Enseignement supérieur : des collectivités locales de plus en plus investies

by Olivier Rollot

En 2024, les collectivités territoriales ont consacré 1,5 milliard d’euros au financement de l’enseignement supérieur et de la recherche, en augmentation de 74 M€ par rapport à 2023, selon un rapport sur Le financement de la recherche et de l’enseignement supérieur par les collectivités territoriales entre 2022 et 2025 que vient de publier le SIES. « Les collectivités sont très actives pour attirer ou conserver des établissements d’enseignement supérieur. Elles y voient un levier : retenir les jeunes, attirer des étudiants d’ailleurs, dynamiser la vie culturelle et économique, créer de l’activité, parfois encourager l’entrepreneuriat », commente Delphine Manceau, présidente de la Conférence des Grandes écoles (CGE) et directrice générale de Neoma BS qui rappelle qu’un campus « apporte une population plus jeune, de la vie, des stages, des liens avec les entreprises et les institutions locales. Ces politiques sont souvent stratégiques : si un lycéen quitte sa ville pour ses études, il existe un risque qu’il ne revienne pas. Les élus veulent donc renforcer l’attractivité locale. Cela contribue à une dynamique durable ».

Qui finance quoi ? En moyenne, sur la période 2022–2025, 51 % des financements de l’ESR par les collectivités territoriales sont dirigés vers l’enseignement supérieur et la vie étudiante (ES&VOUS) et 49 % vers la recherche et le transfert de technologie (R&T). Les collectivités territoriales d’Île-de-France apportent le plus grand apport en finançant l’ESR à hauteur de 271 M€ par an en moyenne, soit 19 % du financement global de l’ESR par les collectivités territoriales, très largement devant les collectivités de la région Auvergne-Rhône-Alpes avec 162 M€ en moyenne par an, soit environ 11 % du total.

Pour autant ce sont les collectivités de Bretagne qui sont les plus impliquées en R&T rapporté au nombre d’habitants avec18 € par habitant en moyenne. Par étudiant, le financement de l’ES&VE est le plus élevé pour les collectivités de Corse (2 626 € par étudiant en moyenne) très loin devant celle du Centre-Val de Loire (744 €).

Entre 2022 et 2025, 48 % du budget alloué à l’ES&VE par les collectivités territoriales a été dirigé vers des opérations immobilières. Le reste du budget ES&VE consiste surtout en aides aux étudiants (28 %) et en aides au fonctionnement. Ouvert fin 2025 le campus de Versailles-Satory de Mines Paris – PSL a ainsi été largement financé par le Conseil départemental des Yvelines. Celui-ci a financé une grande partie du projet, permettant une occupation du site pour trente ans que le coût global avoisine 104,8 millions d’euros sans avoir à payer de loyer. « L’école a investi dans les équipements et dans l’aménagement des espaces et assume aujourd’hui les charges et la maintenance. Cela fait partie de notre modèle financier, et nous avons prévu une gestion rigoureuse pour garantir la pérennité du site à long terme », décrit Godefroy Beauvallet, directeur de Mines Paris – PSL.

Les conseils régionaux sont les principaux contributeurs au financement de l’ES&VE (57 %) et de la R&T (75 %) parmi les collectivités territoriales. Les métropoles contribuent quant à elles pour 13 % au financement global de l’ES&VE et pour 11 % à celui de la R&T. Les financements des conseils départementaux représentent enfin respectivement 8 % et 6 % des fonds destinés à l’ES&VE et à la R&T.

Des financements des collectivités réalisés pour près d’un quart (24%) dans le cadre des CPER (contrats de plan État-région). C’est même la moitié du financement d’opérations immobilières et d’équipements de laboratoires publics en faveur de la R&T qui a été réalisée dans le cadre des CPER, de même que 66 % du financement d’opérations immobilières en faveur de l’ES&VE.

Des initiatives locales qui renforcent l’égalité des chances. Interrogé dans le cadre d’un débat sur le Salon de l’expérience étudiante, le maire de Nevers, Denis Thuriot, estime que le développement d’établissements de l’enseignement supérieur dans les territoires médians est un vecteur d’égalité : « L’enseignement de proximité est nécessaire pour offrir des opportunités à des jeunes qui, bien que réussissant leur bac, renoncent souvent à poursuivre leurs études par manque de moyens ». En implantant des formations locales, comme un bachelor universitaire de technologie (BUT), Denis Thuriot cherche à réduire ces inégalités tout en attirant des étudiants d’autres régions : « Ne pas investir dans ces territoires ne fait qu’accroître un sentiment d’injustice ».

Sur la même table ronde Laurent Gatineau, président de CY Cergy Paris Université, va dans la même sens en expliquant qu’il existe un « frein de la part des étudiants à aller dans des territoires éloignés » en raison des défis organisationnels et financiers que cela implique. Il évoque également le fait que l’enjeu réside dans la nécessité d’une « véritable volonté de la part du territoire, qui ne soit pas remise en cause lorsqu’il y a un changement politique ». Selon lui, pour créer une synergie de développement pédagogique durable entre l’université et le territoire, il est « essentiel d’assurer une visibilité à long terme ».

Marc Sciamanna, vice-président de l’Eurométropole de Metz et administrateur national délégué à la vie étudiante (AVUF), insiste quant à lui sur l’engagement des collectivités territoriales dans le soutien à l’enseignement supérieur, soulignant qu’elles apparaissent comme une « solution de recours, voire de première intention » face à la hausse des dépenses universitaires et à leurs ressources limitées. Il remarque également l’importance de « sensibiliser les élus aux enjeux de l’enseignement supérieur », en rappelant qu’un nombre encore insuffisant de collectivités « saisissent pleinement l’importance de ce secteur pour le développement des talents régionaux et le rayonnement des territoires ».

 Logement et restauration : des préoccupations centrales. On le sait le logement étudiant, représente un enjeu crucial pour les étudiants et un frein potentiel à leur mobilité. Gilles Leclerc, directeur général d’Axentia, un organisme spécialisé dans l’habitat social pour les personnes fragiles, gérant plus de 200 établissements et environ 11 000 lits en France, explique ainsi que la réponse à ces besoins varie selon les territoires : « Nous construisons des résidences en fonction des besoins locaux, des typologies d’étudiants ».

Marc Sciamanna insiste sur le fait que tant que cette question du logement ne sera pas résolue, les collectivités ne pourront pas porter pleinement leurs ambitions en matière d’enseignement supérieur, ce qui ajoute une « pression sociale et géographique obligeant les étudiants à se former dans les grandes villes ». Pour répondre à ces enjeux, les collectivités apportent des solutions pragmatiques, comme la création d’observatoires du logement étudiant pour réaliser un diagnostic des besoins et de l’existant.

La restauration universitaire représente aussi un enjeu fort. Denis Thuriot regrette notamment un manque d’accompagnement du CROUS, ce qui l’a conduit à la financer directement. Une problématique également abordée par Laurent Gatineau : « Les mégapoles attirent l’attention et les financements, mais dans des villes comme Saint-Germain-En-Laye, ils ne servent que 200 repas à un euro, alors qu’il y a 2000 étudiants».

 Étudiants et territoires : des services sous pression, des solutions à repenser. Laurent Gatineau met en lumière les défis croissants liés aux services étudiants. Si la CVEC (contribution à la vie étudiante et de campus) a permis de tripler l’offre en santé et de regrouper les services comme les assistants sociaux du CROUS, la demande explose : « Plus nous développons de services, plus les besoins augmentent». Avec une médecine libérale sous tension, les universités portent une part croissante de l’accès aux soins, mais peinent à être sur tous les fronts avec la baisse de leurs revenus.

Face à cette pression croissante sur les universités, Denis Thuriot souligne que les collectivités locales ne peuvent pas, elles non plus, tout assumer, tout en saluant les initiatives déjà mises en place, comme De la Nièvre aux grandes écoles, qui accompagne les étudiants de son département et les encourage à viser des parcours d’excellence. Si ces efforts contribuent à réduire les injustices territoriales, il rappelle que le développement d’une offre locale d’enseignement supérieur est d’autant plus essentiel que « les étudiants ont tendance à revenir s’installer là où ils ont étudié », ce qui renforce l’attractivité des territoires.

De son côté, Marc Sciamanna dénonce l’installation de formations dans des locaux inadaptés, comme des bureaux commerciaux, où les étudiants peinent à se restaurer ou à se rendre : « Quand les collectivités sont consultées, elles veillent à implanter les campus dans des zones propices à une vie étudiante épanouie ». Mais il reste selon lui un « important travail de sensibilisation à mener auprès des agences d’implantation pour intégrer ces critères dans leurs stratégies ».

 

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