Gros plan sur la French Touch de l’éducation avec son créateur, Antoine Amiel

La French Touch de l’éducation est le rendez-vous incontournable de toutes les start up de l’éducation. Organisée par Learn Assembly, l’édition 2017 a lieu les 5 et 6 juillet à Paris dans les locaux de Schoolab. Son organisateur, Antoine Amiel, revient sur les enjeux d’un univers émergent qui tente de s’imposer face aux leaders américains.

Antoine Amiel

Olivier Rollot : C’est votre 6ème édition. Qui sont les visiteurs de la French Touch de l’éducation ?

Antoine Amiel : Un public très varié qui vient aussi bien du monde des ressources humaines que de l’enseignement supérieur et, bien sûr, des start-up du secteur. Ils viennent chercher des réponses au-delà du brouhaha du digital, des nouveautés constantes, des nouvelles modalités d’apprentissage qui apparaissent depuis 5 ans. La French Touch de l’éducation est un think tank éphémère qui permet les retours d’expérience et un lieu de rencontre et de networking pour des DRH et directions de la Formation qui n’ont pas l’habitude de rencontrer des spécialises de l’éducation. Et c’est aussi l’occasion pour les startups de se présenter et de rencontrer des investisseurs.

O. R : En collaboration avec la Caisse des Dépôts, Deloitte Digital a publié cette année un Observatoire de l’EdTech française qui compterait aujourd’hui 242 structures. Problème selon cette étude elles font face à une véritable difficulté à grandir. Est-ce une analyse que vous partagez ?

A. A : L’edtech française est récente avec beaucoup de start up qui ont effectivement du mal à trouver un modèle économique. Seules 10 à 20 entreprises dépassent aujourd’hui le million d’euros de chiffre d’affaires, une barre à dépasser pour devenir une vraie PME. Mais le secteur est en pleine croissance et la filière se développe.

O. R : A quel niveau d’enseignement les startups se développent le plus ?

A. A : C’est la formation continue et le corporate learning qui se développent le plus. De plus en plus d’entreprises considèrent en effet aujourd’hui la formation continue comme stratégique avec à la fois la transformation digitale des métiers et la nécessité de maintenir l’employabilité de leurs salariés. Elles investissent largement et considèrent moins la formation comme une obligation légale mais comme un investissement dans leur compétitivité. D’ailleurs, les Directions  de la Formation sont de plus en plus dépossédées de la formation.

Quoi qu’il en soit, la séparation formation initiale / formation continue a de moins en moins de sens quand on doit apprendre à se former tout au long de la vie. La formation tout au long de la vie (FTLV) devient vraiment un sujet stratégique même si tous n’y sont pas encore sensibilisés. On le voit avec les cours en ligne et gratuits, les MOOCs, qui sont d’abord utilisés par des cadres bien éduqués. Il faut responsabiliser tous les individus.

O. R : Qu’est-ce qui peut bloquer le développement des startups dans l’enseignement primaire et secondaire ?

A. A : Beaucoup de startups critiquent l’Education Nationale. C’est une vision un peu court-termiste. Il ne faut pas imaginer qu’on va réinventer tout le système avec le digital, en claquant des doigts. Les responsables de startups doivent prendre le temps de se former en sciences de l’éducation, de s’adapter, de sortir du Silicon Sentier pour aller à la rencontre des enseignants et des élèves et être pragmatiques.

Il  existe beaucoup de belles startups dans le scolaire qui produisent de  très beaux services et mériteraient de se développer. Les parents ont également un rôle à jouer. Le parascolaire est plein d’avenir : deux heures de jeux créatifs par jour valent mieux plutôt que regarder la télévision, cela peut tout changer pour des enfants !

O. R : Quels sont les principaux acteurs de la EdTech française aujourd’hui ?

A. A : Quelques entreprises se détachent comme Open Classrooms, Digischool, CoorpAcademy, LeLivreScolaire, Teach On Mars ou Learn Assembly. Il faut maintenant aider nos PME à grandir pour concurrencer les grands leaders américains et chinois. Les acteurs étrangers s’appuyent sur des modèles d’acquisition rapide de parts de marché avec des produits très fluides sur lesquels ils cassent les prix avant de les monétiser une fois le marché conquis. Un modèle qui repose sur des flux importants de capitaux qu’on n’a pas encore en France. La Silicon Valley n’est pas tellement plus innovante que l’Europe, elle a surtout mais 50 fois plus de moyens qu’en France pour s’acheter du temps, des zones de test ! Il nous faut développer notre propre approche et arrêter de vouloir copier à tout prix le modèle américain qui n’est pas adapté à nos enjeux.

O. R : Comment se développe une entreprise comme Learn Assembly face à des acteurs de la formation continue très bien installés et depuis longtemps ?

A. A : Le secteur est en pleine transformation, les cartes sont complètement rebattues. De nouveaux acteurs ont émergé, les acteurs traditionnels se voient contraints à réinventer leurs modèles économiques et pédagogiques, les cabinets de conseil sont entrés sur le marché, les entreprises créent leurs propres centres de formation : tout bouge !

Nous nous définissons comme un partenaire de l’enseignement supérieur sur un marché de la formation continue à la fois vecteur de croissance et fortement concurrentiel. Nous sommes leur partenaire quand d’autres acteurs les ubérisent ! Aujourd’hui les entreprises sont à la recherche de nouveaux modèles d’apprentissage qui mêlent digital learning, MOOCs et présentiels. Nous fournissons donc aux entreprises des briques pédagogiques qui vont permettre de réussir leur transformation digitale.

En formation continue on a deux clients, l’entreprise et l’apprenant. Or, ce n’est pas la qualité première des établissements d’enseignement supérieur d’être orientés clients. Mais c’est un état d’esprit qui peut progresser en s’appuyant sur des partenaires.

O. R : La EdTech ce n’est pas que de la pédagogie. Comment se développent les startups françaises quand il s’agit de gérer des flux d’étudiants ou des services de vie étudiante ?

A. A : Les étudiants, notamment s’ils payent des frais de scolarité élevés, sont de plus en plus exigeants vis-à-vis de leurs études et veulent des services de qualité. Nombreux sont ceux qui se forment seuls en allant sur des plateformes dédiées. Les business schools et écoles privées vont donc devoir de plus en plus justifier leur valeur ajoutée pour recruter des étudiants. Une logique de services qui permet effectivement à des startups de se développer. Aujourd’hui les établissements d’enseignement supérieur utilisent aussi bien des Learning Management System (LMS) que des plateformes de recrutement, de marketing. La notion d’expérience étudiant est encore peu répandue, mais pointe le bout du nez.

Transformer la pédagogie est ce qu’il y a de plus difficile car cela touche au corps professoral. Gérer les inscriptions pour améliorer l’expérience étudiant, c’est bien plus facile que transformer le cœur de métier….

O. R : Les entreprises sont vraiment mobilisées pour former leurs salariés aujourd’hui ?

A. A : Je suis même impressionné par la qualité pédagogique de certaines universités d’entreprise qui sont habituées à gérer de l’interculturalité, de très gros volumes d’apprenants, des problématiques complexes. Elles sont très sensibles à l’expérience utilisateur.

En conclusion, on a tout ce qu’il faut en France pour se développer dans l’EdTech, des chercheurs reconnus, des établissements d’enseignement supérieur de valeur, des entreprises motivées, des investisseurs qui sont prêts à soutenir. Ce qu’il manque pour faire la différence c’est une vraie collaboration entre ces différents acteurs et des financements.

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