Des indicateurs en berne : les écoles d’ingénieurs tirent la sonnette d’alarme

L'alerte d'Emmanuel Duflos, président de la Cdefi, et de ses vice-présidents, Carole Deumié, Laure Morel, Dominique Baillargeat et Romuald Boné

by Olivier Rollot

« Nous vivons une diminution des candidatures vers les écoles postbac, une moins bonne insertion des jeunes diplômés, une baisse de l’apprentissage, des contraintes financières en hausse et des interrogations des lycéens sur leur avenir. Autant de signaux forts qu’il ne faut ni dramatiser ni minimiser. » En amont de la conférence de presse de rentrée de la Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs) son président et directeur général de l’EPF, Emmanuel Duflos, dresse un tableau lucide de l’actualité d’écoles d’ingénieurs dont certaines sont « en difficulté financière ». A l’aube de la présidentielle la Cdefi est en train de finaliser ses propositions aux candidats : « Nous porterons le message que les formations scientifiques et technologiques doivent être au centre des politiques publiques ».

Moins de candidats. Le nombre de candidats qui ont confirmé au moins un vœu vers une école d’ingénieurs postbac a baissé de 2,3% en cette rentrée et jusqu’à 8% dans les écoles privées (2% dans le public). En tout ce sont 55 400 candidats qui ont confirmé au moins un vœu contre plus de 57 000 en 2025. « La baisse des candidatures ne sera pas totalement corollée avec le nombre final d’étudiants. Les écoles ont de multiples voies de candidatures dont nous sommes en train d’examiner les effets », stipule Carole Deumié, vice-présidente de la Cdefi et directrice générale de Centrale Méditerranée. Une directrice « consciente de la baisse de niveau des étudiants en mathématiques et des problèmes d’orientation qui sont en amont de nos écoles ». La Cdefi a lancé une enquête sur où allaient les étudiants cette année dont les résultats devraient être révélés début 2027.

Une insertion professionnelle en baisse. « Le paradoxe est là : nous entendons depuis longtemps qu’on manque d’ingénieurs alors que nous constatons que nos diplômés ont plus de mal à trouver un emploi », évalue Dominique Baillargeat, vice-présidente de la Cdefi et directrice générale de l’école 3IL. Le taux d’insertion des diplômés des écoles d’ingénieurs à six mois a baissé de cinq points en un an (77,5 %, contre 82,4 %) selon l’enquête annuelle de la Conférence des Grandes écoles (CGE). Parmi les difficultés rencontrées, 67,4 % des diplômés concernés évoquent le manque d’expérience professionnelle qui leur est reproché par les recruteurs. Ils sont 59,8 % à considérer que les offres d’emploi sont insuffisantes. En revanche, seuls 7,2 % jugent leur formation inadaptée aux besoins du marché. « Nous devons peut-être faire évoluer les compétences que nous apportons à nos diplômés pour mieux convaincre les entreprises, qui demandent plus d’adaptabilité et de compétences humaines », s’interroge la vice-présidente, optimiste quand elle constate qu’à 12 mois l’insertion reste particulièrement favorable : le taux net d’emploi atteint 92 % entre 12 et 18 mois après le diplôme et 95,2 % après deux à deux ans et demi.

Un financement en berne. Comme partout dans l’éducation la question des moyens est au cœur des demandes des écoles d’ingénieurs. « Le gouvernement met en avant une progression de 500 millions d’euros dans la PLF mais cela ne se traduit pas dans nos moyens alors que nous sommes confrontés à l’inflation des coûts », regrette Romuald Boné, vice-président de la Cdefi et directeur général de l’Insa Strasbourg, particulièrement remonté contre l’article 42 du PLF qui prévoit de réattribuer à France Compétences le solde non attribué de la taxe d’apprentissage.

La Cdefi refuse en tout cas que la hausse des droits d’inscription soit la « réponse automatique au manque de moyens ». « La Cdefi soutient l’autonomie des établissements publics dans la fixation de leurs droits d’inscription tout en demandant un cadrage qui n’existe pas aujourd’hui », rappelle Emmanuel Duflos. « Nous souhaitons bénéficier de bornes, hausses et basses, du MESRE pour que le système ne s’emballe pas », insiste Carole Deumié quand Laure Morel s’interroge sur « qui doit prendre la décision dans les écoles internes aux universités, le conseil d’administration de l’école ou celui de l’université ».

Du côté des écoles privées des écoles connaissent déjà des difficultés économiques sérieuses et ont été approchées par des groupes privés qui souhaiteraient les racheter. « Le paysage va beaucoup bouger dans les quatre à cinq ans qui viennent », estime Emmanuel Duflos, qui estime que « les rapprochements pourraient permettre aux petites écoles d’atteindre une taille critique suffisante pour financer leurs investissements et renforcer leur visibilité internationale. Mais les fusions ne constituent pas l’unique solution : les réseaux et les alliances peuvent également remplir cet objectif ».

Des commissions dédiées. Pour répondre à tous ces défis la Cdefi possède des commissions dédiées comme par exemple sur les questions de pédagogie. « Nous sommes face à des générations qui ont de plus en plus de mal à se concentrer qui doivent comprendre que les IA ne sont qu’en soutien à leur propre intelligence ! », relève Laure Morel, vice-présidente de la Cdefi et directrice de l’ENSGSI Université de Lorraine. La mise en avant de l’impact des écoles d’ingénieurs dans la recherche est également traitée par une commission dédiée comme les questions de RSE et de développement durable, le financement des écoles ou encore l’international : « Nous devons soutenir les coopérations économiques, renforcer les mobilités et faire mieux le lien formation / recherche à l’international ».

Un mouvement étudiant qui n’est pas massif dans les écoles d’ingénieurs. Alors que la Cdefi a fait le tour de ses écoles pour les interroger sur les blocages, son président constate un « soutien au mouvement lycéen et étudiant plus important que d’habitude » même s’il n’est « pas massif avec un quart des écoles touchées ». Un président qui note que ce sont des « établissements emblématiques qui sont surtout touchés » de même que des écoles proches des universités.

Un débat qui dépasse les seules revendications de moyens. « Il y a une préoccupation de la jeunesse, une anxiété écologique, leur future place dans la société, la complexification de l’entrée dans l’enseignement supérieur, une nécessité de compétition plus tôt, de la pression de Parcoursup qui font le lien avec les questions de santé mentale de nos étudiants », analyse Romuald Boné quand Emmanuel Duflos abonde : « C’est une question d’inquiétude et d’anxiété pour l’avenir avec des lycées parfois dans un état déplorable dans lequel on demande aux lycéens de performer ».

 

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