À la tête du groupe Omnes Education depuis septembre 2025, Marc-Henri Desportes défend un modèle fondé sur l’employabilité, la diversité des parcours et l’ouverture internationale. Dans un contexte de tensions démographiques, de mutation de l’apprentissage et d’irruption de l’intelligence artificielle, il plaide pour une transformation lucide du secteur, sans renoncer à la liberté académique ni à l’expérience étudiante.
UN GROUPE AUX IDENTITÉS MULTIPLES
Olivier Rollot : Comment définiriez-vous le groupe Omnes Education ?
Marc-Henri Desportes : Nous avons deux dimensions très équilibrées : une dimension académique, avec des diplômes reconnus par le ministère de l’Enseignement supérieur, et une dimension professionnalisante, avec des titres reconnus par le ministère du Travail. C’est cet équilibre qui nous structure.
Notre cœur d’activité reste très clairement celui des formations en business, management, finance et commerce. À cela s’ajoutent l’ingénierie, quelques activités en communication, marketing, publicité, un peu de sciences politiques, ainsi qu’une offre de formation continue plus technique dans les métiers de la data, du machine learning et de la tech. L’ensemble représente aujourd’hui 40 000 étudiants, ce qui nous place parmi les groupes importants du secteur.
O. R : Malgré cette diversité, qu’est-ce qui fait l’unité de l’ensemble ?
M-H D : Nous avons beaucoup mutualisé tout ce qui relève des fonctions support, des services aux étudiants, des processus administratifs, des plateformes techniques et de l’informatique. C’est un levier très puissant, notamment à l’heure où les investissements dans l’IA, les bibliothèques de contenus ou les cours en ligne deviennent structurants.
En revanche, nous tenons à préserver la liberté d’action des écoles. Chaque entité doit conserver sa capacité d’innovation, sa dynamique, sa personnalité académique. Nous créons donc un socle commun solide, sans imposer une uniformisation excessive. Nous développons aussi des passerelles entre écoles et cursus : doubles diplômes, articulations entre bachelors et masters, croisements entre finance et ingénierie, par exemple. C’est ainsi que nous faisons travailler nos écoles ensemble.
DÉMOGRAPHIE, INTERNATIONAL, APPRENTISSAGE
O. R : La baisse annoncée du nombre d’étudiants dans les années à venir vous inquiète-t-elle ?
M-H D : La démographie de l’enseignement supérieur français et européen entre dans une phase de stabilisation avant une diminution. C’est un fait. Notre première réponse, ce sont les étudiants internationaux. L’Europe, et la France en particulier, restent attractives pour des jeunes qui recherchent un environnement ouvert, divers et académiquement solide. Nous avons déjà engagé cet effort, notamment avec une part croissante de cours dispensés en anglais.
La seconde réponse tient à notre capacité à gagner en attractivité relative. Cela suppose de mieux travailler avec les employeurs, de renforcer les partenariats, de rapprocher encore davantage nos formations du marché du travail. Nous sommes un groupe centré sur l’employabilité : notre ambition est d’amener les étudiants plus loin que ce que leur point de départ laissait espérer.
O. R : Le contexte politique ne peut-il pas fragiliser l’accueil des étudiants étrangers ?
M-H D : Nous espérons que des décisions irrationnelles ne seront pas prises. Un étudiant international paie ses études, vit sur le territoire, contribue à l’économie nationale pendant plusieurs années et participe ensuite au rayonnement de la France lorsqu’il repart. Il serait donc très peu cohérent de freiner brutalement cette dynamique.
En revanche, nous comprenons parfaitement l’exigence de contrôle et de qualité. Elle est légitime, nécessaire même. Plus le secteur se développe, plus il doit être irréprochable.
O. R : Et sur l’évolution de l’apprentissage dans un contexte financier contraint du côté de l’État, comment voyez-vous son avenir ?
M-H D : L’apprentissage reste pour nous un pilier. Les conditions se sont un peu durcies cette année, notamment du côté des aides de l’État, mais les signaux publics demeurent globalement favorables à sa poursuite. Nous ne sommes pas dans une logique de retour en arrière.
Surtout, les faits sont là : l’apprentissage améliore l’insertion, augmente l’accès à l’emploi et ouvre davantage l’enseignement supérieur à des profils qui en étaient auparavant plus éloignés. Nous croyons profondément à cette pédagogie de l’aller-retour entre théorie et pratique. C’est une conviction ancienne dans le groupe, pas une posture de circonstance.
O. R : Pourtant, placer les alternants semble plus difficile.
M-H D : La tâche est plus exigeante, c’est vrai. Mais nous avons quasiment maintenu le même niveau de placement que l’an dernier. Cela demande beaucoup de travail : recherche d’offres, mise en relation, coaching, préparation aux entretiens. Près de 150 personnes y contribuent au sein du groupe. Cet accompagnement fait partie intégrante de notre promesse.
Nous voyons aussi dans l’IA un levier pour améliorer ce matching entre étudiants et entreprises. À condition, bien sûr, d’en faire un usage pertinent.

Des étudiants de l’ESCE près du campus Coeur Défense de leur école
L’IA, DÉFI PÉDAGOGIQUE ET MANAGÉRIAL
O. R : Justement, comment l’intelligence artificielle va-t-elle transformer vos écoles ?
M-H D : À tous les niveaux. D’abord dans les fonctions classiques d’une organisation : administration, relation client, processus, orientation, placement. Ensuite, et surtout, au cœur de l’enseignement.
Nous avons fait le choix d’outiller étudiants et professeurs avec plusieurs IA, et non avec une seule. Nous voulons apprendre à nos étudiants qu’il n’existe pas « une » IA, mais des outils différents, avec des logiques, des limites et des usages variés. Nous développons aussi nos propres briques, avec une attention forte à la souveraineté des données, afin que les contenus pédagogiques et les productions étudiantes restent maîtrisés.
O. R : Quelle est votre doctrine pédagogique sur le sujet ?
M-H D : Nous pourrions la résumer ainsi : l’IA partout, mais pas tout le temps. Elle doit entrer dans tous les cursus, parce qu’elle transforme tous les métiers. Mais elle ne doit pas remplacer l’acquisition des fondamentaux ni l’effort intellectuel.
Il faut donc alterner les situations : certains travaux sans IA, pour consolider les compétences de base ; d’autres avec IA, à condition que l’étudiant explique son usage, ses choix, ses vérifications. L’enjeu n’est pas seulement technique. Il est cognitif, méthodologique et presque éthique.
O. R : Les étudiants sont-ils réellement prêts à bien utiliser les IA ?
M-H D : Ils sont très à l’aise et très demandeurs. Mais lorsque nous creusons, nous constatons que leurs usages restent souvent intuitifs, pas encore assez professionnels. C’est là que notre rôle commence.
Du côté des enseignants, il existe à la fois beaucoup d’intérêt et parfois une forme de vertige. Certains se demandent ce qu’il faut encore enseigner lorsque la machine produit déjà des raisonnements élaborés. C’est une vraie question. Nous pensons néanmoins que plus le niveau de spécialisation est élevé, plus le discernement face aux résultats de l’IA est fort. L’expertise reste donc essentielle.
O. R : Vous faites un lien entre IA et alternance. Pourquoi ?
M-H D : Parce que nous y voyons une opportunité majeure alors que 75% de nos alternants sont employés dans des PME qui savent que l’IA va transformer leur activité, mais ne savent pas encore comment l’intégrer. Or nos étudiants sont familiers de ces outils. Si nous les formons correctement à des usages métier — en finance, marketing, ingénierie, architecture logicielle — ils peuvent devenir des accélérateurs de transformation dans les entreprises.
C’est un alignement très fort : des jeunes mieux formés, des entreprises mieux équipées, un tissu économique plus dynamique. Nous préférons regarder cette mutation comme une force potentielle plutôt que comme une menace abstraite.
MODÈLES, CAMPUS ET STRATÉGIE
O. R : Le modèle des parcours postbac en cinq ans est-il en train d’évoluer ? Certaines écoles de management accordent maintenant un bachelor à leurs élèves au bout de 3 ans.
M-H D : Le besoin de flexibilité progresse clairement. Beaucoup de jeunes veulent pouvoir choisir, réorienter, tester, reprendre leurs études plus tard, combiner des logiques académiques et professionnelles. Nous trouvons cela sain d’autant que nos effectifs les plus importants sont dans des programmes MSc dans lesquels s’inscrivent notamment beaucoup d’étudiants de l’université après leur licence.
Nous défendons depuis longtemps une idée simple : à chaque étudiant son parcours. Certains veulent une formation longue, d’autres une montée en spécialisation après trois ans, d’autres encore un cursus très professionnalisant. La diversité des formats est une richesse.
Notre modèle c’est l’hybridation des savoirs avec de nombreuses passerelles entre nos écoles, par exemple pour aller de l’Inseec Grande école à l’ECE.
O. R : Votre développement passe aussi par les territoires. Quelle est votre logique d’implantation ?
M-H D : Nous avons inauguré cette année notre campus à Toulouse et allons ouvrir un nouveau campus à la rentrée prochaine à Marseille. Nous étions déjà présents à Lyon, Bordeaux, Rennes et Chambéry. Nous ouvrons de façon raisonnée, là où nos marques ont une vraie place et une capacité à apporter quelque chose de distinctif. Nous privilégions de grands campus urbains, bien situés, pensés pour la vie étudiante, le travail collectif, les rencontres avec les entreprises et les croisements entre écoles.
Nous croyons beaucoup à la qualité de l’expérience de campus. Une école ne se réduit pas à un contenu pédagogique. C’est aussi un lieu de sociabilité, de rencontres, de construction personnelle. Dans le monde qui vient, cette dimension comptera de plus en plus.
O. R : Et l’international que prévoyez-vous comme développements ?
M-H D : Nous restons très européens. L’Espagne, l’Allemagne, la Suisse, le Royaume-Uni, Monaco constituent des ancrages importants. Nous voulons continuer à nous développer à l’international, mais dans des zones où les familles ont confiance et où les étudiants trouvent à la fois sécurité, qualité académique et ouverture.
Le critère de robustesse compte de plus en plus. Les étudiants et leurs familles veulent savoir où ils mettent les pieds, académiquement, financièrement et géopolitiquement. C’est une exigence que nous partageons pleinement.
UN ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR PRIVE EN MUTATION
O. R : Quel regard portez-vous sur les nombreux changements de dirigeants dans l’enseignement supérieur privé ?
M-H D : Le secteur aborde un virage. La démographie ralentit, les exigences de qualité montent, la gestion doit être plus fine, les transformations technologiques s’accélèrent. Dans ce contexte, il est assez logique que certains groupes revoient leurs équilibres managériaux.
O. R : Vous-même avez rejoint le groupe Omnes Education à la rentrée 2025 après avoir réalisé toute votre carrière en dehors du secteur. Qu’est-ce qui vous a poussé à rejoindre un groupe d’école ?
M-H D : J’ai été attiré par un défi très clair : aider un groupe de cette taille à réussir le tournant de l’IA et à faire en sorte que les jeunes ne ratent pas cette bascule. C’est un moment de rupture, donc un moment de responsabilité.
O. R : Une cession éventuelle du groupe Omnes Education par son principal actionnaire qu’est Cinven est-elle d’actualité ?
M-H D : Ce n’est pas à moi de répondre à cette question. Ce que je peux dire c’est que nous avons un actionnaire qui investit dans une logique de croissance alignée sur la qualité. Le destin de l’entreprise c’est d’être cohérent et durable avec des écoles qui ont plus de 50 ans comme l’INSEEC voire pour certaines plus d’un siècle comme HEIP et l’ECE.

Le campus Eiffel d’Omnes Education où se trouvent notamment les locaux de l’ECE
LE PROJET DE LOI RELATIF A LA REGULATION DE L’ENSEIGNEMENT SUPERIEUR PRIVE
O. R : Qu’attendez-vous du Projet de loi relatif à la régulation de l’enseignement supérieur privé ? S’il arrive un jour au Parlement…
M-H D : Nous accueillons favorablement l’esprit de ce projet de loi. Tout ce qui renforce les exigences de qualité, tout ce qui permet aux étudiants et à leurs familles de mieux s’y retrouver, de choisir en connaissance de cause l’établissement qui correspond vraiment à leur projet, à leur mode d’apprentissage, à leurs ambitions — nous y sommes pleinement favorables.
Sur l’agrément, nous partageons l’objectif : en faire un véritable label de qualité pour les écoles professionnalisantes. Néanmoins, nous ne voulons pas que cet outil devienne un instrument de stigmatisation. Distinguer les établissements selon leur caractère lucratif ou non lucratif pour l’accès à l’agrément ou au partenariat, ce serait créer une distorsion de concurrence qui n’a aucune justification pédagogique. La bonne distinction, c’est celle qui repose sur la nature des missions : d’un côté les établissements avec une activité de recherche structurée et des enseignants-chercheurs, qui relèvent logiquement du partenariat ; de l’autre, les établissements à vocation professionnalisante, qui doivent relever de l’agrément. C’est une logique de complémentarité, et non de hiérarchie.
O. R : Mais comment évaluer la qualité d’un établissement ?
M-H D : C’est là que j’appelle à un vrai changement de paradigme. Pendant trop longtemps, on a mesuré la qualité d’un établissement à ses moyens, à ses accréditations. Nous pensons qu’il faut désormais la mesurer à ses résultats : le taux d’insertion dans l’emploi. C’est l’obligation de résultat qui doit primer. C’est ce que nos étudiants attendent de nous.
Sur Parcoursup, même logique. Nous ne sommes pas contre Parcoursup ; c’est un outil utile ; plusieurs de nos écoles y figurent d’ailleurs. Mais en faire le passage obligé, la voie exclusive de recrutement, serait une perte de chance pour les étudiants. Un étudiant en réorientation en janvier, un étudiant international, un jeune qui a raté le calendrier ou qui a changé d’avis entre temps : Parcoursup ne leur correspond pas. Les établissements hors Parcoursup apportent de la souplesse, de la réactivité et de la sécurité pour ces profils. C’est un service rendu aux étudiants, pas une anomalie à corriger. Ce projet de loi sera une réussite s’il reconnaît ce que nous défendons depuis des années : la pluralité des modèles pédagogiques est une richesse.