À la tête d’une Comue Université de Lyon qui rassemble quelques 160 000 étudiants, 7 000 enseignants-chercheurs et chercheurs et 5 000 doctorants, Nathalie Dompnier revient avec nous sur deux années de consolidation et de coopération entre les établissements de Lyon–Saint-Étienne. Stratégie scientifique, innovation, services mutualisés, rayonnement international, financement et risques politiques : elle détaille les leviers mobilisés pour donner davantage de cohérence, de visibilité et de force collective à un ensemble universitaire particulièrement diversifié.
UNE COOPÉRATION ENTRE ETABLISSEMENTS BIEN INSTALLÉE
Olivier Rollot : Quel bilan pouvez-vous tirer aujourd’hui de vos deux années passées à la tête de la Comue Université de Lyon?
Nathalie Dompnier : Mon prédécesseur avait engagé le renouvellement des statuts et préparé une organisation directement opérationnelle. Plusieurs projets avaient été discutés et construits avec les chefs d’établissement. Je suis donc arrivée dans un environnement où les orientations étaient déjà partagées et ne suscitaient pas de surprise majeure.
Depuis deux ans, la qualité du travail collectif constitue un véritable atout. Les relations entre les établissements sont fluides et leur volonté de construire ensemble est très forte. Nous bénéficions également de la confiance des partenaires socio-économiques et des collectivités. Cette configuration est particulièrement favorable pour déployer la stratégie scientifique, renforcer la politique d’innovation et améliorer les services communs destinés aux établissements comme aux étudiants.
O. R : Les relations avec l’Université Lyon 1 ont pourtant été difficiles au début de votre mandat. Où en sont-elles aujourd’hui ?
N. D : Elles se sont complètement normalisées. Au début de mon mandat, la présidence de Lyon 1 participait rarement au directoire et les relations étaient complexes. Le renouvellement de la gouvernance a changé la situation. Le président actuel s’inscrit dans une démarche coopérative et constructive, et joue un rôle important dans l’élaboration des projets communs.
Nous avions veillé à préserver la place de Lyon 1, qui reste la plus grande université du site. Nous savions que l’établissement finirait par revenir pleinement autour de la table. C’est désormais le cas, dans de très bonnes conditions.
O. R :Comment faites-vous travailler ensemble des membres de l’Université de Lyon aussi différents que de grandes universités, des écoles d’ingénieurs mais aussi l’Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre par exemple?
N. D : Le site représente 160 000 étudiants, 7 000 enseignants-chercheurs et chercheurs, ainsi que 5 000 doctorants. Il réunit des universités de tailles très différentes, des écoles d’ingénieurs, des établissements artistiques, culturels et spécialisés. Cette diversité pourrait apparaître comme une difficulté. Nous la considérons au contraire comme une complémentarité.
Notre action repose sur la coopération et la coordination. Les établissements membres construisent la stratégie, tandis que les établissements associés sont pleinement embarqués dans son déploiement. Cette organisation permet de s’appuyer sur un noyau fortement impliqué tout en associant l’ensemble du site.
LA DIVERSITÉ DISCIPLINAIRE COMME FORCE
O. R : Cette pluralité modifie-t-elle la manière de conduire la recherche ?
N. D : Elle nous permet d’aborder les grands enjeux de société à 360 degrés. Notre objectif ne consiste pas simplement à juxtaposer les établissements et les disciplines. Nous cherchons à traiter les problématiques de recherche d’une manière originale, grâce à la confrontation et à la complémentarité des regards.
Les écoles d’art participent pleinement à cette dynamique par la recherche-création. L’École nationale supérieure des beaux-arts, l’École nationale supérieure d’architecture ou encore le Conservatoire national supérieur de musique et de danse peuvent contribuer à des projets très transversaux. Certains travaux portent, par exemple, sur la médiation artistique dans le domaine médical. Ces rapprochements créent des approches qui n’existeraient pas à l’échelle d’un seul établissement.
O. R : Qu’apporte concrètement la coordination de site aux établissements ?
N. D : Elle apporte d’abord des services mutualisés. Certains dispositifs seraient trop complexes ou trop coûteux à mettre en place individuellement. Nous disposons, par exemple, d’une expertise immobilière capable d’accompagner les établissements dans leurs projets et dans la maîtrise d’ouvrage déléguée.
La coordination de site joue également un rôle d’impulsion stratégique. Elle doit aider les établissements à faire exister collectivement le site Lyon–Saint-Étienne. Nous disposons de nombreux atouts, mais leur abondance peut nuire à la lisibilité nationale et internationale. Nos partenaires socio-économiques comme nos partenaires étrangers doivent pouvoir identifier plus facilement les forces du territoire.
La stratégie collective donne ainsi aux établissements un cadre dans lequel ils peuvent déployer leurs propres orientations, gagner en visibilité et se positionner ensemble sur de grands programmes nationaux ou européens.
UNE STRATÉGIE SCIENTIFIQUE À DEUX ENTRÉES
O. R :Comment mettez-vos en œuvre la stratégie scientifique commune que vous avez mise en place ?
N. D : Nous avons retenu deux grandes entrées complémentaires.
La première est disciplinaire. Elle vise à offrir un cadre partagé à des communautés scientifiques réparties dans plusieurs établissements. Le réseau de coordination en sciences de l’ingénierie en constitue un bon exemple. Il rassemble les écoles d’ingénieurs, les universités et les équipes concernées afin de travailler à la fois sur la recherche et sur la formation.
Ces réseaux doivent faciliter la prospective, l’émergence de projets communs et la coordination des offres de formation. Nous devons rendre ces offres plus complémentaires et plus lisibles pour les lycéens, les futurs étudiants et les étudiants déjà présents sur le site.
La seconde entrée est thématique et résolument transdisciplinaire. Une dizaine de grandes thématiques ont été définies autour d’enjeux de société qui ne peuvent pas être traités par une seule discipline.
O. R : Quel projet illustre-t-il le mieux cette approche transdisciplinaire ?
N. D : Notre Institut transdisciplinaire en santé constitue notre principal modèle. Développé dans le cadre du programme SHAPE-Med, il vise à développer une formation transdisciplinaire d’excellence à Lyon-St Étienne pour répondre aux défis de la santé mondiale, de la santé publique et de la médecine personnalisée. Il a permis de réunir les disciplines médicales et de santé, mais aussi les sciences de l’environnement, les sciences humaines et sociales et les sciences de l’ingénieur autour des enjeux de santé globale.
La transdisciplinarité ne représente pas un simple affichage. Elle constitue une condition de financement des projets. L’institut associe les établissements d’enseignement supérieur, les organismes nationaux de recherche et plusieurs institutions hospitalières, parmi lesquelles les Hospices civils de Lyon, le Centre Léon-Bérard ou le centre hospitalier du Vinatier. Cette diversité produit déjà des résultats très intéressants.
O. R : Cette méthode peut-elle se reproduire sur d’autres sujets ?
N. D : Nous la déployons progressivement sur plusieurs défis : la décarbonation et l’économie circulaire, les transitions, l’intelligence artificielle, les trajectoires alimentaires ou encore les transformations du travail.
Neuf instituts thématiques et six réseaux de coordination disciplinaire sont déjà engagés dans ces projets. Leur vocation scientifique est centrale, mais ils doivent également renforcer le dialogue avec la société. Ces thématiques intéressent directement les collectivités, les entreprises, les acteurs culturels et les associations du territoire. Elles permettent de développer des recherches partenariales, des démarches d’innovation et des actions de médiation scientifique.
O. R : Comment les services de l’Université de Lyon sont-ils mobilisés autour de cette stratégie ?
N. D : Notre service de médiation scientifique organise des activités autour des grandes thématiques et publie un magazine désormais structuré autour de ces sujets. Le Collegium de Lyon, notre institut d’études avancées, accueille pendant six mois ou un an des chercheurs internationaux de haut niveau. Certaines chaires d’accueil sont désormais liées aux instituts thématiques.
Nous souhaitons également mobiliser les formations transversales destinées aux doctorants afin de proposer, à terme, des modules véritablement transdisciplinaires. Les services consacrés à l’innovation accompagnent enfin les équipes dans la valorisation et le développement de leurs projets.
Un référent innovation de la stratégie scientifique a été désigné pour assurer la liaison entre les pilotes scientifiques des réseaux, les instituts thématiques et le pôle universitaire d’innovation. L’objectif consiste à rendre l’ensemble plus cohérent et plus efficace.
FAIRE DU SITE UNE FORCE À L’INTERNATIONAL
O. R : Quelle place la coordination de site occupe-t-elle dans les stratégies internationales des établissements ?
N. D : Les établissements disposent de leurs propres stratégies internationales. Plusieurs participent à des alliances européennes. Notre rôle ne consiste donc plus à définir des zones géographiques prioritaires pour l’ensemble du site comme cela a pu être le cas précédement.
Nous coordonnons toutefois certaines actions lorsque les établissements le souhaitent. La présence collective sur des salons internationaux constitue un exemple très concret. Des participations dispersées seraient moins visibles, plus coûteuses et moins efficaces.
Une mission organisée à Boston et à New York avec l’agence d’attractivité de la région lyonnaise a montré l’intérêt de cette approche. Nous commencions les rencontres par une présentation globale du site Lyon–Saint-Étienne, de sa richesse et de sa puissance scientifique, avant de laisser chaque établissement exposer ses spécificités. Cet effet collectif a été particulièrement marquant.
Notre objectif est de positionner le site, pas la structure qui le soutient. La coordination constitue un levier et un support. La visibilité doit bénéficier à Lyon–Saint-Étienne et à ses établissements.
O. R : Menez-vous des actions spécifiques en Europe ?
N. D : Nous travaillons au positionnement européen des instituts thématiques. Deux cellules spécialisées dans les projets européens accompagnent les équipes sur des périmètres complémentaires. Elles doivent aider les instituts à répondre à des appels à projets et à intégrer des programmes européens.
Nous réfléchissons aussi à l’organisation d’événements à Bruxelles afin de faire connaître les compétences du site sur des sujets directement liés à l’agenda de la Commission européenne. Cette capacité de coordination est indispensable pour accéder à certains réseaux et à certains financements.
DES FINANCEMENTS SOUS PRESSION
O. R :Comment réagissez-vous aux débats sur le financement des universités?
N. D : Le budget de la coordination de la Comue, légèrement supérieur à six millions d’euros, ne peut pas être comparé à celui des universités ou des écoles. Nos enjeux sont différents. Nous observons néanmoins les difficultés croissantes des établissements. Une grande partie d’entre eux réduisent leurs activités, y compris sur leurs missions fondamentales. Cette évolution est inquiétante.
Malgré ces tensions, leur engagement collectif reste très fort. La stratégie scientifique de site est financée en partie par une contribution des établissements. Une fraction du préciput associé aux projets de l’Agence nationale de la recherche, auparavant conservée intégralement par chaque établissement, alimente désormais la stratégie commune. Ce choix traduit un engagement significatif dans un contexte budgétaire contraint.
O. R : Les restrictions budgétaires de l’État ont-elles également des conséquences directes sur votre action ?
N. D : Elles réduisent une partie de nos financements et fragilisent certaines perspectives. Nous attendions notamment un nouvel appel à projets national qui aurait pu soutenir les réseaux de coordination et les instituts thématiques. Sa publication reste incertaine.
Notre stratégie repose pourtant en partie sur la capacité de ces objets collectifs à porter de nouveaux projets et à obtenir des financements nationaux ou européens. L’absence de certains dispositifs ralentit donc leur développement.
O. R : Pouvez-vous développer des ressources propres à l’échelle du site ?
N. D : Notre principal levier concerne les financements extrabudgétaires, notamment les appels à projets nationaux et européens. La stratégie scientifique commune doit permettre d’aller chercher ces ressources au bénéfice de la dynamique collective.
Les autres ressources propres relèvent davantage de la stratégie individuelle de chaque établissement. Nous n’avons ni les mêmes prérogatives ni les mêmes possibilités d’action sur ce terrain.
Nous avons choisi un financement d’amorçage sur trois ans pour la stratégie scientifique. Il repose sur la contribution des établissements et sur une partie du fonds de roulement disponible. Ce financement doit produire un effet de levier. Les pilotes scientifiques ont donc reçu un objectif clair : développer des réponses à des appels à projets, construire des partenariats et rechercher de nouvelles ressources. Nos services les accompagnent dans cette démarche.
DES COLLECTIVITÉS INÉGALEMENT ENGAGÉES
O. R :Vous sentez-vous soutenue par les collectivités locales?
N. D : Nos partenaires territoriaux manifestent un réel intérêt. La structuration du site leur offre davantage de lisibilité et leur permet d’identifier les domaines dans lesquels l’enseignement supérieur et la recherche peuvent être mobilisés.
Les instituts thématiques créent des portes d’entrée claires. La Métropole de Lyon s’intéresse notamment aux projets liés à l’alimentation et à certaines transitions. La Ville de Lyon travaille avec nous sur des enjeux de santé et d’intelligence artificielle. Les échanges sont de très bonne qualité et les collectivités partagent nos préoccupations en matière d’attractivité et de rayonnement.
O. R : La Région Auvergne-Rhône-Alpes s’inscrit-elle dans cette dynamique ?
N. D : La situation est plus contrastée. La Région soutient certains projets liés à la vie étudiante et à la diffusion des savoirs. En matière de formation et de recherche, elle a privilégié les ingénieurs et les techniciens. Cette orientation ne correspond pas complètement à notre volonté de développer une approche large et transdisciplinaire.
À ce stade, la Région ne participe pas directement au déploiement de notre stratégie scientifique. Cette absence est regrettable, car d’autres régions financent fortement des instituts d’études avancées ou des programmes de recherche. Ces investissements contribuent à leur rayonnement et irriguent leurs activités économiques, universitaires et culturelles.
Des possibilités de coopération demeurent néanmoins, notamment autour de l’intelligence artificielle, de la santé et de l’industrie.
O. R : La mutualisation de vos moyens produit-elle déjà des résultats visibles pour les étudiants ?
N. D : Le centre de santé mentale que nous avons bâti en constitue une illustration importante. Sa création a été rendue possible par la mutualisation des moyens des membres de la Comue et du soutien des collectivités. Son activité montre l’ampleur des besoins : initialement ouvert une journée par semaine, il accueille désormais les étudiants du lundi au samedi, sur des amplitudes horaires étendues.
Le centre ne se limite pas aux consultations. Il développe des actions de prévention, des ateliers et des formations destinées aux personnels des établissements. L’ensemble des collectivités a soutenu ce projet.
PRÉSERVER L’AUTONOMIE ACADÉMIQUE
O. R : Alors que des échéances électorales cruciales approchent, les risques d’ingérence politique dans l’enseignement supérieur vous préoccupent-ils? Je rappelle en passant que vous êtes une spécialiste des élections en tant que professeure de science politique.
N. D : Cette préoccupation existe déjà. France Universités travaille sur les atteintes possibles à la liberté académique, qu’elles soient politiques ou économiques. Le sujet a également été abordé lors des Entretiens Jacques Cartier avec nos partenaires québécois, qui observent avec attention les évolutions aux États-Unis.
Les prochaines échéances politiques françaises pourraient avoir des conséquences sur l’égalité d’accès à l’enseignement supérieur, sur l’allocation des moyens et sur le soutien accordé à certaines disciplines. Les déclarations visant les sciences humaines et sociales ou les sciences de l’environnement suscitent des inquiétudes légitimes.
Les établissements disposent d’une autonomie, mais restent des opérateurs de l’État. Les orientations publiques ont donc un impact direct sur leurs activités.
O. R : Les universités françaises risquent-elles la même rupture avec la société que certaines universités américaines ?
N D : La configuration française est différente. Nos universités restent fortement ancrées dans leur territoire et développent des activités de formation continue, de recherche partenariale et de coopération avec les acteurs locaux. Elles ne sont pas déconnectées de la société.
Leur dépendance au financement public est toutefois beaucoup plus forte que celle de nombreuses universités américaines. Les choix politiques influencent donc plus directement leur capacité d’action.
Dans ce contexte, la confiance construite entre les établissements de Lyon–Saint-Étienne constitue une protection précieuse. La mutualisation, la coopération et la capacité à agir collectivement peuvent aider le site à absorber certains chocs budgétaires ou politiques. Cette solidarité ne résoudra pas toutes les difficultés, mais elle renforcera notre capacité à y faire face.