inquiets face à l’intelligence artificielle quant à leur avenir professionnel ?

C. L : Je ne ressens pas d’inquiétude particulière. L’IA est évidemment un sujet important et notre responsabilité consiste surtout à veiller à ce que cet usage soit raisonné et raisonnable.

Nous sommes également une école du numérique. Nous faisons de la recherche sur l’intelligence artificielle et nos étudiants travaillent sur les bases de données, les réseaux de neurones ou les algorithmes. L’IA est donc autant un objet d’enseignement et de recherche qu’un outil dont nous devons encadrer l’utilisation.

Nous nous demandions juste si nos étudiants en ingénierie logicielle trouveraient suffisamment de contrats d’apprentissage, compte tenu des transformations liées à l’IA. Or les résultats de recrutement et de placement sont positifs.

UNE INTERNATIONALISATION QUI PROGRESSE

O. R : Comment se portent vos Masters internationaux ?

C. L : Nous enregistrons une croissance du nombre d’étudiants internationaux. Nous avons notamment repositionné en septembre notre Master IT, auparavant ouvert en janvier. Malgré le risque lié à ce changement de calendrier, nous avons très bien recruté.

Nous proposons quatre tracks : cybersécurité, science des données, intelligence artificielle embarquée et Internet des objets. Ce sont des domaines très pointus sur lesquels la demande a été particulièrement forte.

Ces masters contribuent à diversifier nos recrutements et représentent une ressource propre non négligeable. Les droits d’inscription se situent entre 4500 et 9 000 euros selon les masters, ce qui reste très inférieur aux tarifs pratiqués par de nombreuses autres écoles sur leurs programmes internationaux.

O. R : Quelle est aujourd’hui la proportion d’étudiants internationaux à IMT Atlantique ?

C. L : Environ 30 % toutes formations confondues. Dans les Masters internationaux, nous sommes autour de 97 %.

O. R : L’obtention des visas est-elle parfois un frein à l’accueil de ces étudiants ?

C. L : Nous suivons le sujet de près mais, cette année, nous n’avons pas rencontré davantage de difficultés que précédemment. D’autres établissements semblent avoir subi des politiques plus restrictives de certaines ambassades. Nous avons pour notre part pu accueillir les étudiants que nous avions recrutés.

O. R : C’est une question que pose le Syntec : faut-il absolument chercher à conserver en France les diplômés internationaux ?

C. L : S’ils souhaitent rester et que leurs compétences répondent aux besoins des entreprises françaises, c’est positif. Mais leur départ n’est pas un échec. Un diplômé qui travaille à l’étranger, éventuellement pour une entreprise française, participe aussi au rayonnement de la France.

Lorsque nous rencontrons à l’étranger un responsable qui connaît la France parce qu’il y a étudié vingt-cinq ans auparavant, les relations sont immédiatement facilitées. Nos alumni internationaux constituent des relais extrêmement précieux.

O. R : Souhaitez-vous davantage mobiliser ce réseau ?

C. L : C’est un axe que je veux renforcer avec les grandes entreprises françaises présentes à l’étranger. Des groupes comme Orange ou Naval Group peuvent avoir intérêt à renouer avec des diplômés d’IMT Atlantique vivants à l’étranger, connaissant à la fois les codes professionnels de la France et du pays cible.

DES PARTENARIATS DE L’INDONÉSIE À L’AFRIQUE DU SUD

O. R : Quels partenariats internationaux avez-vous récemment développés avec des établissements d’enseignement supérieur ?

C. L : Nous avons renouvelé en juin, pour le compte de l’Institut Mines Télécom (IMT), notre coopération avec une dizaine de grandes universités indonésiennes dans le cadre du FICEM (French Indonesian Consortium for Engineering and Management). Ce dispositif existe depuis une dizaine d’années et permet des échanges d’étudiants ainsi que des coopérations de recherche. Nous collaborons avec nos homologues indonésiennes sur l’environnement, la valorisation de la biomasse ou les énergies renouvelables. Ces thématiques rejoignent directement les travaux de nos laboratoires sur l’énergie et l’environnement.

O. R : Tous vos élèves ingénieurs peuvent-ils effectuer une mobilité internationale sans frais supplémentaire ?

C. L : La Commission des titres d’ingénieur (CTI) impose un quitus international. Les étudiants doivent effectuer un semestre à l’étranger, soit sous forme de stage en entreprise, soit en suivant des enseignements dans une université partenaire avec transfert de crédits. Grâce à nos partenariats, les étudiants ne paient normalement pas de droits supplémentaires. Les États-Unis constituent une exception : nous n’arrivons pas toujours à obtenir cette réciprocité et certains étudiants choisissent alors de payer eux-mêmes les frais.

O. R : Dernière question internationale, ou du moins européenne, que vous apporte l’alliance universitaire européenne dont fait partie l’IMT ?

C. L : Elle facilite la constitution de consortiums et le développement de nouveaux projets européens. Nous en avons par exemple bénéficié lors du renouvellement d’un Erasmus Mundus en nous associant à des écoles ou des universités qui en font partie. Elle favorise également les échanges entre associations étudiantes et la construction progressive de programmes communs.

PAS DE BACHELOR, MAIS UNE NOUVELLE VOIE POST-BAC

O. R : IMT Atlantique n’envisage toujours pas de créer un Bachelor ?

C. L : Je continue à m’interroger sur ce format. En tout cas IMT Atlantique ne lancera pas seule un Bachelor. Si nous avançons un jour dans cette direction, ce sera dans le cadre du groupe IMT et en articulation avec d’autres écoles.

En revanche et à partir de septembre 2027, nous devrions accueillir une dizaine d’étudiants issus d’une formation développée à Saint-Étienne autour de la santé. Nous avons à Brest et Nantes de nombreux travaux en technologies pour la santé, traitement d’images, données ou nucléaire appliqué à la santé.

UN BUDGET 2026 SOUS TENSION

O. R : Comment se porte financièrement IMT Atlantique ?

C. L : La situation est compliquée. Environ deux tiers de notre budget proviennent de la subvention publique versée par le ministère de l’Économie, puisque nous sommes sous tutelle du ministère en charge de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique Cette subvention a baissé l’an dernier et notre exercice 2026 sera probablement déficitaire.

Nous cherchons à accroître nos ressources propres : droits d’inscription, taxe d’apprentissage, contrats de recherche publics et européens ou contrats avec les entreprises. Mais la concurrence est forte pour obtenir ces financements et la conjoncture économique pèse aussi sur la recherche partenariale.

Nous sommes également très vigilants sur nos dépenses de fonctionnement, les déplacements et la masse salariale. Notre capacité à recruter ou à remplacer les personnes qui partent est désormais plus limitée.

O. R : Certains départs ne sont donc pas remplacés ?

C. L : L’an dernier, nous n’avons pas remplacé quatre ou cinq départs sur un effectif d’environ 850 personnes. Chaque remplacement fait désormais l’objet d’un arbitrage.

O. R : Disposez-vous, comme les universités, d’un contrat d’objectifs et de moyens ?

C. L : Nous avons un contrat d’objectifs et de performance, signé par la direction générale de l’IMT avec le ministère de l’Économie. Il comprend des annexes propres à chaque école. Le contrat actuel court jusqu’à fin 2027 et nous devrons préparer le suivant dès l’année prochaine.

« JE SUIS VRAIMENT INQUIET POUR LA RECHERCHE FRANÇAISE »

O. R : Êtes-vous inquiet du décrochage de la recherche française ?

C. L : Le mot « inquiet » est pleinement justifié. J’ai signé récemment une tribune sur ce décrochage intitulée Faisons nation autour des sciences et techniques ! Quand nous observons les dynamiques internationales, notamment en Asie mais désormais aussi en Afrique, nous voyons des investissements considérables. La France ne doit pas manquer ce mouvement.

O. R : Le problème vient-il d’un manque de stratégie de l’État ?

C. L : Il faut nuancer. En tant qu’école sous tutelle du ministère en charge de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique, nous recevons des orientations sur la souveraineté, la réindustrialisation, la transformation écologique ou encore les besoins en ingénieurs verts. Nous travaillons également avec les grandes directions de Bercy, notamment la Direction générale des entreprises.

O. R : Où se situe alors la principale faiblesse de la recherche française ?

C. L : Dans les moyens. Fixer des objectifs en matière de recherche, de transition ou de croissance du nombre d’étudiants est nécessaire, mais il faut ensuite disposer des financements correspondants. C’est là que se trouve aujourd’hui la difficulté majeure.

O. R : Est-ce surtout parce que les autres pays progressent plus vite ?

C. L : Tout est relatif, mais il existe une vraie dynamique ailleurs. Quand nous regardons la Chine et plus largement l’Asie, les investissements sont massifs. Même si la France ne recule pas partout en valeur absolue, elle risque de décrocher relativement si elle ne suit pas ce rythme.

 

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