« L’IA concerne les manières de travailler, d’organiser, de produire, de décider »

Alain Goudey, Directeur général adjoint en charge du numérique de Neoma

by Olivier Rollot

Dès 2023, Neoma a choisi de faire des IA un axe stratégique, à la fois pour ses étudiants, ses professeurs et ses partenaires. Formation, pédagogie, transformation des organisations, évolution des métiers, Alain Goudey, directeur général adjoint en charge du numérique de l’école, nous explique sa vision et revient avec nous sur les sujets d’actualité des IA et comment son école a reçu cette année les professeurs de l’Aphec pour une deuxième session de formation aux IA.

Olivier Rollot : Vous multipliez les conférences et les rendez-vous autour de l’intelligence artificielle. Il y a une vraie volonté, chez Neoma, de porter ce sujet auprès de publics très différents ? Comme des militants ou des porteurs de sens ?

Alain Goudey : Nous nous définissons davantage comme des porteurs de sens que comme des militants. Depuis 2023, notre conviction est très claire : nous faisons face à une technologie qui va profondément transformer le travail, les organisations et les comportements. Très tôt, nous avons considéré qu’un des grands enjeux consistait à former massivement à un usage intelligent de ces outils.

Nous avons commencé de manière cohérente par la communauté Neoma. Puis nous avons constaté que les besoins dépassaient largement notre seul périmètre. Dans nos échanges avec les classes préparatoires, nous avons vu apparaître une attente forte : des enseignants se retrouvaient face à des élèves qui utilisent déjà ces technologies, sans toujours bénéficier eux-mêmes d’un accompagnement suffisant.

L’an dernier pour notre premier événement avec les professeurs de prépas, l’objectif consistait d’abord à sensibiliser, à expliquer de quoi nous parlions, à préciser les impacts possibles. Cette année, la logique est différente. Le niveau de maturité a progressé, notamment parce que ces publics ont déjà été formés une première fois et ont eu accès à nos contenus asynchrones. Nous travaillons désormais de manière beaucoup plus collaborative, avec des professeurs de prépa associés à la construction des ateliers. Nous ne sommes plus dans la découverte : nous sommes dans l’usage concret.

DE LA SENSIBILISATION À L’ACTION

O. R :Comment avez-vous organisé ce nouveau rendez-vous avec les professeurs de classes préparatoires ?

A. G : Nous avons complètement réorienté l’événement. Il s’est ouvert par une keynote d’une demi-heure autour d’une question volontairement provocatrice : l’IA va-t-elle plus vite que nos cerveaux ? L’idée est simple : en un an, il s’est passé énormément de choses, et cette accélération pose des questions majeures pour un enseignement d’excellence.

Un second temps a été consacré à l’IA dans la pédagogie, à partir de ce que nous faisons déjà à Neoma. Puis le cœur de l’événement a reposé sur des ateliers pratiques. Là, nous sommes entrés dans des cas d’usage très concrets : préparer une colle avec l’aide de l’IA, concevoir des dispositifs de révision, structurer un travail disciplinaire avec ces outils. Nous voulons passer d’un discours général à une appropriation réelle.

O. R :Que voyez-vous évoluer, précisément, chez les professeurs de prépa comme, plus largement, chez les enseignants du supérieur ?

A. G : La grande bascule, c’est le passage de la question « faut-il y aller ? » à la question « comment faisons-nous ? ». C’est une évolution majeure. Longtemps, le sujet a été traité presque uniquement sous l’angle de la pédagogie. Désormais, il déborde très largement ce cadre.

Nous parlons bien sûr de pédagogie, mais aussi du fonctionnement même des établissements. L’IA concerne les manières de travailler, d’organiser, de produire, de décider. À Neoma, nous avons commencé en 2023 par les sujets pédagogiques, comme beaucoup d’autres. Mais depuis un certain temps déjà, nous travaillons aussi sur l’IA comme sujet de transformation organisationnelle. C’est un axe très structurant aujourd’hui, et il le restera dans les années à venir.

O. R :Cela devient donc un sujet d’établissement autant qu’un sujet de salle de classe ?

A. G : Exactement. Les écoles et les universités ne sont pas en dehors du monde. Elles sont traversées par les mêmes transformations que les entreprises ou les autres organisations. L’IA ne modifie pas seulement la façon d’enseigner ; elle modifie aussi la façon de fonctionner.

C’est aussi pour cela que nous avons réuni mi-mars, et pour la seconde fois également, le secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche afin de partager les questions mais aussi les bonnes pratiques sur l’IA dans la pédagogie, mais aussi pour les organisations avec des représentants des Universités (Université de Rennes et PSL*), des Écoles d’Ingénieurs (Mines Paris), des Écoles de Commerce, des startups EdTech, d’entreprises de l’ESR, etc.

APPRENDRE AVEC L’IA, SANS LUI ABANDONNER LA PENSÉE

O. R :L’une des grandes inquiétudes concerne l’appauvrissement intellectuel des étudiants. Comment préserver leur niveau, leur autonomie, leur capacité de réflexion alors qu’ils peuvent être tentés de tout déléguer à des IA?

A. G : Nous travaillons sur plusieurs plans. Le premier consiste à former tous nos étudiants à l’usage intelligent de ces technologies. Le second consiste à donner du sens à cette transformation. Nous expliquons notre stratégie, nous expliquons le monde qui se dessine, nous expliquons aussi les risques.

J’ai rencontré cette année l’ensemble des 2 500 nouveaux arrivants à Neoma, par groupes, dans des conférences dédiées. L’objectif est toujours le même : montrer ce qui change, expliquer pourquoi l’école agit ainsi, et alerter sur les usages contre-productifs. Car l’IA peut être un formidable outil d’apprentissage, mais elle peut aussi produire une forme de paresse cognitive lorsqu’elle est mal utilisée.

Le scénario le plus dangereux est très simple : copier l’énoncé d’un professeur dans un outil, puis recopier la réponse sans même la regarder. Le problème n’est pas seulement académique. Le vrai danger, pour l’étudiant, est l’illusion de maîtrise. Il croit comprendre parce qu’il obtient une réponse correcte en apparence, alors qu’il n’a rien appris. Or le sujet, dans une école, n’est pas d’obtenir une note : le sujet est d’apprendre.

O. R : Vous refusez donc une logique purement répressive ?

A. G : Nous ne croyons ni à l’interdiction généralisée ni à la sanction comme unique réponse. Nous préférons expliquer l’usage pertinent, les limites, les conséquences et grandir en tant qu’organisation apprenante, avec nos étudiants. C’est une approche plus exigeante, mais aussi plus réaliste.

DES CURRICULA REPENSÉS EN PROFONDEUR

O. R : Cette réflexion se traduit-elle déjà dans les programmes ?

A. G : Nous faisons évoluer nos curricula sur deux fronts. D’un côté, nous intégrons les impacts de l’IA dans les enseignements disciplinaires. De l’autre, nous réintroduisons ou renforçons des contenus qui nous paraissent essentiels pour structurer la pensée.

C’est là que des cours comme la littérature prennent une importance nouvelle. Cela peut sembler paradoxal : pourquoi enseigner à la fois l’usage des IA et la littérature française ? En réalité, le lien est très fort. À l’ère de l’IA, il faut savoir formuler, verbaliser, préciser ce que nous voulons. Pour cela, il faut des références, des concepts, des cadres, une capacité à lire le monde.

La littérature, comme le mémoire de recherche, donne justement ces cadres. Elle nourrit l’imaginaire, affine le langage, offre des points d’appui pour penser des questions contemporaines. Lorsqu’un étudiant réfléchit aux rapports entre créateur et créature, il peut aussi convoquer Frankenstein. Lorsqu’il s’interroge sur le leadership, d’autres références apparaissent comme Ulysse. Nous voulons former des étudiants capables de travailler avec l’IA, mais aussi capables de penser sans elle.

MÉMOIRES, ÉVALUATION, HONNÊTETÉ INTELLECTUELLE

O. R : Mais comment évaluer des travaux comme les mémoires de fin d’études pour être certains que ce n’est pas une IA qui a tout écrit, conçu, formalisé?

A. G : D’abord, nous avons formalisé une charte commune à tous : étudiants, professeurs, équipes administratives. Nous avons volontairement choisi un cadre unique. Il nous semblait essentiel de ne pas imposer des règles d’un côté pour les étudiants et d’autres pour les enseignants. Nous diffusons d’ailleurs cette charte publiquement pour permettre à d’autres établissements d’aller plus vite sur ce point.

Ensuite, nous ne demandons pas aux étudiants de ne jamais utiliser l’IA. Nous leur demandons de l’utiliser intelligemment et avec honnêteté intellectuelle. Ils doivent indiquer s’ils y ont eu recours, à quels endroits et de quelle manière.

Surtout, un mémoire n’est pas, chez nous, un travail déposé à la fin d’un processus invisible. L’étudiant est accompagné tout au long de sa progression. C’est fondamental, car évaluer uniquement un résultat final n’a plus beaucoup de sens si nous ne maîtrisons pas le contexte de production. Enfin, la soutenance orale reste un excellent révélateur. Dès qu’un doute apparaît sur la compréhension réelle d’un sujet, l’oral permet très vite de mesurer ce que l’étudiant maîtrise véritablement.

O. R : L’oral redevient donc central ?

A. G : Il n’a jamais cessé de l’être, mais il retrouve une valeur particulière. En quinze minutes, nous pouvons identifier beaucoup de choses sur le niveau réel d’appropriation d’un concept, d’un outil ou d’une théorie.

ENTREPRISES : DE L’USAGE INDIVIDUEL À LA TRANSFORMATION COLLECTIVE

O. R : Vous évoquez aussi un autre phénomène : la fatigue cognitive liée à l’IA. Le sujet reste encore peu traité.

A. G : Il est pourtant très réel. Ces outils nous donnent accès à des volumes d’information considérables et accélèrent énormément les rythmes de travail. Nous absorbons plus d’informations, plus vite, et nous passons sans cesse d’une tâche à l’autre. Ce “brain switching” permanent n’est pas neutre.

Nous gagnons en puissance, en polyvalence, en capacité de création. Mais cela suppose aussi une véritable écologie cognitive : savoir quel outil utiliser, pour quel objectif, à quel moment, et savoir également se déconnecter. C’est un enjeu de lucidité autant qu’un enjeu d’efficacité

O. R : Les entreprises sollicitent beaucoup les écoles sur ces sujets pour former leurs salariés. Que recherchent-elles aujourd’hui ?

A. G : La demande est très forte, en effet. Nous voyons généralement deux profils. Le premier regroupe des personnes qui ont compris qu’il se passe quelque chose de majeur, qui utilisent déjà quelques outils dans leur vie personnelle, mais qui veulent aller plus loin dans un cadre professionnel. Le second rassemble des profils déjà avancés, qui pratiquent beaucoup l’IA dans leur travail, mais qui veulent s’améliorer et surtout comprendre les dimensions plus agentiques.

Le point le plus intéressant, c’est que les plus avancés découvrent souvent une limite importante : la performance individuelle ne suffit pas à transformer une organisation. Ce n’est pas parce que quelques personnes savent très bien utiliser l’IA qu’une entreprise a réellement réussi sa mutation. Il faut une vision, des choix, une méthode, un passage à l’échelle.

A Neoma, nous avons justement la chance d’avoir un alignement fort entre la vision, la stratégie, les moyens et l’exécution. Cela ne signifie pas que tout est terminé ni que tout est parfait. Cela signifie que la transformation est réellement portée, incarnée et mise en œuvre. C’est précieux, et loin d’être si fréquent dans l’enseignement supérieur.

EMPLOI : DES CHIFFRES QUI INVITENT À NUANCER

O. R : Le débat sur l’intelligence artificielle semble souvent dominé par des scénarios alarmistes. Comment analysez-vous ce traitement médiatique ?

A. G : Nous constatons une tonalité très négative, centrée sur des projections anxiogènes comme la disparition massive des emplois ou un effondrement du système économique. Ce type de discours ne reflète pas la complexité réelle des transformations en cours. Certains rapports récents, largement relayés, reposent sur des hypothèses théoriques aux probabilités très faibles. Leur diffusion peut parfois s’apparenter à une lecture orientée, voire intéressée. Nous considérons qu’il est essentiel de remettre ces analyses en perspective, notamment dans le contexte français où les cadres réglementaires et le droit du travail rendent ces scénarios encore plus improbables.

O. R : Faut-il malgré tout s’inquiéter des bouleversements à venir ?

A. G : Nous assistons à une transformation profonde du monde économique, avec une évolution rapide des règles du jeu et des modes de fonctionnement. Cela génère naturellement des incertitudes. Mais ces périodes sont aussi celles où émergent les plus grandes opportunités. Nous estimons qu’il est plus pertinent, notamment vis-à-vis des jeunes générations, d’adopter un discours équilibré : reconnaître les changements en cours, admettre les zones d’incertitude, mais aussi mettre en lumière les espaces d’innovation et de réinvention.

O. R : Les craintes autour de la destruction d’emplois sont-elles fondées ?

A. G : Les données disponibles invitent à relativiser. Le Forum économique mondial, dans son rapport Future of Jobs 2025, évoque environ 170 millions d’emplois créés contre 90 millions supprimés à horizon 2030. Le solde est donc largement positif. Ces conclusions rejoignent les travaux du prix Nobel d’économie Philippe Aghion, qui montrent que l’innovation a historiquement un effet net positif sur l’emploi.

Mais un élément est souvent négligé : près d’un milliard d’emplois vont continuer d’exister, tout en se transformant profondément. Selon les estimations, environ 39 % des compétences clés seront amenées à évoluer. Le véritable enjeu ne réside donc pas dans la disparition des métiers, mais dans l’accompagnement massif de cette transformation. Former un milliard de personnes d’ici 2030 représente un défi considérable, que les systèmes éducatifs actuels ne peuvent pas relever seuls.

DES MÉTIERS TRANSFORMÉS PLUTÔT QUE SUPPRIMÉS

O. R : Certains métiers, comme celui de développeur informatique, sont particulièrement évoqués. Sont-ils menacés ?

A. G : Nous observons avant tout une transformation. Les outils d’intelligence artificielle permettent aujourd’hui de produire du code plus rapidement, mais cela ne suffit pas pour concevoir des applications robustes, sécurisées et capables de passer à l’échelle.

Les compétences évoluent vers des rôles plus complexes : architecture applicative, cybersécurité, conception de systèmes. Par exemple, les applications générées par IA présentent encore de nombreuses vulnérabilités, ce qui renforce le besoin d’expertise humaine. Les développeurs qui montent en compétences sur ces dimensions ont des perspectives solides.

O. R : Peut-on observer des effets contre-intuitifs sur le marché du travail ?

A. G : Un phénomène intéressant se dessine. La baisse du coût de digitalisation, liée à l’IA, incite les entreprises à numériser davantage qu’auparavant. Des projets jusque-là jugés trop coûteux deviennent accessibles.

Cela peut conduire, dans un premier temps, à une augmentation des besoins en compétences techniques, et donc en recrutements. Ce paradoxe illustre bien la difficulté d’anticiper les équilibres futurs.

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